XVII

Je ne sais pas ce que la Providence me réserve de sort et de jours. Je

suis dans le tourbillon au plus fort du courant du fleuve, dans la

poussière des vagues soulevées par le vent, à ce milieu de la

traversée où l'on ne voit plus le bord de la vie d'où l'on est parti,

où l'on ne voit pas encore le bord où l'on doit aborder, si on aborde;

tout est dans la main de celui qui dirige les atomes comme les globes

dans leur rotation, et qui a compté d'avance les palpitations du

coeur du moucheron et de l'homme comme les circonvolutions des

soleils. Tout est bien et tout est béni de ce qu'il aurait voulu. Mais

si, après les sueurs, les labours, les agitations et les lassitudes de

la journée humaine, la volonté de Dieu me destinait un long soir

d'inaction, de repos, de sérénité avant la nuit, je sens que je

redeviendrais volontiers à la fin de mes jours ce que je fus au

commencement: un poëte, un adorateur, un chantre de la création.

Seulement, au lieu de chanter pour moi-même ou pour les hommes, je

chanterais pour lui; mes hymnes ne contiendraient que le nom éternel

et infini, et mes vers, au lieu d'être des retours sur moi-même, des

plaintes ou des délires personnels, seraient une note sacrée de ce

cantique incessant et universel que toute créature doit chanter, du

coeur ou de la voix, en naissant, en vivant, en passant, en mourant

devant son Créateur.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 113 / 188 题