Une année passa.
Au bureau, Crescent semblait singulier. Depuis quelques jours, il jetait
de-ci de-là des regards préoccupés, distraits, il entendait mal les
questions, haussait les épaules avec un petit rire étouffé. Et soudain
il redevenait grave, comme un écolier pris en faute.
Très intrigué, André lui demanda:
--Qu'avez-vous donc, Crescent?
Le petit homme le regarda d'un oeil vague, se recueillit et dit:
--Je me moque de moi!
--De vous?
--De moi! en qui je découvre des sentiments bien singuliers.
Figurez-vous, le père de ma femme est à la mort, n'est-ce pas! le
chagrin de sa fille une fois épuisé, car moi j'en aurai peu, je suis
franc, la question sera de savoir si nous hériterons en partie ou si sa
seconde femme aura tout détourné. Croyez-vous qu'il y a en moi un tas de
mauvais sentiments qui bataillent? l'espoir, puis la peur, la colère
d'être évincé, le regret de n'avoir pas été plus politique. Ah! non, le
coeur de l'homme est bien curieux!
Et Crescent ricana encore:
--Car enfin je gagne ma vie, mon fils est officier d'artillerie. Marie a
deux mille francs d'appointements comme directrice d'école maternelle,
mes autres filles travaillent bien, Thomas a eu tous les seconds prix au
lycée. Donc je n'ai besoin de rien, et voilà que bêtement je m'émeus, à
propos de cette fortune.
--Mais,--dit André,--cela n'a rien que de naturel, puisque cet argent
devrait revenir à votre femme; une spoliation n'est jamais agréable.
--Dites ce que vous voudrez,--fit Crescent avec une sévérité
comique,--ce que je pense n'est pas bien, non, ce n'est pas bien!
Trois jours après il se précipita dans le bureau d'André. Il semblait
partagé entre des sentiments contraires qui donnaient à son visage une
expression extraordinaire.
--_Il_ est mort!--dit-il.
--Ah!
Et il y eut un silence.
--Oui, _il_ a peu souffert.
--Ah!
Et le silence recommença.
--Nous héritons!--dit Crescent avec un soupir.
--Ah!--fit André.
--Le croiriez-vous? mon beau-père a tout laissé à sa fille et rien à sa
femme. Elle a eu des torts: Dieu lui pardonne! La voilà sur le pavé!
Pensez que nous ne l'y laisserons pas! C'est vingt-cinq bonnes mille
livres de rente qui nous tombent du ciel. Ma femme est navrée, elle
aimait son père quand même. Pour moi, je suis honteux de ce que
j'éprouve, car enfin j'ai vécu sans désirs, laborieusement, et
croiriez-vous que cet or me donne une joie grossière, immense. Tenez,
c'est trop bête!
Il but à même à la carafe et s'essuya le front. Peu à peu la rougeur de
son visage, la fièvre de son regard disparurent et sur les traits agités
par une émotion trop forte, André, peu à peu, vit revenir la bonne
expression paisible, un peu fatiguée, du Crescent qu'il connaissait.
--Vous ne deviez rien comprendre à mon agitation, tous ces jours-ci? Je
n'aurais jamais cru que la fortune pût troubler le cerveau à ce point.
Sans doute, je peux m'en réjouir pour mes enfants, pour ma femme; mais
non, je sens bien que j'en ai une joie égoïste pour moi-même, pour le
plaisir d'être riche.
André raisonna Crescent, le rassura. N'était-il pas piquant que ce fût
le pauvre qui consolât le riche.
--Mais,--continuait Crescent,--croyez-vous que cela me rende plus
heureux? Que me manquait-il?
André se consulta, et envisageant quelle vie plus intelligente, plus
libérale, plus utile, la fortune permet, il le fit valoir.
--Oui, peut-être,--dit l'autre, et il se laissait convaincre.
--Tenez,--reprit-il,--je suis comme un homme qui aurait mis en été une
pelisse de fourrure. Il est fier, mais il a trop chaud. Cette fortune me
gêne! si je la refusais?
--Mais non,--s'écriait André. Et il le sommait en riant d'accepter.
«Que de façons! pensait-il. Ou bien par délicatesse vis-à-vis de moi, ou
un peu d'orgueil vis-à-vis de lui-même, veut-il nous prouver qu'il est
au-dessus de son bonheur?»
Crescent se résigna à sa fortune et André à sa pauvreté. Il n'avait pas
d'envie, mais comment ne pas admirer la loterie du sort, qui distribue
aux uns les gros lots, aux autres rien?
«Il le mérite du moins! pensait-il; seul, sans aide, il a su nourrir sa
femme et ses enfants. Ce n'est que juste!»
Mais un sentiment amer lui faisait se demander malgré lui, pourquoi les
oeuvres ne portaient pas en elles-mêmes leur rétribution, pourquoi la
justice n'était pas de ce monde? Toute sa philosophie ne l'empêchait
point de se répéter cette phrase concluante: «Cinq cent mille francs
font vingt-cinq mille livres de rente. En province, aux environs de
Châteaulus, dans le château qu'occupait le mort, c'est plus que
l'aisance, c'est l'opulence.--Eh bien! tant mieux, à quoi vais-je
penser?»
Mais pendant quelque temps, André imitant à son tour Crescent, s'en
voulait furieusement du comique bouleversement de ses idées; plusieurs
fois par jour il se prenait à répéter mentalement: «Cinq cent mille
francs font vingt-cinq mille livres de rente!»
Cette obsession, il la chassa à la suite d'une sensation singulière. Il
déjeunait chez Crescent. Déjà mieux disposé, leur appartement
s'emplissait de tapis neufs, de jolis meubles. Comme ils prenaient le
café, on présenta une facture, Crescent dut ouvrir son secrétaire.
Instinctivement, les yeux d'André s'y portèrent.
Il le connaissait, ce vieux secrétaire. Autrefois le tiroir en était
vide ou contenait des papiers d'affaire. André y vit des titres de rente
et des rouleaux d'or. Crescent tira d'un portefeuille des billets de
banque et en remit un à sa femme. En attendant la monnaie, il laissa le
tiroir ouvert et surprit le regard d'André attaché à l'argent.
Aussitôt Crescent devint rouge; sa délicatesse le traita tout bas de
parvenu et de butor; il n'osait refermer le tiroir, craignant de blesser
André, ni le laisser ouvert, de peur d'étaler sa richesse. Dans ce
conflit, il regarda André qui, avec une indifférence voulue, tapotait
sur la table légèrement.
André lut, sur la face tourmentée de Crescent et sur ses lèvres, ces
mots du coeur: «Ah! si vous vouliez accepter une partie de cette fortune,
si je pouvais vous le proposer sans injure! Dites, voulez-vous! cela me
ferait tant de plaisir!»
André sourit et le brave homme sourit aussi: son embarras avait disparu.
--Eh bien! et ma monnaie!--cria-t-il gaîment, et il la jeta dans le
tiroir qu'il referma en haussant les épaules.
Oui, c'était impossible, tous deux le savaient, l'un ne pouvait offrir
ni l'autre accepter. Dans un temps plus reculé, c'eût été tout simple,
mais la société avait créé l'amour-propre et faussé l'amitié. Tant pis.
Depuis ce jour, André ne pensa plus qu'avec une joie sincère à
l'héritage de ses amis.