XXXVIII

Mais il n'était pas donné à un seul homme de devancer un peuple. La

Providence allait renverser, dans la tombe prématurée du prince, les

idées, les plans, les rêves, l'ambition, l'espoir et la vie du

philosophe.

Un vent de mort soufflait sur la famille royale; tout tombait d'avance

sous Louis XIV près de tomber. La duchesse de Bourgogne, les délices

de la cour et la passion de son mari, inopinément frappée, entraîna

son mari au tombeau. Le coup fut aussi prompt que terrible. Fénelon

n'eut pas le temps d'y préparer son coeur; il apprit presque en même

temps la maladie et la mort de son élève. Cet élève était devenu la

perspective de la France; elle attendait son règne comme celui de la

vertu et de la félicité publique. Fénelon avait corrigé et achevé dans

cette âme l'oeuvre ébauchée par la nature d'un prince accompli.

Or ce prince, ces vertus, ces saintetés, ces espérances montrées et

perdues, c'était Fénelon qui les avait faites! C'était le maître qui

disparaissait dans le disciple; c'était Fénelon qui mourait avec le

duc de Bourgogne. Il ne laissa échapper qu'un mot: «Tous mes liens

sont rompus... rien ne m'attache plus à la terre!...»

Sa vie, en effet, était désormais sans mobile, il en avait perdu le

but. Ce règne qu'il avait rêvé pour le genre humain était enseveli

avec le Germanicus de la France.

«Il l'a montré au monde et il l'a détruit, écrit-il quelques semaines

après au duc de Chevreuse, confident de ses larmes. Je suis frappé

d'horreur et malade sans maladie, de saisissement. En pleurant le

prince mort, je m'alarme pour les vivants. Il faut que le roi fasse la

paix. Si nous allions tomber dans les orages d'une minorité! Sans

mère, sans régent, avec une guerre malheureuse au dehors, tout épuisé

au dedans!... Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'État, mais

encore pour les enfants de notre cher prince, qui vit plus en moi

encore que pendant sa vie.»

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 152 / 188 题