XV

Il nous a semblé que rien ne pouvait mieux compléter ces pages

laissées inachevées que cette naïve et touchante image des deux

natures de poésie et des deux natures de sons que rend l'âme du poëte

aux différents âges, reprise d'une des dernières préfaces des

_Méditations_ et que les ravissants vers tirés des _Destinées de la

poésie_.

«Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes

petites soeurs et moi, à un jeu que nous appelions la _musique

des anges_. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en

demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher les

extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste

la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux

deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe,

et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort

et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait

frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque

imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des

sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous

imaginions que c'étaient des esprits célestes qui chantaient.

Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux

fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de

mes soeurs; mais un jour, nous voulûmes éprouver si les anges

joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge,

empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui

vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient

blanchi la tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant

de l'aiguille à côté de nous dans le jardin. Elle se prêta à

notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mèche de

ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une

seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les

écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent

moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et

plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort

dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes

que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus

harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux

blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent

notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son

beau front.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 111 / 188 题