SUR LA POÉSIE

I

Il y a, dans toutes les choses humaines, matérielles ou

intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique

nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre

quotidienne et en quelque sorte domestique de notre existence ici-bas.

Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou

intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et

pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus

spécialement à la nature divine de notre être. L'homme, par un

instinct occulte, mais fatal, semble avoir senti, dès le commencement

des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses

différentes. Placé lui-même pour les sentir et pour les exprimer sur

les limites de ces natures humaines et divines qui se touchent et se

correspondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage

pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie

se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. Il a

parlé des choses humaines, il a chanté les choses divines. La prose a

eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la poésie a eu le ciel et

tout ce qui dépasse dans l'impression des choses terrestres

l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la

poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par

l'impression, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de

sentir et d'exprimer. La poésie est la noblesse du verbe.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non

dans la théorie? Observez depuis l'origine des littératures ce qui a

été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 99 / 188 题