Mais il n'était pas donné à un seul homme de devancer un peuple. La
Providence allait renverser, dans la tombe prématurée du prince, les
idées, les plans, les rêves, l'ambition, l'espoir et la vie du
philosophe.
Un vent de mort soufflait sur la famille royale; tout tombait d'avance
sous Louis XIV près de tomber. La duchesse de Bourgogne, les délices
de la cour et la passion de son mari, inopinément frappée, entraîna
son mari au tombeau. Le coup fut aussi prompt que terrible. Fénelon
n'eut pas le temps d'y préparer son coeur; il apprit presque en même
temps la maladie et la mort de son élève. Cet élève était devenu la
perspective de la France; elle attendait son règne comme celui de la
vertu et de la félicité publique. Fénelon avait corrigé et achevé dans
cette âme l'oeuvre ébauchée par la nature d'un prince accompli.
Or ce prince, ces vertus, ces saintetés, ces espérances montrées et
perdues, c'était Fénelon qui les avait faites! C'était le maître qui
disparaissait dans le disciple; c'était Fénelon qui mourait avec le
duc de Bourgogne. Il ne laissa échapper qu'un mot: «Tous mes liens
sont rompus... rien ne m'attache plus à la terre!...»
Sa vie, en effet, était désormais sans mobile, il en avait perdu le
but. Ce règne qu'il avait rêvé pour le genre humain était enseveli
avec le Germanicus de la France.
«Il l'a montré au monde et il l'a détruit, écrit-il quelques semaines
après au duc de Chevreuse, confident de ses larmes. Je suis frappé
d'horreur et malade sans maladie, de saisissement. En pleurant le
prince mort, je m'alarme pour les vivants. Il faut que le roi fasse la
paix. Si nous allions tomber dans les orages d'une minorité! Sans
mère, sans régent, avec une guerre malheureuse au dehors, tout épuisé
au dedans!... Je donnerais ma vie, non-seulement pour l'État, mais
encore pour les enfants de notre cher prince, qui vit plus en moi
encore que pendant sa vie.»