J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue.
Il est alors un peu mon cousin.
Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles
peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre:
Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non,
je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant
étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans
ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma
mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens;
catholique, je m'incline devant le Noir oeuvre du Créateur, et confesse
que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que
la sienne.
J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à
Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à
venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des
défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de
Sherman....
Je l'aime, mon _cousin_, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il
sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque
se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine,
voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des
mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort
que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes
virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment
de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que
de fait il existe chez eux une _moitié de moi-même_!
Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de _Nos Hommes et
Notre Histoire_ me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs,
réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la
publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à
l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la
route de l'imprimerie.
Qu'on lise et qu'on fasse lire _Nos Hommes et Notre Histoire_. C'est le
récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions
accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit
de leurs souffrances.
Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il
est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du
bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de
coeur et beaucoup d'esprit.
C'est en cela surtout qu'ils étaient Français.
* * *
M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les
portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant
lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec
les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre
précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore
aujourd'hui qu'il consent à braver la critique--la malveillance
peut-être--au point de prendre devant le public la responsabilité d'un
travail littéraire aussi considérable.
Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées
du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la
beauté et au mérite de son effort.
Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses
frères, convaincu que c'était nous les faire estimer.
L. M.
Nouvelle-Orléans, 1er novembre 1911.