VII

Le lendemain au ministère, il fut appelé chez son chef.

--Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,--hier, vous avez

manqué le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute

été faire une petite promenade?

André se mit à rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne

s'était-il pas borné à une petite promenade?

Il trouva chez lui un rédacteur d'un autre service, qui attendait un

renseignement. L'administration comptait tant d'employés que la plupart

ne se connaissaient point.

L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se

leva en souriant:

--Monsieur de Mercy?

Et il se présenta:

--Sylvestre Crescent.

Tandis qu'André donnait les explications attendues, Crescent le

regardait, le voyant pour la première fois, avec une instinctive

sympathie.

Il lui trouvait l'air distingué, la main blanche et la moustache fine.

Il le vit triste et s'en demanda la cause.

André constata que Crescent était court, commun, négligé; mais le visage

lui plut: c'était une grosse tête ronde, aux traits accentués, dont les

yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perpétuel de la

bouche.

Tous deux se convinrent. Ils s'étonnaient, sans se le dire, de ne s'être

jamais rencontrés avant ce jour. Crescent, son affaire réglée, ne s'en

allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il était là depuis dix-sept ans,

rédacteur à trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef... Il

avait conquis une liberté relative; son travail étant intermittent, il

le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait

du temps qui lui restait. Il eut de la peine à se lever, et pressa

longuement la main d'André, comme s'il ne pouvait se décider à le

quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'écria:

--Allons, au revoir!

«Drôle de bonhomme, pensa André, il est marié, je crois qu'il a parlé de

ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'année et avec cela il

a l'air heureux; comment fait-il?»

Il reprit sa besogne avec mélancolie.

«On dirait un brave homme!»--Et il mit dans son jugement un peu de

bienveillance protectrice, car André, accusé à tort de fierté, ne se

départait cependant pas d'une réserve assez froide. Sa poignée de main,

au lieu d'attirer la familiarité, la coupait court.

«Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce... Crescent, pour

la première fois? Alors si je m'étais tué hier, il aurait trouvé

aujourd'hui visage de bois?... C'est comique, le hasard! Et qui sait où

je serai, ce que ferai dans six mois?

«Ma foi! c'est la première figure supportable que j'aperçoive ici!»

Cette pensée lui fit bien accueillir le rédacteur, lorsqu'il revint, le

surlendemain, sans prétexte, uniquement pour causer. André lui rendit sa

visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor

encombré de cartons et de liasses ficelées, une petite pièce, où l'on se

croyait au bout du monde. Devant la fenêtre en tabatière, se balançaient

des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde.

Plusieurs fois, il passa prendre André, à cinq heures. Ils

s'accompagnaient un moment. Isolés tous deux dans l'administration, ils

contractèrent, malgré la différence de leurs âges, une affection simple

et cordiale.

André, invité à dîner pour la troisième fois, accepta. Un scrupule lui

venait, de n'avoir pu présenter Crescent à Mme de Mercy, mais était-ce

possible? Aurait-elle compris que son fils se sentît à l'aise, confiant

et familier, avec un homme du commun?

Et cette différence même entre les deux hommes, donnait quelque naïf

plaisir de vanité à André, car il s'estimait supérieur à ces honnêtes

gens.

Il alla donc dîner chez eux.

Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison à immense cour,

où une herbe rase pointait entre les pavés. L'escalier avait de grandes

marches de pierres, comme en province.

Il sonna: un vacarme s'éleva, bruit de chaises, rires et cris; on

déverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit

garçon joufflu, tandis qu'un jeune homme pâle et sa soeur, s'empressant,

introduisaient André.

Crescent était dans le salon, tout réjoui:

--Monsieur André de Mercy, mon amie.

--Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que

je vous les présente! ce grand-là, mon aîné, se prépare pour

Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois

demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait

encore que fureter dans les armoires; quant à celui-ci,--il montra un

poupon que sa femme berçait,--c'est le plus méchant de la famille, il

crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau!

À ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages

répandirent une telle gaîté franche autour d'André, que son coeur se

dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en était peu

ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebère. Ici,

plus de figures rogues et de gestes compassés, de jeunes filles sèches,

anémiques et dédaigneuses; tous les êtres respiraient la santé et la

vigueur.

Le fils aîné, un peu pâli par ses études, mais trapu et fort d'épaules,

avait la bonne figure du père, un oeil intelligent et clair de

mathématicien; la fille, Marie, n'était pas jolie, mais quel joli

sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes

étaient roses, avec des yeux bruns pareils, la même bouche ouverte sur

de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup.

Quant à Thom, abréviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de

s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur

paraissaient l'hypnotiser et lui suggérer des idées d'une profondeur

infinie.

--Pas cette chaise!--s'écria Crescent, en la retirant des mains d'André,

et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle

d'équilibre: un pied manquait.

--Asseyez-vous plutôt là, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin.

Fanny, ma chère, trouve un siège pour M. de Mercy! Attendez que je

débarrasse le canapé.

Et il se rua sur le meuble, enlevant des vêtements, des papiers, des

règles plates et jusqu'à un flacon vide, oublié là.

--Le dîner est servi, dit Marie.

Dans la pièce voisine où était mis le couvert, les enfants prirent leurs

places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attablé le

premier, et à qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles

d'âne, engloutissait, à l'aide d'une énorme cuiller, son potage, tout en

roulant des yeux effarés.

--Il n'a que quatre ans!--dit le père avec orgueil.

André observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une

sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon à sa

mère, et l'alla coucher. André regardait Mme Crescent; belle

certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien

l'avaient fatiguée. Elle gardait de beaux cheveux cendrés, un teint

animé et un doux sourire.

Le dîner fut gai, troublé seulement par une querelle entre deux des

petites soeurs; l'une, vive, avait renversé de la sauce sur la jupe de sa

soeur, et l'autre, avec désolation, se lamentait, criant que la robe

était perdue. Marie lava la tache.

Comme on prenait le café, le bébé poussa des cris gutturaux, d'une

violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et André

allèrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie

nettoyait les couverts et que le fils aîné, sur un coin de table, le nez

sur un livre et le crayon à la main, se remettait obstinément à

travailler.

Seul à seul, Crescent regarda André avec un bon sourire, et quittant le

ton de cérémonie:

--Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma

femme va revenir; tant d'enfants, vous savez...

Il sembla à André que cet homme pensait bonnement: «Que de tracas, de

soucis, n'importe, la vie est bonne!»

--Tant d'enfants!--répéta Crescent avec un geste d'excuse,--que

voulez-vous, les gens riches économisent là dessus, ils me font rire

avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, là, entre

nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une

abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,--dit-il avec

énergie,--non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux être à ma

place qu'à la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la

traiter en maîtresse. Que diable!...

Il s'arrêta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourrée, elle lui

présenta un papier enflammé, puis disparut.

Les deux hommes s'étaient assis.

Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André,

redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler.

--Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi?

--Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de

famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu...

L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire.

--Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais.

Fanny,--il baissa la voix,--appartenait à une des meilleures familles du

pays,--elle est de la Saône-et-Loire,--son père s'était remarié. La

belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il

refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul

les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible

rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la

sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est

découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un

mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!)

a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première

année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé.

Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à

Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je

donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des

ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les

enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré

tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content.

«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais

peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire

artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma

vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un

exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille

et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne

pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme,

monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint

pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage!

Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle

mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement:

--Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?

--Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir

dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs.

Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il

la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai?

Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris.

Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le désir d'André: il

n'était pas facile de le satisfaire.

Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille à marier, elle et son

mari, d'instinct, écartaient, par délicatesse, l'idée et jusqu'à la

possibilité de cette union.

Elle répondit:

--M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parlé de

vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par

bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas

tout à fait de même.

--Comment cela?

--Excusez-moi, encore une fois, de me mêler de ce qui ne me regarde pas.

Sylvestre vous voit marié, avec une fille de notre milieu; moi, je crois

que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans

votre monde, à titre égal et à fortune égale.

André fit un geste.

--Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une

autre alliance désolerait, je le crains, madame votre mère, et vous

mettrait, vis-à-vis d'elle et de vous-même, dans une position fausse et

pénible. Êtes-vous sûr que vous ne reprocherez pas un jour, malgré vous,

à votre femme, d'être sinon un obstacle, du moins un retard à votre

ambition? Ne craignez-vous pas qu'un ménage et des enfants ne vous

soient autant de chaînes très lourdes à porter. Il faut tant de courage

pour mener une vie semblable!...

Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'ébranler

André, le raffermit.

--Ma chère, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissipé, il a des

sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me

ferais une joie de l'aider à être heureux, si mes faibles moyens m'en

donnaient le pouvoir.

Les enfants, sur ce mot, entrèrent, guidés par Marie et souhaitèrent le

bonsoir; ils avaient des cheveux emmêlés et des yeux gros de sommeil.

Leur vivacité était tombée; debout, les bras ballants, ils se tenaient

dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire.

La porte refermée, l'entretien reprit; et peu à peu, gagné à la

sympathie franche de ces honnêtes gens, André se confessa entièrement,

et s'adressant surtout à Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il

dit sa situation particulière, vis-à-vis du monde et de sa mère, combien

il était seul, et à bout de courage. Une pudeur l'empêcha d'avouer qu'il

venait d'échapper au suicide: il l'eût dit au mari, il n'osa le dire à

la femme.

Il y avait tant de sincérité dans sa voix, une si grande lassitude

morale, et en même temps, une telle bonne volonté à lutter pour

l'avenir, que les Crescent, touchés, échangèrent un regard, et le mari

s'écria:

--Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album!

Elle partit d'un éclat de rire encore jeune et clair, et regardant André

surpris et souriant, elle dit:

--Mais tu n'y penses pas, mon ami.

--Pourquoi pas? nous avons presque tout Châteaulus dans notre album; et

d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien

le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.--Donne-moi l'album!

Alors on le chercha partout et on le découvrit, glissé derrière une

commode.

Sous la lampe, l'album fut placé devant André; des figures défilèrent.

Et comme des montreurs de curiosités, les Crescent faisaient une glose,

à chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents:

--Mon père!

--Ma mère!

Devant une photographie prétentieuse, à la figure hypocrite et méchante,

ils tournèrent la page, sans rien dire. C'était la marâtre de Mme

Crescent.

Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchés,

ils se tenaient raides; et leur visage revêtait une solennité de

circonstance.

Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; à

mots entrecoupés, ils se remémorèrent, en se coupant la parole, une

histoire incompréhensible Puis ils devinrent graves:

--Celle-ci est Élise, une amie de ma femme, elle est morte à vingt-six

ans.--Et Élise disparut, sans qu'André en sût jamais plus sur son

compte.

Passèrent des communiants, un bébé gras, un sous-lieutenant en buste,

une jeune fille en pied, mince comme une perche.

--Pas celle-là, monsieur André, elle est un peu maigre.

Sur chaque personne, des détails grossissaient, reliant les

photographies entre elles, évoquant peu à peu, pour André, toute la

société de Châteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales.

--Ah! fit Crescent, Jeanne Lénizeul?

C'était une belle personne, qui souriait avec affectation.

--Elle n'est pas assez riche, mon ami.

La page tourna.

--Et celle-ci?

Mme Crescent hésita:

--Tu sais, sa mère, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?...

Passons! passons!--dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans

qu'André pût connaître l'histoire des boucles d'oreilles.

--Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que... Ah! Mme de Saintré;

celle-là ferait l'affaire?

Elle avait la pâleur d'une vierge prête à prendre le voile; son visage

d'un blanc mat, non sans noblesse, était éclairé par deux grands yeux

pensifs, ses lèvres restaient fermées.

Mme Crescent baissa la voix.

--On craint pour sa santé, le docteur la disait poitrinaire.

--Hum!

D'autres passèrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme

avait une objection.

Tout à coup André remarqua une petite photographie mal faite, cassée

dans le coin. Il en reçut comme un regard vivant qui lui plut; déjà la

feuille avait tourné, sans que les Crescent eussent nommé la jeune

fille.

Ils tombèrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse,

fille d'un gros propriétaire. On ne pouvait lui opposer que la fille

d'un ancien magistrat, riche aussi.

Mais ces belles offres laissaient André froid, et il avait envie de

revoir la petite photographie cassée, dont on ne lui avait pas dit le

nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver.

--Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indifférent.

--Oh! c'est Toinette,--dit Crescent d'un air détaché.

Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce

fût un mariage trop pauvre, ou méprisable.

--Toinette qui?--demanda André, à qui la simplicité de la pose, la

naïveté du regard, la grâce du corsage inspiraient un obscur désir que

cette jeune fille fût à marier.

--Antoinette Rosin,--dit Mme Crescent,--c'est une parente éloignée de

Sylvestre, elle achève ses examens, afin d'être institutrice.

--Cette figure me plaît, dit André.

--Pauvre petite!--dit Crescent pensif,--elle ne se doute guère qu'en ce

moment un beau monsieur de Paris la dévisage; oui, celle-là vous aurait

convenu, mais...

--Elle n'a pas de fortune,--dit Mme Crescent avec un ton ferme qui

masquait un attendrissement, car elle aussi s'était mariée pauvre.

--C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur André, et si un mariage,

socialement, est impossible pour vous, c'est celui-là,--dit Crescent.

--Pourquoi donc?

--Votre mère n'y consentira jamais. D'ailleurs,--ajouta Mme

Crescent,--on nous a écrit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas,

Sylvestre?

--Oui, sans doute, je crois!--balbutia-t-il, gêné par un mensonge qu'il

reconnaissait nécessaire, car André, pensif et l'oeil brillant,

contemplait fixement le portrait.

L'album, retiré doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il

lui sembla que son bref bonheur s'évanouissait. On lui remontra les deux

demoiselles riches, on renchérit sur leur compte.

--Laquelle préférez-vous?

--Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur.

Les Crescent se mirent à rire, et elle:

--J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes

filles de notre pauvre ville ne vous plaît?

--Si, dit André, Mlle Toinette.

--Bah! elle est peut-être fiancée à l'heure qu'il est, demain vous n'y

penserez plus!

André sourit, d'un air gêné, et prit congé; il était tard.

Dans l'antichambre, ils trouvèrent le fils aîné; il avait suspendu au

mur un tableau noir et, un morceau de craie à la main, il y traçait de

formidables équations algébriques, tandis que Marie, à la clarté d'une

bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier

endormi.

Elle leva les yeux sur André et rougit.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 10 / 34 题