La vue de la mer leur fit battre le coeur; le mouvement des ports les
remplit d'admiration. Ils aimèrent cette vie énergique. Des voiles au
loin semblaient l'aile de grands oiseaux; des steamers à panache de
fumée emportaient des centaines d'existence.
On entendait, dans cette monstrueuse ville de mer, sur les quais, des
mots de toutes les langues; il flottait aux mâts des drapeaux de toutes
les couleurs. Les quelques heures que les de Mercy passèrent là, eurent
l'allure d'un cauchemar; c'était un entassement de visions, une
succession hâtive d'idées et de sensations. Ils hâtèrent leur déjeuner,
leurs préparatifs, ils avaient peur de ne pas partir. Ils pensaient à
l'heure à laquelle ils arriveraient, à Damours, qui serait là pour les
attendre et les piloter.
Vers cinq heures, André, Toinette, les enfants, Félicie et les bêtes,
après avoir suivi une jetée en planches, pénétraient dans le bateau, et
on leur assignait leur cabine. Elle était assez grande, mais avec ses
couchettes superposées, son odeur de vernis et de renfermé, elle leur
parut peu agréable.
André remonté sur le pont, assista aux préparatifs du départ. Il
trouvait le temps long; une cloche sonna, la vapeur siffla, et lentement
avec un gros bruit de machine, le bateau dérapa, prit la mer. Une
demi-heure après, le port de la Joliette, les vaisseaux, Marseille,
apparaissaient, diminués, dans le décor net du ciel. André s'accouda aux
bastingages, il était à l'arrière; près de lui, des passagers fumaient.
La mer était légèrement houleuse. À ce moment se tenant à la rampe de
cuivre, accompagnée de ses enfants, Toinette parut.
Elle avait un sourire franc, et le coeur d'André s'ouvrit à une émotion
virile. Elle vint près de lui, vaillante. Marthe et Jacques,
émerveillés, admiraient les nuages. Alors André les embrassa tous du
regard, cette famille qu'il avait créée, qui était sienne, dont il était
le chef, et qu'il emportait avec lui à travers les aventures, vers
l'avenir.
Il fut brave, et son coeur ne faiblit pas.
--Eh bien,--dit-il à sa femme,--es-tu contente?
--Oui, dit-elle.
Et ce oui, ferme, le rasséréna.
Toinette et lui se regardèrent, et pour la première fois peut-être, se
comprirent. Ensemble ils regardèrent fuir, diminuer la terre de France.
Elle avait été peu tendre pour eux. Dans l'agglomération des hommes, la
bataille pour la vie, parmi les efforts égoïstes de chacun, faibles, ils
eussent succombé dans ce Paris énorme... Mais pourquoi maudire la mère
patrie, puisqu'ils allaient vers une terre nouvelle?
Là aussi l'inconnu les attendait.
Certes, ils auraient encore des soucis d'argent, une vie stricte, des
inquiétudes et des déboires; mais du moins leur labeur serait celui de
gens libres et forts; ils travailleraient avec leur tête, avec leurs
bras; et ce ne serait plus la tâche malpropre d'un copiste
recroquevillé.
Entre eux, ils auraient encore des luttes, se peineraient mutuellement,
se disputeraient; la paix et la tolérance n'étaient pas encore établies
dans leurs âme; il y aurait sans doute entre eux des incompréhensions,
de même qu'il y avait et y aurait toujours des incompatibilités, des
points où leurs esprits ne se toucheraient jamais; mais qu'importait
cela? ou plutôt, qu'y faire? C'est toujours la vie, et puisqu'ils
devaient se résigner à ce qu'ils ne pouvaient empêcher, du moins
sauraient-ils tirer des choses tout ce qu'elles contiennent de bon.
À cette heure, ils ne regrettaient pas de s'être mariés jeunes et
pauvres, car toute une vie robuste, par cela même, s'ouvrait encore
devant eux.
Pleins de résignation, mais aussi d'espoir, ils se contemplaient en
leurs vêtements de deuil, en leur mélancolie d'émigrants. Fermes de
coeur, André et Toinette, ramenant leurs yeux sur les enfants,
échangèrent un tendre et mystérieux regard. Là-bas, ils auraient des
enfants encore; leur jeunesse en répondait; ils n'auraient point à se
dire: «Nourrirons-nous celui qui viendra?» Ils donneraient à Marthe des
soeurs et à Jacques des frères. Il sortirait d'eux toute une race, et
c'était la vie vraie, naturelle, la vie simple et grande. Ils le
voyaient à l'évidence, comme ils voyaient cette mer bleue qui les
entourait.
Ils soupirèrent en apercevant de plus en plus indécise et nuageuse la
côte de France, la terre d'épreuves. Maintenant, ils en avaient
conscience, les, jours d'épreuve étaient finis. Finis, car Toinette et
André se reconnaissaient plus forts, plus sages, plus dignes. Ils
avaient appris l'ordre et ils aimaient le travail. Toinette obéissait à
son mari, et il respectait en elle la mère de ses enfants. S'ils ne
s'aimaient plus d'amour, leur sérieuse tendresse n'en valait que mieux.
De grands principes moraux s'étaient ancrés en eux; et ils tâcheraient
de faire de leurs enfants des gens instruits et honnêtes.
Au milieu du grand voyage, à mi-chemin, avec leur expérience achetée au
prix d'une moitié de leur existence, dorénavant, ils pourraient marcher
sans doutes ni hésitations, tout droit.
Félicie avait descendu les enfants, car le froid venait.
Mais soudain la terre disparut; André donna une dernière pensée à sa
mère et à sa soeur perdues, à sa vie morte d'employé.
Puis mari et femme se serrèrent longuement la main.
Un peu de houle s'éleva. Le mal de mer allait les prendre. Ils
sourirent.