XIX

Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison

de sa fécondité. Quand on lit ses oeuvres presque infinies, on est

frappé de la supériorité de talent qui caractérise tout ce qu'il

pense ou écrit depuis l'âge de soixante ans jusqu'à l'âge de

quatre-vingt-quatre ans, où la mort prématurée pour lui, même à cet

âge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus

immortel en lui, comme talent et comme caractère, date de Ferney, à

l'exception de _Zaïre_ et de _Mérope_; mais le _Siècle de Louis XIV_,

le _Dictionnaire philosophique_, l'_Essai sur l'histoire et sur les

moeurs des nations_, cette véritable histoire universelle en fragments

retrouvés sous des ruines, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, les

romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles

improvisés pour l'Encyclopédie, les épîtres horatiennes, les satires

légères sans modèle dans l'antiquité, les stances reposées comme une

eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familières, où le vers

accidentel se mêle involontairement à la prose comme l'écume

pétillante au vin généreux sur les bords du verre, les Commentaires

sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette véritable

encyclopédie du coeur, de l'âme, de l'esprit, du bon sens, de

l'amitié, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout

cela date du bord du Léman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle

la caducité dans les hommes vulgaires.

Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le

crépuscule réfléchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce

soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnaître, ne vivait

pas tant en lui-même que dans le monde toujours jeune qui ne devait

pas mourir après lui; c'est qu'il était en réalité un homme collectif

et par conséquent un homme immortel. Il vivait par son immortalité

dans le monde passé, présent, futur, et le monde vivait en lui; voilà

pourquoi il était toujours jeune. Il avait la passion de la vérité, la

vérité ne vieillit pas; la pensée qui s'y attache et qui s'en nourrit

n'a point de décadence; chaque aurore lui rend son élasticité et sa

vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut

méconnaître dans Voltaire cette passion désintéressée de la vérité.

Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout

l'amour du vrai, on peut la définir l'amour de la lumière irrité par

les ténèbres.

C'est peut-être aussi que le génie de Voltaire est le mouvement, que

cet excès du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et

l'ivresse à sa jeunesse: l'âge, en ralentissant le mouvement excessif

et désordonné de son âme, lui laissait plus de cet équilibre

nécessaire à la création des belles choses.

C'est peut-être enfin parce que toutes les autres passions étaient

amorties en lui par l'âge que les années ne laissaient plus prévaloir

en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de

toutes les autres passions, et que son talent ainsi dégagé de toute

préoccupation sensuelle l'élevait à une plus pure intellectualité. Ce

talent, peu pathétique de sa nature, n'était pas de ceux qui

s'éteignent quand le coeur se refroidit. Ce n'était pas un talent de

coeur, c'était un talent d'intelligence. Ce genre de talent là survit

à l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide

qui n'a pas besoin d'aliment.

Cours familier de Littérature - Volume 28 · 第 88 / 188 题