Cet épisode eut plus de charme que le poëme: la société contemporaine,
en retrouvant son pays et ses moeurs, sentit mieux la grandeur du
peintre et l'universalité du pinceau.
_René_ resta son premier ouvrage, triste comme la forêt humaine,
religieux comme l'infini de la passion, éternellement retentissant
comme la solitude du coeur.
À dater de _René_, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.
L'envie et la haine s'acharnèrent sur lui. Ce fut alors que ses
ennemis découvrirent l'_Essai sur les Révolutions_, publié et retiré
de la publicité par les conseils de ses amis, pour être remplacé par
le _Génie du Christianisme_.
Ils le firent réimprimer et le répandirent avec profusion dans la
foule pour faire contraster ses déclamations chrétiennes avec ses
déclamations philosophiques. Ils triomphèrent, mais il n'y avait en
vérité pas de quoi.
L'_Essai sur les Révolutions_ est, au fond, plus remarquable que le
_Génie du Christianisme_. Rien n'y jurait avec le sentiment religieux
de l'auteur que quelques phrases de scepticisme mal articulées sur le
dogme religieux du moment. Quant au talent, il était au moins aussi
grand, et la logique, plus libre, était plus conséquente.
Nous venons de le lire tout entier, et il nous paraît impossible que
la jeunesse de l'écrivain ne promît pas une force étonnante quand la
pensée l'aurait mûrie. Le style était neuf comme celui de Bernardin
de Saint-Pierre.
On y sentait l'homme d'État futur sous les teintes du coloriste. On y
sentait surtout le coeur sensible de l'homme de douleur battre dans
une grande poitrine, et la mélancolie pensive entraîner l'humanité
vaincue dans ce torrent de larmes amassées par les calamités
politiques.