Saint Michel le fit asseoir à une table magnifique. On servit d'abord

un vol-au-vent plein de crêtes et de rognons de coq, avec des boulettes

de chair à saucisse, puis deux gros surmulets à la crème, puis une dinde

blanche pleine de marrons confits dans du vin, puis un gigot de

pré-salé, tendre comme du gâteau; puis des légumes qui fondaient dans la

bouche et de la bonne galette chaude, qui fumait en répandant un parfum

de beurre.

On but du cidre pur, mousseux et sucré, et du vin rouge et capiteux, et,

après chaque plat, on faisait un trou avec de vieille eau-de-vie de

pommes.

Le diable but et mangea comme un coffre, tant et si bien qu'il se trouva

gêné.

Alors saint Michel, se levant formidable, s'écria d'une voix de

tonnerre:

--Devant moi! devant moi, canaille! Tu oses... devant moi...

Satan éperdu s'enfuit, et le saint, saisissant un bâton, le poursuivit.

Ils couraient par les salles basses, tournant autour des piliers,

montaient les escaliers aériens, galopaient le long des corniches,

sautaient de gargouille en gargouille. Le pauvre démon, malade à fendre

l'âme, fuyait, souillant la demeure du saint. Il se trouva enfin sur la

dernière terrasse, tout en haut, d'où l'on découvre la baie immense avec

ses villes lointaines, ses sables et ses pâturages. Il ne pouvait

échapper plus longtemps; et le saint, lui jetant dans le dos un coup de

pied furieux, le lança comme une balle à travers l'espace.

Il fila dans le ciel ainsi qu'un javelot, et s'en vint tomber lourdement

devant la ville de Mortain. Les cornes de son front et les griffes de

ses membres entrèrent profondément dans le rocher, qui garde pour

l'éternité les traces de cette chute de Satan.

Il se releva boiteux, estropié jusqu'à la fin des siècles; et, regardant

au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il

comprit bien qu'il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et

il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés,

abandonnant à son ennemi, ses champs, ses plaines, ses coteaux, ses

vallées et ses prés.

Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable.

Un autre peuple avait rêvé autrement cette bataille.

* * * * *

UNE VEUVE

[Illustration d'ARCOS]

C'était pendant la saison des chasses, dans le château de Banneville.

L'automne était pluvieux et triste. Les feuilles rouges, au lieu de

craquer sous les pieds, pourrissaient dans les ornières, sous les

lourdes averses.

La forêt, presque dépouillée, était humide comme une salle de bains.

Quand on entrait dedans, sous les grands arbres fouettés par les grains,

une odeur moisie, une buée d'eau tombée, d'herbes trempées, de terre

mouillée, vous enveloppait et les tireurs, courbés sous cette inondation

continue, et les chiens mornes, la queue basse et le poil collé sur les

côtes, et les jeunes chasseresses en leur taille de drap collante et

traversée de pluie, rentraient chaque soir las de corps et d'esprit.

Dans le grand salon, après dîner, on jouait au loto, sans plaisir,

tandis que le vent faisait sur les volets des poussées bruyantes et

lançait les vieilles girouettes en des tournoiements de toupie. On

voulut alors conter des histoires, comme il est dit en des livres; mais

personne n'inventait rien d'amusant. Les chasseurs narraient des

aventures à coups de fusil, des boucheries de lapins; et les femmes se

creusaient la tête sans y découvrir jamais l'imagination de

Scheherazade.

On allait encore renoncer à ce divertissement, quand une jeune femme, en

jouant, sans y penser, avec la main d'une vieille tante restée fille,

remarqua une petite bague faite avec des cheveux blonds, qu'elle avait

vue souvent sans jamais y réfléchir.

Alors, en la faisant rouler doucement autour du doigt, elle demanda:

«Dis donc, tante, qu'est-ce que c'est que cette bague? On dirait des

cheveux d'enfant...» La vieille demoiselle rougit, pâlit; puis, d'une

voix tremblante: «C'est si triste, si triste, que je n'en veux jamais

parler. Tout le malheur de ma vie vient de là. J'étais toute jeune

alors, et le souvenir m'est resté si douloureux que je pleure chaque

fois en y pensant.»

On voulut aussitôt connaître l'histoire, mais la tante refusait de la

dire; on finit enfin par la prier tant qu'elle se décida.

«Vous m'avez souvent entendu parler de la famille de Santèze, éteinte

aujourd'hui. J'ai connu les trois derniers hommes de cette maison. Ils

sont morts tous les trois de la même façon; voici les cheveux du

dernier. Il avait treize ans quand il s'est tué pour moi. Cela vous

parait étrange, n'est-ce pas?

«Oh! c'était une race singulière, des fous, si l'on veut, mais des fous

charmants, des fous par amour. Tous, de père en fils, avaient des

passions violentes, de grands élans de tout leur être qui les poussaient

aux choses les plus exaltées, aux dévouements fanatiques, même aux

crimes. C'était en eux, cela, ainsi que la dévotion ardente est dans

certaine âmes. Ceux qui se font trappistes n'ont pas la même nature que

les coureurs de salon. On disait dans la parenté: «Amoureux comme un

Santèze.» Rien qu'à les voir, on le devinait. Ils avaient tous les

cheveux bouclés, bas sur le front, la barbe frisée, et des yeux larges,

larges, dont le rayon entrait dans vous, et vous troublait sans qu'on

sût pourquoi.

«Le grand-père de celui dont voici le seul souvenir, après beaucoup

d'aventures, et des duels et des enlèvements de femmes, devint

passionnément épris, vers soixante-cinq ans, de la fille de son fermier.

Je les ai connus tous les deux. Elle était blonde, pâle, distinguée,

avec un parler lent, une voix molle et un regard si doux, si doux, qu'on

l'aurait dit d'une madone. Le vieux seigneur la prit chez lui, et il fut

bientôt si captivé qu'il ne pouvait se passer d'elle une minute. Sa

fille et sa belle-fille, qui habitaient le château, trouvaient cela

naturel, tant l'amour était de tradition dans la maison. Quand il

s'agissait de passion, rien ne les étonnait, et, si l'on parlait devant

elles de penchants contrariés, d'amants désunis, même de vengeance après

des trahisons, elles disaient toutes les deux, du même ton désolé: «Oh!

comme il (ou elle) a dû souffrir pour en arriver là». Rien de plus.

Elles s'apitoyaient sur les drames du coeur et ne s'en indignaient

jamais, même quand ils étaient criminels.

«Or, un automne, un jeune homme, M. de Gradelle, invité pour la chasse,

enleva la jeune fille.

«M. de Santèze resta calme, comme s'il ne s'était rien passé; mais, un

matin, on le trouva pendu dans le chenil, au milieu des chiens.

«Son fils mourut de la même façon, dans un hôtel, à Paris, pendant un

voyage qu'il y fit en 1841, après avoir été trompé par une chanteuse de

l'Opéra.

«Il laissait un enfant âgé de douze ans, et une veuve, la soeur de ma

mère. Elle vint avec le petit habiter chez mon père, dans notre terre de

Bertillon. J'avais alors dix-sept ans.

«Vous ne pouvez vous figurer quel étonnant et précoce enfant était ce

petit Santèze. On eût dit que toutes les facultés de tendresse, que

toutes les exaltations de sa race étaient retombées sur celui-là, le

dernier. Il rêvait toujours et se promenait seul, pendant des heures,

dans une grande allée d'ormes allant du château jusqu'au bois. Je

regardais de ma fenêtre ce gamin sentimental, qui marchait à pas graves,

les mains derrière le dos, le front penché, et, parfois, s'arrêtait

pour lever les yeux comme s'il voyait et comprenait, et ressentait des

choses qui n'étaient point de son âge.

«Souvent, après le dîner, par les nuits claires, il me disait: «Allons

rêver, cousine...» Et nous partions ensemble dans le parc. Il s'arrêtait

brusquement devant les clairières où flottait cette vapeur blanche,

cette ouate dont la lune garnit les éclaircies des bois; et il me

disait, en me serrant la main: «Regarde ça, regarde ça. Mais tu ne me

comprends pas, je le sens. Si tu comprenais, nous serions heureux. Il

faut aimer pour savoir.» Je riais et je l'embrassais, ce gamin, qui

m'adorait à en mourir.

«Souvent aussi, après le dîner, il allait s'asseoir sur les genoux de ma

mère: «Allons, tante, lui disait-il, raconte-nous des histoires

d'amour.» Et ma mère, par plaisanterie, lui disait toutes les légendes

de sa famille, toutes les aventures passionnées de ses pères; car on en

citait des mille et des mille, de vraies et de fausses. C'est leur

réputation qui les a tous perdus, ces hommes; ils se montaient la tête

et se faisaient gloire ensuite de ne point laisser mentir la renommée de

leur maison.

«Il s'exaltait, le petit, à ces récits tendres ou terribles, et parfois

il battait des mains en répétant: «Moi aussi, moi aussi, je sais aimer

mieux qu'eux tous!»

«Alors il me fit la cour, une cour timide et profondément tendre dont on

riait, tant c'était drôle. Chaque matin, j'avais des fleurs cueillies

par lui, et, chaque soir, avant de remonter dans sa chambre, il me

baisait la main en murmurant: «Je t'aime!»

«Je fus coupable, bien coupable, et j'en pleure encore sans cesse, et

j'en ai fait pénitence toute ma vie; et je suis restée vieille fille, ou

plutôt non, je suis restée comme fiancée-veuve, veuve de lui. Je

m'amusai de cette tendresse puérile, je l'excitais même; je fus

coquette, séduisante, comme auprès d'un homme, caressante et perfide.

J'affolai cet enfant. C'était un jeu pour moi, et un divertissement

joyeux pour sa mère et pour la mienne. Il avait douze ans! Songez! qui

donc aurait pris au sérieux cette passion d'atome? Je l'embrassais tant

qu'il voulait; je lui écrivis même des billets doux que lisaient nos

mères; et il me répondait des lettres, des lettres de feu, que j'ai

gardées. Il croyait secrète notre intimité d'amour, se jugeant un homme.

Nous avions oublié qu'il était un Santèze!

«Cela dura prés d'un an. Un soir, dans le parc, il s'abattit à mes

genoux et, baisant le bas de ma robe avec un élan furieux, il répétait:

«Je t'aime, je t'aime, je t'aime à en mourir. Si tu me trompes jamais,

entends-tu, si tu m'abandonnes pour un autre, je ferai comme mon

père...» Et il ajouta d'une voix profonde à donner un frisson: «Tu sais

ce qu'il a fait!»

«Puis, comme je restais interdite, il se releva, et se dressant sur la

pointe des pieds pour arriver à mon oreille, car j'étais bien plus

grande que lui, il modula mon nom, mon petit nom: «Geneviève!» d'un ton

si doux, si joli, si tendre, que j'en frissonnai jusqu'aux pieds.

«Je balbutiais: «Rentrons, rentrons!» Il ne dit plus rien et me suivit;

mais, comme nous allions gravir les marches du perron, il m'arrêta: «Tu

sais, si tu m'abandonnes, je me tue.»

«Je compris, cette fois, que j'avais été trop loin, et je devins

réservée. Comme il m'en faisait, un jour, des reproches, je répondis:

«Tu es maintenant trop grand pour plaisanter, et trop jeune pour un

amour sérieux. J'attends.»

«Je m'en croyais quitte ainsi.

«On le mit en pension à l'automne. Quand il revint, l'été suivant,

j'avais un fiancé. Il comprit tout de suite et garda pendant huit jours

un air si réfléchi que je demeurais très inquiète.

«Le neuvième jour, au matin, j'aperçus, en me levant, un petit papier

glissé sous ma porte. Je le saisis, je l'ouvris, je lus. «Tu m'as

abandonné; et tu sais ce que je t'ai dit. C'est ma mort que tu as

ordonnée. Comme je ne veux pas être trouvé par un autre que par toi,

viens dans le parc, juste à la place où je t'ai dit, l'an dernier, que

je t'aimais, et regarde en l'air.»

«Je me sentais devenir folle. Je m'habillai vite et vite, et je courus,

je courus à tomber épuisée, jusqu'à l'endroit désigné.

Sa petite casquette de pension était par terre, dans la boue. Il avait

plu toute la nuit. Je levai les yeux et j'aperçus quelque chose qui se

berçait dans les feuilles, car il faisait du vent, beaucoup de vent.

«Je ne sais plus, après ça, ce que j'ai fait. J'ai dû hurler d'abord,

m'évanouir peut-être, et tomber, puis courir au château. Je repris ma

raison dans mon lit, avec ma mère à mon chevet.

«Je crus que j'avais rêvé tout cela dans un affreux délire. Je

balbutiai: «Et lui, lui, Gontran?...» On ne me répondit pas. C'était

vrai.

«Je n'osai pas le revoir; mais je demandai une longue mèche de ses

cheveux blonds. La... la... voici...»

Et la vieille demoiselle tendait sa main tremblante dans un geste

désespéré.

Puis elle se moucha plusieurs fois, s'essuya les yeux et reprit: «J'ai

rompu mon mariage... sans dire pourquoi... Et je... je suis restée

toujours... la... la veuve de cet enfant de treize ans.» Puis sa tête

tomba sur sa poitrine et elle pleura longtemps des larmes pensives.

Et, comme on gagnait les chambres pour dormir, un gros chasseur dont

elle avait troublé la quiétude souffla dans l'oreille de son voisin:

--N'est-ce pas malheureux d'être sentimental à ce point-là!

* * * * *

MADEMOISELLE COCOTTE

[Illustration de RENOUARD]

Nous allions sortir de l'Asile quand j'aperçus dans un coin de la cour

un grand homme maigre qui faisait obstinément le simulacre d'appeler un

chien imaginaire. Il criait, d'une voix douce, d'une voix tendre:

«Cocotte, ma petite Cocotte, viens ici, Cocotte, viens ici, ma belle»,

en tapant sur sa cuisse comme on fait pour attirer les bêtes. Je

demandai au médecin:--Qu'est-ce que celui-là? Il me répondit:--Oh!

celui-là n'est pas intéressant. C'est un cocher, nommé François, devenu

fou après avoir noyé son chien.

J'insistai:--Dites-moi donc son histoire. Les choses les plus simples,

les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur.

Et voici l'aventure de cet homme qu'on avait sue tout entière par un

palefrenier, son camarade.

Dans la banlieue de Paris vivait une famille de bourgeois riches. Ils

habitaient une élégante villa au milieu d'un parc, au bord de la Seine.

Le cocher était ce François, gars de campagne, un peu lourdaud, bon

coeur, niais, facile à duper.

Comme il rentrait un soir chez ses maîtres, un chien se mit à le suivre.

Il n'y prit point garde d'abord; mais l'obstination de la bête à marcher

sur ses talons le fit bientôt se retourner. Il regarda s'il connaissait

ce chien.--Non, il ne l'avait jamais vu.

C'était une chienne d'une maigreur affreuse, avec de grandes mamelles

pendantes. Elle trottinait derrière l'homme d'un air lamentable et

affamé, la queue entre les pattes, les oreilles collées contre la tête,

et s'arrêtait quand il s'arrêtait, repartant quand il repartait.

Il voulait chasser ce squelette de bête et cria: «Va-t'en. Veux-tu bien

te sauver.--Hou! hou!» Elle s'éloigna de quelques pas et se planta sur

son derrière, attendant; puis, dès que le cocher se remit en marche,

elle repartit derrière lui.

Il fit semblant de ramasser des pierres. L'animal s'enfuit un peu plus

loin avec un grand ballottement de ses mamelles flasques; mais il revint

aussitôt que l'homme eut tourné le dos.

Alors le cocher François, pris de pitié, l'appela. La chienne s'approcha

timidement, l'échine pliée en cercle, et toutes les côtes soulevant la

peau. L'homme caressa ces os saillants, et, tout ému par cette misère de

bête: «Allons, viens», dit-il. Aussitôt elle remua la queue, se sentant

accueillie, adoptée, et, au lieu de rester dans les mollets de son

nouveau maître, elle se mit à courir devant lui.

Il l'installa sur la paille dans son écurie; puis il courut à la cuisine

chercher du pain. Quand elle eut mangé tout son soûl, elle s'endormit,

couchée en rond.

Le lendemain, les maîtres, avertis par leur cocher, permirent qu'il

gardât l'animal. C'était une bonne bête, caressante et fidèle,

intelligente et douce.

Mais, bientôt, on lui reconnut un défaut terrible. Elle était enflammée

d'amour d'un bout à l'autre de l'année. Elle eut fait, en quelque temps,

la connaissance de tous les chiens de la contrée qui se mirent à rôder

autour d'elle jour et nuit. Elle leur partageait ses faveurs avec une

indifférence de fille, semblait au mieux avec tous, traînait derrière

elle une vraie meute composée des modèles les plus différents de la race

aboyante, les uns gros comme le poing, les autres grands comme des ânes.

Elle les promenait par les routes en des courses interminables, et quand

elle s'arrêtait pour se reposer sur l'herbe ils faisaient cercle autour

d'elle, et la contemplaient la langue tirée.

Les gens du pays la considéraient comme un phénomène; jamais on n'avait

vu pareille chose. Le vétérinaire n'y comprenait rien.

Quand elle était rentrée, le soir, en son écurie, la foule des chiens

faisait le siège de la propriété. Ils se faufilaient par toutes les

issues de la haie vive qui clôturait le parc, dévastaient les

plates-bandes, arrachaient les fleurs, creusaient des trous dans les

corbeilles, exaspérant le jardinier. Et ils hurlaient des nuits entières

autour du bâtiment où logeait leur amie, sans que rien les décidât à

s'en aller.

Dans le jour, ils pénétraient jusque dans la maison. C'était une

invasion, une plaie, un désastre. Les maîtres rencontraient à tout

moment dans l'escalier et jusque dans les chambres des petits roquets

jaunes à queue empanachée, des chiens de chasse, des bouledogues, des

loups-loups rôdeurs à poil sale, vagabonds sans feu ni lieu, des

terre-neuve énormes qui faisaient fuir les enfants.

On vit alors dans le pays des chiens inconnus à dix lieues à la ronde,

venus on ne sait d'où, vivant on ne sait comment, et qui disparaissaient

ensuite.

Cependant François adorait Cocotte. Il l'avait nommée Cocotte, sans

malice, bien qu'elle méritât son nom; et il répétait sans cesse: «Cette

bête-là, c'est une personne. Il ne lui manque que la parole.»

Il lui avait fait confectionner un collier magnifique en cuir rouge qui

portait ces mots gravés sur une plaque de cuivre: «Mademoiselle Cocotte,

au cocher François.»

Elle était devenue énorme. Autant elle avait été maigre, autant elle

était obèse, avec un ventre gonflé sous lequel pendillaient toujours ses

longues mamelles ballottantes. Elle avait engraissé tout d'un coup et

elle marchait maintenant avec peine, les pattes écartées à la façon des

gens trop gros, la gueule ouverte pour souffler, exténuée aussitôt

qu'elle avait essayé de courir.

Elle se montrait d'ailleurs d'une fécondité phénoménale, toujours pleine

presque aussitôt que délivrée, donnant le jour quatre fois l'an à un

chapelet de petits animaux appartenant à toutes les variétés de la race

canine. François, après avoir choisi celui qu'il lui laissait pour

«passer son lait,» ramassait les autres dans son tablier d'écurie et

allait, sans apitoiement, les jeter à la rivière.

Mais bientôt la cuisinière joignit ses plaintes à celles du jardinier.

Elle trouvait des chiens jusque sous son fourneau, dans le buffet, dans

la soupente au charbon, et ils volaient tout ce qu'ils rencontraient.

Le maître, impatienté, ordonna à François de se débarrasser de Cocotte.

L'homme désolé chercha à la placer. Personne n'en voulut. Alors il se

résolut à la perdre, et il la confia à un voiturier qui devait

l'abandonner dans la campagne de l'autre côté de Paris, auprès de

Joinville-le-Pont.

Le soir même, Cocotte était revenue.

Il fallait prendre un grand parti. On la livra, moyennant cinq francs, à

un chef de train allant au Havre. Il devait la lâcher à l'arrivée.

Au bout de trois jours, elle rentrait dans son écurie, harassée,

efflanquée, écorchée, n'en pouvant plus.

Le maître, apitoyé, n'insista pas.

Mais les chiens revinrent bientôt plus nombreux et plus acharnés que

jamais. Et comme on donnait, un soir, un grand dîner, une poularde

truffée fut emportée par un dogue, au nez de la cuisinière qui n'osa pas

la lui disputer.

Le maître, cette fois, se fâcha tout à fait, et, ayant appelé François,

il lui dit avec colère: «Si vous ne me flanquez pas cette bête à l'eau

avant demain matin, je vous fiche à la porte, entendez-vous?»

L'homme fut atterré, et il remonta dans sa chambre pour faire sa malle,

préférant quitter sa place. Puis il réfléchit qu'il ne pourrait entrer

nulle part tant qu'il traînerait derrière lui cette bête incommode; il

songea qu'il était dans une bonne maison, bien payé, bien nourri; il se

dit que vraiment un chien ne valait pas ça; il s'excita au nom de ses

propres intérêts; et il finit par prendre résolument le parti de se

débarrasser de Cocotte au point du jour.

Il dormit mal, cependant. Dès l'aube, il fut debout et, s'emparant d'une

forte corde, il alla chercher la chienne. Elle se leva lentement, se

secoua, étira ses membres et vint fêter son maître.

Alors le courage lui manqua, et il se mit à l'embrasser avec tendresse,

flattant ses longues oreilles, la baisant sur le museau, lui prodiguant

tous les noms tendres qu'il savait.

Mais une horloge voisine sonna six heures. Il ne fallait plus hésiter.

Il ouvrit la porte: «Viens,» dit-il. La bête remua la queue, comprenant

qu'on allait sortir.

Ils gagnèrent la berge, et il choisit une place où l'eau semblait

profonde. Alors il noua un bout de la corde au beau collier de cuir, et

ramassant une grosse pierre, il l'attacha à l'autre bout. Puis il saisit

Cocotte dans ses bras et la baisa furieusement comme une personne qu'on

va quitter. Il la tenait serrée sur sa poitrine, la berçait, l'appelait

«ma belle Cocotte, ma petite Cocotte,» et elle se laissait faire en

grognant de plaisir.

Dix fois il la voulut jeter, et toujours le coeur lui manquait.

Mais brusquement il se décida, et de toute sa force il la lança le plus

loin possible. Elle essaya d'abord de nager, comme elle faisait

lorsqu'on la baignait, mais sa tête, entraînée par la pierre, plongeait

coup sur coup; et elle jetait à son maître des regards éperdus, des

regards humains, en se débattant comme une personne qui se noie. Puis

tout l'avant du corps s'enfonça, tandis que les pattes de derrière

s'agitaient follement hors de l'eau; puis elles disparurent aussi.

Alors, pendant cinq minutes, des bulles d'air vinrent crever à la

surface comme si le fleuve se fût mis à bouillonner; et François,

hagard, affolé, le coeur palpitant, croyait voir Cocotte se tordant dans

la vase; et il se disait, dans sa simplicité de paysan: «Qu'est-ce

qu'elle pense de moi, à c't'heure, c'te bête?»

Il faillit devenir idiot; il fut malade pendant un mois; et, chaque

nuit, il rêvait de sa chienne; il la sentait qui léchait ses mains; il

l'entendait aboyer. Il fallut appeler un médecin. Enfin il alla mieux;

et ses maîtres, vers la fin de juin, l'emmenèrent dans leur propriété de

Biessard, près de Rouen.

Là encore il était au bord de la Seine. Il se mit à prendre des bains.

Il descendait chaque matin avec le palefrenier, et ils traversaient le

fleuve à la nage.

Or, un jour, comme ils s'amusaient à batifoler dans l'eau, François cria

soudain à son camarade:

--Regarde celle-là qui s'amène. Je vas t'en faire goûter une côtelette.

C'était une charogne énorme, gonflée, pelée, qui s'en venait, les pattes

en l'air en suivant le courant.

François s'en approcha en faisant des brasses; et, continuant ses

plaisanteries:

--Cristi! elle n'est pas fraîche. Quelle prise! mon vieux. Elle n'est

pas maigre non plus.

Et il tournait autour, se maintenant à distance de l'énorme bête en

putréfaction.

Puis, soudain, il se tut et il la regarda avec une attention singulière;

puis il s'approcha encore comme pour la toucher, cette fois. Il

examinait fixement le collier; puis il avança le bras, saisit le cou,

fit pivoter la charogne, l'attira tout près de lui, et lut sur le cuivre

verdi qui restait adhérent au cuir décoloré: «Mademoiselle Cocotte, au

cocher François.»

La chienne morte avait retrouvé son maître à soixante lieues de leur

maison!

Il poussa un cri épouvantable et il se mit à nager de toute sa force

vers la berge, en continuant à hurler; et, dès qu'il eut atteint la

terre, il se sauva éperdument, tout nu, par la campagne. Il était fou!

* * * * *

LES BIJOUX

[Illustration de TIRADO]

M. Lantin ayant rencontré cette jeune fille, dans une soirée, chez son

sous-chef de bureau, l'amour l'enveloppa comme un filet.

C'était la fille d'un percepteur de province, mort depuis plusieurs

années. Elle était venue ensuite à Paris avec sa mère, qui fréquentait

quelques familles bourgeoises de son quartier dans l'espoir de marier la

jeune personne. Elles étaient pauvres et honorables, tranquilles et

douces. La jeune fille semblait le type absolu de l'honnête femme à

laquelle le jeune homme sage rêve de confier sa vie. Sa beauté modeste

avait un charme de pudeur angélique, et l'imperceptible sourire qui ne

quittait point ses lèvres semblait un reflet de son coeur.

Claire de Lune · 第 4 / 6 段