elle parla d'une voix douce et douloureuse qui faisait vibrer les nerfs.
Je n'oserais pas dire que je redevins maître de moi et que je retrouvai
ma raison. Non. J'étais éperdu à ne plus savoir ce que je faisais; mais
cette espèce de fierté intime que j'ai en moi, un peu d'orgueil de
métier aussi, me faisaient garder, presque malgré moi, une contenance
honorable. Je posais pour moi, et pour elle sans doute, pour elle,
quelle qu'elle fût, femme ou spectre. Je me suis rendu compte de tout
cela plus tard, car je vous assure que, dans l'instant de l'apparition,
je ne songeais à rien. J'avais peur.
«Elle dit:
«--Oh! monsieur, vous pouvez me rendre un grand service!
«Je voulus répondre, mais il me fut impossible de prononcer un mot. Un
bruit vague sortit de ma gorge.
«Elle reprit:
«--Voulez-vous? Vous pouvez me sauver, me guérir. Je souffre
affreusement. Je souffre toujours. Je souffre, oh! je souffre!
«Et elle s'assit doucement dans mon fauteuil. Elle me regardait:
«--Voulez-vous?
«Je fis: «Oui!» de la tête, ayant encore la voix paralysée.
«Alors elle me tendit un peigne de femme en écaille et elle murmura:
«--Peignez-moi, oh! peignez-moi; cela me guérira; il faut qu'on me
peigne. Regardez ma tête... Comme je souffre; et mes cheveux, comme ils
me font mal!
«Ses cheveux dénoués, très longs, très noirs, me semblait-il, pendaient
par dessus le dossier du fauteuil et touchaient la terre.
«Pourquoi ai-je fait ceci? Pourquoi ai-je reçu en frissonnant ce peigne,
et pourquoi ai-je pris dans mes mains ses longs cheveux qui me donnèrent
à la peau une sensation de froid atroce comme si j'eusse manié des
serpents? Je n'en sais rien.
«Cette sensation m'est restée dans les doigts et je tressaille en y
songeant.
«Je la peignai. Je maniai je ne sais comment cette chevelure de glace.
Je la tordis, je la renouai et la dénouai; je la tressai comme on tresse
la crinière d'un cheval. Elle soupirait, penchait la tête, semblait
heureuse.
«Soudain elle me dit: «Merci!» m'arracha le peigne des mains et s'enfuit
par la porte que j'avais remarquée entr'ouverte.
«Resté seul, j'eus, pendant quelques secondes, ce trouble effaré des
réveils après les cauchemars. Puis je repris enfin mes sens; je courus à
la fenêtre et je brisai les contrevents d'une poussée furieuse.
«Un flot de jour entra. Je m'élançai sur la porte par où cet être était
parti. Je la trouvai fermée et inébranlable.
«Alors une fièvre de fuite m'envahit, une panique, la vraie panique des
batailles. Je saisis brusquement les trois paquets de lettres sur le
secrétaire ouvert; je traversai l'appartement en courant, je sautai les
marches de l'escalier quatre par quatre, je me trouvai dehors je ne sais
par où, et, apercevant mon cheval à dix pas de moi, je l'enfourchai d'un
bond et partis au galop.
«Je ne m'arrêtai qu'à Rouen, et devant mon logis. Ayant jeté la bride à
mon ordonnance, je me sauvai dans ma chambre où je m'enfermai pour
réfléchir.
Alors, pendant une heure, je me demandai anxieusement si je n'avais pas
été le jouet d'une hallucination. Certes, j'avais eu un de ces
incompréhensibles ébranlements nerveux, un de ces affolements du cerveau
qui enfantent les miracles, à qui le Surnaturel doit sa puissance.
«Et j'allais croire à une vision, à une erreur de mes sens, quand je
m'approchai de ma fenêtre. Mes yeux, par hasard, descendirent sur ma
poitrine. Mon dolman était plein de cheveux, de longs cheveux de femme
qui s'étaient enroulés aux boutons!
«Je les saisis un à un, et je les jetai dehors avec des tremblements
dans les doigts.
«Puis j'appelai mon ordonnance. Je me sentais trop ému, trop troublé,
pour aller le jour même chez mon ami. Et puis je voulais mûrement
réfléchir à ce que je devais lui dire.
«Je lui fis porter ses lettres, dont il remit un reçu au soldat. Il
s'informa beaucoup de moi. On lui dit que j'étais souffrant, que j'avais
reçu un coup de soleil, je ne sais quoi. Il parut inquiet.
«Je me rendis chez lui le lendemain, dès l'aube, résolu à lui dire la
vérité. Il était sorti de la veille au soir et pas rentré.
«Je revins dans la journée, on ne l'avait pas revu. J'attendis une
semaine. Il ne reparut pas. Alors je prévins la justice. On le fit
rechercher partout, sans découvrir une trace de son passage ou de sa
retraite.
«Une visite minutieuse fut faite du château abandonné. On n'y découvrit
rien de suspect.
«Aucun indice ne révéla qu'une femme y eût été cachée.
«L'enquête n'aboutissant à rien, les recherches furent interrompues.
«Et, depuis cinquante-six ans, je n'ai rien appris. Je ne sais rien de
plus.»
* * * * *
* * * * *
TABLE
Clair de Lune
Un Coup d'État
Le Loup
L'Enfant
Conte de Noël
La Reine Hortense
Le Pardon
La Légende du Mont Saint-Michel
Une Veuve
Mademoiselle Cocotte
Les Bijoux
Apparition
* * * * *
BIBLIOTHÈQUE
NATIONALE
[Illustration]
CHÂTEAU de SABLÉ
1984