L’ESPRIT PERSAN

Il est tout en politesse, en bonnetades, en révérences, et nous fuit.

Par où le prendre? Sur cette terre où tant de générations d’hommes

policés et raffinés ont passé, sous ce beau ciel ensoleillé, il semble

qu’on ait fait quelques pas de plus dans la voie de la sagesse et, si

l’on n’a pas renoncé à l’espoir vain de trouver la vérité, on a su tout

au moins dissimuler aux yeux indiscrets et à la curiosité passionnée des

foules les chemins que les sages se plaisent à suivre.

Le sage pratique en Perse la doctrine du ketman dont Gobineau a parlé,

comme toujours, avec justesse, mais sur laquelle on peut revenir encore.

Le ketman, c’est l’art de cacher sa pensée, non pas avec l’intention de

tromper celui à qui l’on parle et pour en tirer un avantage matériel,

mais par respect pour la pureté d’idées qui n’ont rien à gagner à être

exposées en public. Elles risquent, en effet, d’être salies par les

commentaires désobligeants d’autrui; peut-être des sophistes, par des

manœuvres frauduleuses, arriveraient-ils à les rendre suspectes,

éveilleraient-ils l’attention malveillante des puissances spirituelles

et temporelles; elles soulèveraient des contradictions, des polémiques,

voire des batailles. A quoi bon?

Si vous avez découvert un trésor, gardez-le caché. N’en faites

bénéficier, avec infiniment de précautions, qu’un petit nombre d’élus.

Le ketman n’est donc pas une apologie du scepticisme, mais il se situe

exactement à l’opposé du prosélytisme, lequel est la tendance d’esprit

la plus dangereuse, la plus perturbatrice du monde, celle qui a engendré

le plus de crimes et de guerres, celle qui rend impossible une paix

véritable entre les hommes. Confesser publiquement la vérité, vouloir la

faire briller aux yeux de tous, y amener de gré ou de force les gens,

voilà ce dont a horreur le sage persan qui nourrit dans la solitude de

belles et chères pensées.

Du fond de sa retraite, il regarde avec un peu de dédain notre

agitation. Il songe à ce que les prosélytes de mille partis opposés ont

prêché à l’humanité depuis cent siècles qu’il y a des hommes et qui

déraisonnent. Que reste-t-il des thèses et opinions contradictoires dans

lesquelles chacun a cru tenir un jour la vérité? Cendres, poussières,

fumées. Pourtant elles ont trouvé en leur temps des hommes convaincus à

ce point de leur excellence qu’ils n’ont pas hésité à donner leur vie

pour elles. Et les martyrs sont de tous les camps; la foi et la science

comptent, chacune, les siens. Chose surprenante, on a vu des savants

subir la prison et accepter la mort plutôt que de reconnaître la

fausseté de leurs calculs. Eh! nigaud, si tes calculs sont exacts, ils

se suffisent à eux-mêmes. A quoi bon risquer le bout de ton petit doigt

pour l’établir?

Mais peut-être le martyr de la religion et celui de la science ne

sont-ils pas très sûrs, l’un et l’autre, de ce qu’ils professent ou,

tout au moins, des arguments qu’ils apportent pour soutenir leur cause.

Ils veulent alors étayer d’une preuve additionnelle une affirmation qui

ne leur paraît pas décisive. Ils imaginent follement qu’un sacrifice

humain prouve quelque chose dans l’ordre de la connaissance.

Et n’y a-t-il pas aussi chez ces martyrs, ce que les médecins appellent

en leur langage de l’exhibitionnisme? Il faut monter sur la scène et

prendre en public une posture héroïque. Mourir, au besoin, mais avec les

yeux du monde fixés sur soi. En somme, le cabotinage dans la région du

sublime. Si le public cessait de s’intéresser aux martyrs, on pourrait

mettre un point final au martyrologe.

De ces deux martyrs, le martyr pour la foi et le martyr pour la science,

le second est, de loin, le plus absurde. Le premier imagine, en effet,

que par sa mort il gagne le ciel. Il fait donc un calcul, et

l’inconvénient momentané que souffre sa guenille terrestre, il pense en

être payé au centuple par les félicités éternelles qu’il goûtera. Mais

le savant, que prétend-il gagner par son obstination? S’il est brûlé à

petit feu, cela changera-t-il la valeur de ses théorèmes? En somme, on

ne se fait tuer que pour des hypothèses, car quel est l’homme assez fou

pour soutenir au prix de sa vie, en face d’un contradicteur armé, que

deux et deux font quatre? «Eh! répond-il, si vous ne voulez pas qu’il en

soit ainsi, peu me chaut.»

* * * * *

Ainsi parle notre sage persan. S’il est arrivé à un point d’où la vue

sur l’univers est belle, il se garde d’y inviter la foule. Il se cache

et jouit de l’ivresse solitaire que le ketman procure à ses initiés. On

voit combien il serait désirable d’envoyer en Perse les innombrables

fous occidentaux qui veulent nous imposer, au besoin par la force, les

systèmes par lesquels ils pensent assurer, fût-ce à nos dépens, le

bonheur de l’humanité.

D’entre nos écrivains français, un Montaigne et un Pascal, pour des

raisons différentes, intéresseraient peu un Iranien, mais il les

accablerait d’éloges ravissants. Sur le premier, il remarquerait que son

scepticisme ondoyant est sa propre fin, qu’il s’y amuse, qu’il y vit et

s’y plaît comme dans l’atmosphère la plus favorable à son esprit. Ah!

s’il y avait un Montaigne secret, une doctrine ésotérique dont

quelques-uns seuls connaîtraient le mot de passe! Quant à Pascal, s’il a

un génie auquel nul ne peut rester insensible, il se bat à visage nu

pour la cause qu’il défend. Que cela est barbare! Port-Royal a mérité

les persécutions qui l’ont ruiné.

Ainsi n’est-il pas aisé de connaître les pensées véritables des Persans.

Grâce à l’usage séculaire du ketman, ils sont arrivés dans la

dissimulation à une habileté qui les met loin de nous. Comme nous

paraissons maladroits auprès d’eux! Pour un Européen averti, la pensée

persane, c’est une série d’énigmes à résoudre, une serrure compliquée à

ouvrir, dont le chiffre est souvent changé.

Pendant mes séjours en Perse, je me suis exercé à ce jeu propre entre

tous à développer la subtilité de l’esprit. J’ai fait ainsi chaque jour

de la culture intellectuelle et des exercices d’assouplissement. J’en

ressens encore les bienfaits. Avec l’esprit persan, j’ai pénétré dans un

univers aux horizons plus étendus que ceux du monde que je venais de

quitter. Je me suis enrichi de façons de sentir et de penser auxquelles

je paraissais, par ma nature et par mon éducation, devoir rester tout à

fait étranger et je suis capable maintenant, comme on le voit, d’écrire

sur le ketman et, peut-être même, de le mettre en pratique.

Plus tard, j’ai été en Russie. Il faut aborder la Russie par l’Orient si

l’on veut y comprendre quelque chose. On use aussi de la doctrine du

ketman dans cette sixième partie du monde et les gens qui débarquent à

Pétersbourg de Londres ou de Paris s’exposent à d’étranges déconvenues

s’ils prennent les Russes pour ce qu’ils se donnent. C’est à mes séjours

préalables en Perse que je dois de m’être trouvé moins dépaysé en Russie

que tels autres Occidentaux. Sans mes mois de Téhéran, l’âme slave--où

il y a encore tant du parfum de l’Asie--me serait restée fermée.

* * * * *

_Finances persanes._

Croirait-on qu’un voyageur qui ne court pas le monde à la recherche de

pétrole puisse prendre de l’intérêt à des questions de finances? Oui,

quand elles sont persanes et je ne désespère pas d’en rendre l’attrait

sensible à mon lecteur si je sais faire ressortir ce qu’elles comportent

d’imprévu, de pittoresque et d’agrément.

Premier étonnement: il y a dans les finances persanes une comptabilité

minutieuse, exacte, appliquée, qui ne néglige rien et qui inscrit tout.

Elle a ses traditions séculaires et respectables. Le corps des moustofis

qui est chargé de l’administration des finances est composé de

fonctionnaires patients et méticuleux, ayant quelque orgueil

professionnel (on en verra une des étranges raisons dans un instant).

Grâce à eux, la Perse despotique peut présenter un état admirablement

tenu des recettes et des dépenses de l’empire: pas un reçu ne manque,

pas un acte qui ne soit transcrit, pas une signature omise.

Mais--voici quelque chose de plus étonnant--les moustofis ont une

écriture et une façon de chiffrer secrètes. Il faut en avoir la clef

pour pénétrer dans leur comptabilité: elle est accessible aux seuls

initiés: elle ne peut être vérifiée que par eux. On conçoit maintenant

l’orgueil d’une administration d’État, laquelle est en possession d’une

langue que personne ne peut lire, sauf ses propres membres.

Ici encore il me semble voir une influence de la doctrine du ketman dont

on ne s’attendait pas à trouver l’application dans le domaine de la

comptabilité publique.

Ces moustofis qui vivent ainsi dans une fière solitude, allons voir

maintenant ce qu’ils cachent derrière leurs cryptogrammes. Peut-être

ferons-nous là quelque découverte qui nous aidera à comprendre mieux

l’esprit persan.

Prenons prosaïquement le budget de police et de nettoyage des rues à

Téhéran.

Le gouvernement emploie le système du forfait très en honneur en Perse.

Il dit: «Je veux pour ma capitale tant de balayeurs pourvus chacun d’un

balai établi suivant un modèle réglementaire, tant d’arroseurs porteurs

d’une outre en peau de mouton, tant de sergents de ville qui feront

chaque nuit leur nombre fixé de rondes. Il faut que les ordures

ménagères soient enlevées, que les ânes et les mules soient nourris, que

du pétrole brûle la nuit dans les réverbères.»

Les moustofis s’emploient à établir jusque dans le plus petit détail le

prix de chaque article prévu et, lorsqu’ils ont fini leur tâche, le

gouvernement déclare qu’il donne cinquante mille tomans par an pour le

budget de la capitale.

Un entrepreneur se présente qui accepte ce forfait. Il sait--c’est ici

que l’intérêt de l’histoire commence--que le gouvernement ne lui paiera

jamais ses cinquante mille tomans annuels, mais il sait aussi qu’il ne

fournira pas le nombre de balayeurs prévus, ni tous les agents de police

promis, ni les ânes, ni les mules, ni le pétrole pour les réverbères.

Pourtant il manifeste une certaine activité; on voit quelques balayeurs

soulever la poussière et des arroseurs l’abattre; quelques lampes

allumées brillent dans la nuit où retentit l’appel d’une patrouille de

police qui crie pour se rassurer au son de sa propre voix (il y a des

heures où le silence est par trop terrifiant). L’entrepreneur ne paie

pas ces hommes au prix fixé par le cahier des charges; au lieu d’argent

il leur donne des promesses. Il leur fournit juste de quoi vivre; c’est

peu de chose en Perse.

Comme ressources, il a les bénéfices illégaux, mais escomptés, de la

charge. On ne surveille pas sans en tirer quelque profit les cafés où

l’on boit de l’arak et ceux où l’on fume l’opium, les maisons où l’on

danse et celles où l’on joue. Ces choses-là arrivent dans de très

grandes villes civilisées et l’histoire des municipalités américaines en

dit long sur ce sujet.

Mais--et c’est ici qu’on voit l’infériorité de la civilisation

persane--le chef de la police ne devient pas millionnaire comme la

plupart de ses collègues américains. Il végète; il réduit les dépenses

et cette situation bizarre se prolonge d’un gouvernement qui propose un

contrat tout en étant résolu à n’en jamais remplir les clauses et d’un

entrepreneur qui l’accepte tout en sachant qu’il ne sera pas payé.

Mais ce dernier a son papier en règle et le garde précieusement. Le

papier, c’est du rêve scellé et parafé par le gouvernement. Il ne faut

pas oublier que nous avons affaire à des Orientaux. Dans leur cerveau le

rêve et la réalité se mêlent selon des proportions qui nous sont

étrangères. Entre le réel et l’imaginaire, pas de coupure nette. Notre

Persan regarde le papier qui lui promet cinquante mille tomans; le sceau

du ministre est sur le contrat. Sans doute, le gouvernement ne paie pas:

il a, en ce moment, des difficultés. Mais qui n’a ses heures de gêne? La

prospérité reviendra, inch’ Allah! En attendant notre homme a son papier

qui vaut presque de l’or, puisque c’est de l’espérance.

Que reste-t-il de tout cela? Qu’on balaie sur le papier et qu’on paie de

la même façon. Tout se passe en écritures, mais les principes de la plus

exacte comptabilité sont observés, les livres de l’administration sont

sans défaut, et les moustofis triomphants.

* * * * *

_Pensions et assignations._

Un gouverneur de province n’envoie rien à Téhéran qui ne le paie pas. Il

vit sur le pays et trouve, du reste, moyen de s’y enrichir. Tout se fait

par un système d’assignations qui a toujours existé en Perse. Pour en

comprendre la raison, il faut voir l’extrême difficulté qu’il y a à

transporter de l’argent à cause de la longueur des trajets et de

l’insécurité des routes, à cause «de l’obstacle des montagnes et de

l’empeschement des déserts». On est ainsi amené à dépenser dans les

provinces les redevances qu’on y perçoit et d’autre part le gouvernement

se débarrasse de ses créanciers ou les apaise par des assignations sur

les gouverneurs des provinces. Lorsqu’il donne une pension, c’est sur

une province déterminée. Le chevalier Chardin, «la fleur des négociants

français», a décrit le système au XVIIe siècle. Il fonctionne

aujourd’hui comme alors.

On obtient une pension en plaisant au souverain, ou au ministre, ou au

gouverneur, ou à leurs domestiques. Rien ne lasse la patience d’un

Persan qui aspire à être pensionné; il passe des mois et des années,

accroupi sur ses talons, dans l’antichambre d’un ministre; le temps ne

compte pas pour lui; il l’emploie en subtiles intrigues. Il promet au

vizir de lui abandonner la première année de sa pension; les bureaux

auront la moitié du second versement, et le tiers du troisième, et le

quart du quatrième. A force d’insistance et d’ingéniosité, il réussit

enfin. Une pension de trois cents tomans lui est accordée; il a un

papier muni de tous les sceaux nécessaires.

Mais sur quelle province la pension est-elle assignée?

Elle vaut ce que vaut non seulement la province, mais le gouverneur. Sur

Yesd, il faut s’estimer heureux si l’on touche un toman sur dix; le

Khorassan est à peine meilleur; le Lauristan ne vaut rien; par contre le

Ghilan et le Mazandéran ne sont pas de mauvaise paie. Notre pensionné

sait qu’il ne sera pas réglé intégralement. Il a fait des efforts inouïs

pour obtenir une pension qu’il ne touchera qu’en partie. Pourtant, s’il

plaît à Dieu, il sera payé un jour. Un jour est quelque chose de vague

qui ne nous satisfait pas. Mais l’idée de temps est autre pour un

Oriental que pour nous. Le papier sur son sein, il rêve qu’il dépense

l’argent qu’on ne lui donnera jamais.

S’il est pressé par la misère, il va au bazar chez les banquiers. Il y

rencontre ses frères en rêves et en assignations. Ils viennent voir ce

que vaut leur pension au cours du jour. Le banquier escompte ce papier

suivant l’heure, la couleur du ciel, les événements politiques, l’état

de la province et l’âge du gouverneur. Il y a ainsi une bourse des

assignations. Nomme-t-on un gouverneur énergique à Ispahan? le papier

sur Ispahan monte. Prévoit-on un changement défavorable dans le

ministère, on baisse. Des rumeurs circulent. Le bruit qui excite les

espérances les plus insensées est celui d’un vaste emprunt à l’étranger.

A cette nouvelle, les cerveaux s’affolent. Enfin les papiers impayés

depuis tant d’années vaudront de l’or. On monte d’un demi-point, parce

que ce n’est qu’un bruit...

Feuilles persanes; La route du Mazandéran, La femme lapidée, L'esprit persan · 第 9 / 33 题