Il nous a semblé que rien ne pouvait mieux compléter ces pages
laissées inachevées que cette naïve et touchante image des deux
natures de poésie et des deux natures de sons que rend l'âme du poëte
aux différents âges, reprise d'une des dernières préfaces des
_Méditations_ et que les ravissants vers tirés des _Destinées de la
poésie_.
«Quand nous étions enfants, nous nous amusions quelquefois, mes
petites soeurs et moi, à un jeu que nous appelions la _musique
des anges_. Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en
demi-cercle ou en arc à angle très-aigu, à en rapprocher les
extrémités par un fil semblable à la corde sur laquelle on ajuste
la flèche, à nouer ensuite des cheveux d'inégale grandeur aux
deux côtés de l'arc, comme sont disposées les fibres d'une harpe,
et à exposer cette petite harpe au vent. Le vent d'été, qui dort
et qui respire alternativement d'une haleine folle, faisait
frissonner le roseau, et en tirait des sons d'une ténuité presque
imperceptible, comme il en tire des feuilles dentelées des
sapins. Nous prêtions tour à tour l'oreille, et nous nous
imaginions que c'étaient des esprits célestes qui chantaient.
Nous nous servions habituellement, pour ce jeu, des longs cheveux
fins, jeunes, blonds et soyeux, coupés aux tresses pendantes de
mes soeurs; mais un jour, nous voulûmes éprouver si les anges
joueraient les mêmes mélodies sur des cordes d'un autre âge,
empruntées à un autre front. Une bonne tante de mon père, qui
vivait à la maison, et dont les cachots de la Terreur avaient
blanchi la tête avant l'âge, surveillait nos jeux en travaillant
de l'aiguille à côté de nous dans le jardin. Elle se prêta à
notre enfantillage, et coupa avec les ciseaux une longue mèche de
ses cheveux, qu'elle nous livra. Nous en fîmes aussitôt une
seconde harpe, et, la plaçant à côté de la première, nous les
écoutâmes toutes deux chanter. Or, soit que les fils fussent
moins tendus, soit qu'ils fussent d'une nature plus élastique et
plus plaintive, soit que le vent soufflât plus doux et plus fort
dans l'une des petites harpes que dans l'autre, nous trouvâmes
que les esprits de l'air chantaient plus tristement et plus
harmonieusement dans les cheveux blancs que dans les cheveux
blonds d'enfant; et, depuis ce jour, nous importunions souvent
notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos mains son
beau front.