Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison
de sa fécondité. Quand on lit ses oeuvres presque infinies, on est
frappé de la supériorité de talent qui caractérise tout ce qu'il
pense ou écrit depuis l'âge de soixante ans jusqu'à l'âge de
quatre-vingt-quatre ans, où la mort prématurée pour lui, même à cet
âge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus
immortel en lui, comme talent et comme caractère, date de Ferney, à
l'exception de _Zaïre_ et de _Mérope_; mais le _Siècle de Louis XIV_,
le _Dictionnaire philosophique_, l'_Essai sur l'histoire et sur les
moeurs des nations_, cette véritable histoire universelle en fragments
retrouvés sous des ruines, l'_Orphelin de la Chine_, _Tancrède_, les
romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles
improvisés pour l'Encyclopédie, les épîtres horatiennes, les satires
légères sans modèle dans l'antiquité, les stances reposées comme une
eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familières, où le vers
accidentel se mêle involontairement à la prose comme l'écume
pétillante au vin généreux sur les bords du verre, les Commentaires
sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette véritable
encyclopédie du coeur, de l'âme, de l'esprit, du bon sens, de
l'amitié, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout
cela date du bord du Léman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle
la caducité dans les hommes vulgaires.
Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le
crépuscule réfléchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce
soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnaître, ne vivait
pas tant en lui-même que dans le monde toujours jeune qui ne devait
pas mourir après lui; c'est qu'il était en réalité un homme collectif
et par conséquent un homme immortel. Il vivait par son immortalité
dans le monde passé, présent, futur, et le monde vivait en lui; voilà
pourquoi il était toujours jeune. Il avait la passion de la vérité, la
vérité ne vieillit pas; la pensée qui s'y attache et qui s'en nourrit
n'a point de décadence; chaque aurore lui rend son élasticité et sa
vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut
méconnaître dans Voltaire cette passion désintéressée de la vérité.
Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout
l'amour du vrai, on peut la définir l'amour de la lumière irrité par
les ténèbres.
C'est peut-être aussi que le génie de Voltaire est le mouvement, que
cet excès du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et
l'ivresse à sa jeunesse: l'âge, en ralentissant le mouvement excessif
et désordonné de son âme, lui laissait plus de cet équilibre
nécessaire à la création des belles choses.
C'est peut-être enfin parce que toutes les autres passions étaient
amorties en lui par l'âge que les années ne laissaient plus prévaloir
en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de
toutes les autres passions, et que son talent ainsi dégagé de toute
préoccupation sensuelle l'élevait à une plus pure intellectualité. Ce
talent, peu pathétique de sa nature, n'était pas de ceux qui
s'éteignent quand le coeur se refroidit. Ce n'était pas un talent de
coeur, c'était un talent d'intelligence. Ce genre de talent là survit
à l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide
qui n'a pas besoin d'aliment.