Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je
suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la
poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la
traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti,
où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde;
tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes
dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du
coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des
soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais
si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de
la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir
d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je
redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au
commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création.
Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je
chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel
et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des
plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce
cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du
coeur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant
devant son Créateur.