Un jour vint où tout courage lui manqua.
Il eut alors des idées morbides, de maladie et de mort.
Ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait cette consomption
morale, ce dégoût quotidien, chaque jour plus amers. Déjà, adolescent,
après la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces
obsessions funèbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles.
Et il avait été long à guérir.
Aujourd'hui, qu'il était homme, le même mal l'envahissait.
À tort ou à raison, il croyait sa carrière faite, et sans issue.
De quel côté se tournerait-il, en effet?
Le mariage, cet espoir auquel il s'était rattaché, lui semblait
désormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui
convenait point. Certes, il était d'autres femmes, mais où les trouver?
comment les connaître? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon?
André n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui
auraient pu l'aider ne se prêtaient point à un mariage d'amour pauvre.
Puis, timide, il se défiait de lui-même. Prêt à se contenter du lot de
bonheur que le hasard ou l'amitié lui eût procuré, il n'eût point su se
tailler lui-même, à travers les événements, sa part de gloire, de
richesse ou d'amour.
Il attendait et, rien ne venant, la patience lui échappait devant
l'avenir, les années mortes.
De plus, avec sa mère, il en était arrivé à un état de crise aiguë; ce
n'étaient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois,
plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-même dépouillait
son ton acerbe; mais bientôt, cessant de s'entendre, ils recommençaient
à souffrir.
Le bureau enfin lui parut intolérable.
Quel cauchemar: les rues où l'on passe, l'heure exacte, l'entrée au
ministère, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poignée de
main de Malurus, l'éternel: «Vous allez bien!--Et vous même?»,
l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la
copie d'expéditions, le départ de midi et chaque fois: «--Je vais
déjeuner» et Malurus invariablement:--«Bon appétit!» la sortie, le
déjeuner en hâte, la fuite, la rentrée au bureau, copies sur copies,
l'échange de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remués, la
petite toux sèche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui
s'écoule si lentement, la sortie hébétée de cinq heures, le retour à la
maison, la lecture d'un livre, le dîner, puis la réclusion dans une
chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le
lendemain, d'une existence exactement pareille!...
Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos,
toujours les mêmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hérédité, encore
faible, d'une maladie de foie, André, condamné à une vie malsaine,
devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombés. S'il était
assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement.
Il faisait, dans l'étouffant réduit, quelques pas, sortait dans le
corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front
dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entrée fréquente du sous-chef
empêchait de lire. Et les journaux ne l'intéressaient guère. Les yeux
fatigués de la pièce où il s'étiolait, il tisonnait dans la cheminée,
regardait la face blême du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus
ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements,
insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avancé
ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux
fêlée sonnait alors, fausse à entendre, comme ces grincements qui
agacent les dents. Après vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et
force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se
dégageait de lui et de la pièce même. La peur de devenir fou, par
contagion, commença de hanter André.
Dès lors tout l'aigrit, l'exaspéra!
C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout
en lui se révoltait: la santé compromise, le cerveau fatigué, les nerfs
malades et l'âme déprimée; car il avait le sentiment d'une déchéance, et
cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain,
après, toujours, végéter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps
ratatiné, y vieillir!...--Et l'idée des innombrables jours qu'il
traînerait ainsi, lui écrasait l'âme, comme une montagne de pierres.
Il connaissait une autre souffrance, la solitude.
Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement
chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis,
comme si tacitement ils avaient reconnu leur méprise. Mais même
lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, près d'elles ne
s'était-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce
qu'il souffrait?--N'être pas compris, par les êtres qui semblent le
mieux faits pour vous deviner, paraît dur.
Physiquement aussi, il dépérissait,
Mariette disparue, il sentait se réveiller en lui, au bout de quelques
semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et
inextinguible besoin d'aimer.
Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les
jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancés, les époux et
même les adultères. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres,
joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une
joie mystérieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis
niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement
d'une robe balancée mollement, l'éclair entrevu d'un bas de soie.
Il suivait des femmes qu'il trouvait élégantes. Combien peu semblaient
d'une race d'élite, raffinées, désirables surtout pour leur grâce et
leur pureté, comme ces femmes d'Orient, baignées continuellement en des
bassins d'eau vive. Les sens d'André contractèrent alors une délicatesse
maladive. Des dégoûts le prirent. Il subissait des suggestions
grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les goûts se dépravent,
quand elles sont enceintes.
Et peu à peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des
jeunes hommes, logiquement, fatalement, à André persuadé de
l'impossibilité de sortir de la vie où il tournait sur lui-même, venait
une idée de libération, de salut: mourir.
Le mot de suicide s'enveloppait de préjugés religieux, philosophiques,
sociaux, qu'il discuta avec sang-froid.
Sentant profondément et avec passion, comme sa mère, il tenait de son
père un esprit de raisonnement et de réflexion.
Si donc il voulait se soustraire à la vie, c'était d'instinct, par
l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y dérober; par
réflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun débouché, il jugeait
inutile de prolonger son angoisse secrète.
Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis-à-vis de lui même,
il pesait ses droits, sa liberté, et ne voulait mourir, qu'absous.
Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait
pas.
L'idée qu'il serait lâche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que
d'une façon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se
soustrairait, volontairement, à l'accomplissement de son devoir moral.
Car d'être lâche, comme l'entend le vulgaire, il était bien difficile de
dire s'il y avait plus de bravoure à supporter les peines de l'existence
qu'à s'en affranchir, et si véritablement, du moins pour la foule des
hommes, ce n'est point par lâcheté, précisément, qu'ils préfèrent une
longue agonie, les misères, et la souffrance, à la libération
courageuse, qui dépend d'un bout de corde, ou de la détente d'un
pistolet.
Le trouble d'Hamlet ne pouvait non plus manquer de l'ébranler. De ce
qu'il ne crût pas à l'immortalité de l'âme, il ne pouvait inférer
qu'elle mourût: sa croyance n'engendrait pas la réalité ignorée. Mourir
entièrement et abolir la détestable conscience de soi, et toute douleur
et toute joie, c'était bien. Mais se survivre, quelle stupeur, quel
effroi?--Soit! il en courrait le risque, estimant que tout vaudrait
mieux que l'heure actuelle, jouant, en cas de survie, son bonheur sur un
coup de dés.
Ainsi André se jugeait libre de mourir, s'en croyait le droit,
s'absolvait.
Mais il sentait que ses raisonnements n'avaient point de valeur, et que
la vraie raison de vivre n'en était pas moins là, rigoureuse et
formelle. Qu'importaient les théories, philosophiques ou religieuses?
quand, vivant avec sa mère, il se disait: «Je puis la tuer du même
coup!»
D'ailleurs, vivrait-elle, quelle lâcheté de la laisser ainsi seule,
infortunée!
Rien que pour elle, il n'avait pas le droit de disposer de sa vie.
À l'idée de sa mère, se joignait celle de la société, car Mme de Mercy,
crucifiée dans sa tendresse, le serait presque autant, plus peut-être,
dans l'opinion du monde qu'elle redoutait pardessus tout.
Il écarta d'abord cette objection, comme la plus faible.
Le monde, qu'avait-il fait pour sa mère, pour lui? Combien d'imbéciles,
de méchants, de débauchés, grossis par une infime fraction d'honnêtes
gens, composent ce que l'on appelle le monde? Il le méprisa.
Mais sa mère, la laisser seule, vieillissante déjà?
Ce fut, dans sa conscience, un débat long et cruel.
Il ne se croyait pas les moyens de sortir de son enfer; il regardait,
naïvement peut-être, mais sincèrement, toute brigue, toute humilité,
tout quémandage, et d'autre part aussi une alliance riche, comme choses
honteuses. Et entre la mort et la honte, ces deux mots pompeux, et qui
flattent l'imagination d'un jeune homme, il n'hésitait pas.
Un ami l'eût éclairé. Il n'en avait pas.
Mais sa mère!
À ce moment-là, André avait oublié tous ses griefs contre elle, et il ne
s'en servit point pour se consoler. Il l'envisagea avec une tendresse et
une reconnaissance ardentes, et attendri, il renonça presque à son
projet pendant quelques semaines, en disant: «C'est impossible!»
Mais pas plus qu'il ne s'était résigné à son triste emploi, et à sa
solitude, il n'eut le courage de chasser l'obsession morbide.
V
Alors, l'idée de mourir le hanta, elle vivait avec lui, peuplait ses
cauchemars. Il se sentit moins triste. À penser qu'il serait libéré,
plus tard, un jour, bientôt peut-être, et que cela dépendait, en somme,
d'une détermination suprême, il se sentait plus calme, presque heureux.
Puis l'habitude, il le savait, émousse les sensations et les sentiments
les plus vivaces. Ce qui semblait absurde ou monstrueux la veille,
devient au bout de quelques jours, acceptable et possible. André, et il
en rougissait, s'habitua à l'idée du désespoir qu'il causerait à sa
mère. Alors il laissa place, dans son esprit, aux sophismes.
«Elle est pieuse, elle priera, elle trouvera la paix, la résignation,
elle se consolera.»
Puis:
«Elle est si bonne, elle me pardonnera, elle déplorera le sort, mais
elle reconnaîtra que c'était inévitable.»
Et peu après:
«Sera-t-elle si seule que je le crains? Mme d'Ayral lui offrira
peut-être de vivre avec elle; l'abbé Lurel a pour elle une vieille
affection. Tous trois se comprennent mutuellement, beaucoup plus que ma
mère et moi ne nous sommes jamais compris.»
Il s'arrêta court, se sentant injuste, et percevant la vérité, par un
contre-coup soudain:
--C'est mal, c'est mal! cria-t-il. Je ne puis faire cela!
Mais alors, la conscience de son ennui amer, de sa pauvreté
irrémédiable, et de l'avenir pareil à vivre, le rejeta dans une angoisse
extrême. Plus la vie lui semblait mauvaise, plus la mort lui
apparaissait désirable. Il la jugeait belle, simple; il l'appelait. Il
se voyait enterré, avec joie. C'était la vie qui le dégoûtait. Et le ver
du tombeau et l'horreur de la chair dissoute, lui semblait bons, à côté
d'elle.
C'est ainsi que peu à peu, les derniers sentiments qui le retenaient,
s'éteignirent, s'évanouirent.
Quoiqu'il ne mît aucun dandysme à mourir, il songea à la façon dont il
disparaîtrait et à faire, en quelque sorte, sa toilette suprême.
«Comment mourir?» pensait-il, et le choix à faire lui inspirait une
volupté douloureuse. Mais le fait même du suicide, il l'envisageait avec
indifférence, et eût cru bien misérable de s'apitoyer sur lui-même, de
se faire, par ses regrets, une oraison funèbre anticipée. S'étant
condamné, il n'avait pas cette pitié que les hommes communs ont pour
eux-mêmes. Le _moi_ qu'il allait anéantir, ne lui inspirait plus
d'intérêt.
Bien diminués et appauvris, ses scrupules n'étaient plus que matériels:
il ne pensait plus qu'à «l'ennui» qu'il donnerait à sa mère, qu'au
tumulte et aux bavardages ridicules, qu'aux constatations banales
auxquelles donne lieu tout accident. Il se représenta Mme de Mercy, non
plus désolée, mais effarée; il pensa aux dépenses que coûterait son
enterrement: les pompes funèbres sont chères, l'Église aussi, si elle
lui accordait une messe. Par sentiment des convenances, André eût voulu
disparaître, qu'on ne le revît jamais, que son corps, tombé au fond d'un
tourbillon, dans la vase d'un fleuve, ou enfoui dans une carrière,
n'apparût point dans sa laideur.
Cette sombre coquetterie, ce dégoût des ennuis matériels que sa mort
imposerait, firent qu'il balança peu sur le choix des moyens.
La vision de la Morgue, d'un corps ballonné et bleui par l'eau du
fleuve, lui fit horreur. La pendaison anglaise lui sembla d'un comique
répugnant. Un coup de couteau, et c'était fait! Il pousserait la lame
lentement, après avoir cherché du doigt là où le coeur bat le plus fort;
mais si la douleur l'effrayait, et qu'il se blessât seulement!... Une
balle dans la tête était plus sûre, mais quelle laideur brutale que ce
crâne entr'ouvert, la cervelle éparse, le sang giclé. Une balle au coeur
était mieux, car le poison est trompeur, son agonie ignoble. Et André
ramena d'un tiroir un revolver de calibre moyen, dont les cinq coups
étaient chargés.
La fenêtre était ouverte.
On apercevait un horizon de toits et de cheminées. En face, dans une
mansarde, où il épiait, souvent, l'apparition d'une jeune ouvrière, des
oiseaux en cage pépiaient. Le soleil baignait d'or, à perte de vue, ce
grand décor de maisons, de rues et d'arbres. Que de gens vivaient là,
parqués dans une chambre étroite, grouillant sous les grandes bâtisses à
six étages. Que de misères, de labeurs, que de naissances quotidiennes,
hélas, et que de morts! À des fenêtres poussaient des fleurs en caisse,
à d'autres, flottaient des linges sales. Des vitres, dans un mur plein
de crasse et de sueur, s'encastraient, avec d'ironiques reflets d'or.
D'autres s'ouvraient, sur des coins de chambre vides, et tout noirs.
D'en bas, montait le tumulte de la rue, roulements d'omnibus, cris de
marchands poussant leurs voitures, et comme un bourdonnement de cent
mille voix. Des marronniers, dont on apercevait très loin la cime,
attestaient le printemps.
André, qui tenait son revolver en main, se sentit de l'orgueil, devant
cette vie sourde et ces rumeurs. Plaignant les efforts de cette humanité
misérable, il sourit, fier d'oser s'affranchir de cette vie de cloporte
et de fourmi. Que d'humiliations il évitait par là, que de rancoeurs, de
dégoûts, et la maladie rebutante et la vieillesse hébétée, et la mort
laide, semblable à un huissier qui vous saisit, en dernière forme de
procès.
«Ma mère est absente, je suis seul, je n'ai qu'à presser cette détente,
je suis libre!»
Il admira avec quelle facilité l'homme peut se délivrer, par le suicide,
et s'étonna que si peu y succombassent; car la mort est là partout,
invitante. Enjamber une fenêtre ou un parapet, attendre le passage d'un
train, attacher une corde à un clou, quoi de plus simple, de plus
facile?
Et André, sûr de pouvoir mourir quand il le voudrait, remit son arme
dans le tiroir, s'accouda sur un livre, et rêva au printemps.
Soudain il prit son chapeau, et alla au Luxembourg.
Le grand jardin était plein d'oiseaux, d'ombre et de fraîcheur.
Une foule s'y pressait. Des petits garçons lançaient sur le bassin de
frêles bateaux. Des fillettes poussaient leur cerceau, ou jouaient à la
balle, avec de petits cris aigus. Des jeunes filles, se tenant par le
bras, échangeaient des confidences, d'un air grave, en regardant en
dessous les passants. Des mères, une broderie sur leurs genoux,
regardaient, avec un joli sourire, leur enfant, l'appelaient, et après
un baiser, lui essuyaient le front et lui parlaient bas.
Des employés, sortant de leur bureau, marchaient vite, d'un pas
régulier, comme s'ils y retournaient. Des troupiers flânaient, les mains
ballantes, l'air doux et niais. Près de la fontaine de Médicis, une
femme en noir, belle, errait mélancoliquement. Plus loin, un individu à
cheveux longs, à figure simple, aux gestes secs, jetait, d'un pain qu'il
cassait, les morceaux aux oiseaux; et eux, sautillants et familiers,
voletaient vers le poing du charmeur. Des étudiants, avec des figures
bonasses, ou plissées et jaunâtres, passaient d'un air important, une
serviette sous le bras, frôlés par des maçons. Un acteur de l'Odéon et
une actrice, bras à bras, se souriaient comme en scène; et leurs paroles
semblaient des répliques. Des poètes aux cheveux flottants regardaient
de pâles ouvrières, qui, ralentissant le pas, se moquaient de filles
empanachées, dédaigneuses.
André pensa:
«Tout cela souffre, et dans cette foule composée d'êtres si différents,
où se coudoient riches et pauvres, heureux et misérables, combien
mourraient volontiers, ce soir? Pas un, peut-être. Si on leur offrait
cette délivrance, ils pâliraient, et vous taxeraient de folie ou de
cruauté. Est-ce donc l'espérance qui soutient ces employés nécessiteux,
ces poètes amaigris, ces ouvriers exténués, ces filles de peine, ou
simplement l'instinct stupide de l'existence? Alors moi, pourquoi donc
ne pensé-je pas comme eux? Je ne suis pas un philosophe pessimiste
pourtant. Je n'ai pas lu Schopenhauer, et j'aimerais tant la vie si elle
était meilleure!»
Une grande amertume l'envahissait, d'être isolé et sentant autrement que
tous les autres. La vie, qui autour de lui, bruissait et s'agitait,
commença de l'angoisser péniblement.
Il éprouva, avec une intensité funéraire croissante, combien le soleil
était sombre, le ciel vide, les femmes sans beauté. Le printemps lui
sembla amer. Un levain de rancoeur et de dégoût fermenta brusquement dans
son coeur. C'était une horreur physique, une nausée. Il s'étonna d'avoir
accepté, si longtemps, des jours de laideur, au bureau, tant de
discussions stériles, avec sa mère; et s'en voulut, de cet imbécile
espoir dans l'avenir, qui jusqu'alors l'avait leurré. Il lui vint une
répulsion aristocratique pour toutes les petites misères, les petites
souffrances, les petites malpropretés de la vie pauvre. Ballotté,
coudoyé dans cette foule, il souffrit, trouvant hostiles les visages
d'homme, ineptes les visages de femme.
L'odeur des arbres l'irritait; il eût voulu pleurer. Il se hâta de
rentrer à la maison, et couché sur son lit, à plat-ventre, il
sanglotait.
--André!--dit une voix déchirante.--Mon Dieu! André!...
Il se retourna: sa mère était devant lui, les traits tirés, les yeux
fixes, désolée, dans ses vêtements d'éternel deuil; elle n'en dit pas
plus et se mit à pleurer aussi, debout, comme si elle devinait que son
fils allait l'abandonner et qu'elle déplorât déjà son cruel veuvage.
De la voir en larmes, il s'attendrit et, essayant de sourire, il lui
prit les mains, honteux qu'elle eût assisté à cette preuve de faiblesse,
ce désespoir enfantin.
--Qu'as-tu, mon André, est-ce que Germaine?...
Il la rassura tendrement.
--Mais alors?...--et elle n'osa s'expliquer.
Il comprit, évoquant Mariette; mais elle était loin, il l'oubliait, et
il jura qu'il ne souffrait pas d'amour.
Mais sa mère restait inquiète, le regardant avec des yeux tristes, une
majesté de noble femme, jadis belle; et elle l'interrogeait, se refusant
à croire qu'André--un homme--eût pleuré pour autre chose qu'une douleur
profonde. Sombre, elle présageait un secret, irritée de ne pas le
connaître. Qu'était-ce? Elle eût voulu consoler son enfant, qu'il fût
heureux. Elle le supplia de se confesser, s'agenouilla presque,
inclinant ses bandeaux gris, et la raie qui les séparait, une triste
raie agrandie, qui inspirait de la pitié.
André lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau
et, pour une fois, forcé d'être sincère et prolixe, il dit, avec une
violence telle, ses amertumes et ses dégoûts quotidiens, son labeur
bête, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleversée par cette
confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlât si
longtemps coeur à coeur, s'écria:
--Tu n'iras plus, reste avec moi!
Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait
l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la
tête, berçant sa mère de paroles douces, en refusant.
--Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! répétait-elle; nous
sommes pauvres, mais grâce à Dieu! nous pouvons le devenir encore plus.
Le peu que j'ai est à toi, donne ta démission! S'il le faut, nous irons
nous enterrer dans un petit coin, en province, là où la vie sera la
moins chère. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus.
--Je ne souffrirai plus,--dit André et il regarda sa mère, pour voir si
elle comprenait le sens caché de ces mots; mais elle insistait, ne
pensant qu'à lui:
--Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algérie, une mauvaise
affaire que ton père a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous
aurions, si on vendait les terres, une somme bien inférieure à la valeur
réelle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et
obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre,
ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et
nous le ferons! Donne ta démission, mon chéri!
«Hé! pensa-t-il, est-ce que cela ne se résout pas à être plus pauvres
encore? Ma pauvre mère, dans la sincérité de son coeur, m'offre une vie
bien plus misérable. Quant à être entretenu par elle, sans rien gagner
de mon côté, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant
une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas
tombé là. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront,
elle sera même plus à l'aise; quand Lucy est morte, nous avons été plus
riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!»
Il remercia sa mère avec effusion, elle en fut touchée. La bonne, une
vieille servante dévouée, les prévint que le repas était servi; et ils
dînèrent, l'âme un peu allégée, satisfaits naïvement, l'une d'avoir
offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refusé.
Mais quand, à dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retirée dans sa
chambre, André s'habilla, sortit.
La nécessité d'échapper à cette situation fausse, le frappait à
l'évidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit désert, ou sur une
berge, afin que son corps tombât dans l'eau: peut-être le
garderait-elle.
Quoiqu'il eût jugé plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas
laissé sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mère.
Quel réveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait
son fils et ne le trouverait pas.
André erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumière crue de
certains endroits, à l'obscurité d'autres; il longea les quais, d'où
s'exhalait la fraîcheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrêta, regarda la
rivière: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les réverbères y
miraient leurs clartés, qui se prolongeaient en tremblantes fusées d'or.
Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avançaient
d'un mouvement rapide, ou s'éloignaient. Des points de lumière
s'espaçaient à l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre
et roux semblait refléter un perpétuel incendie; et toutes les vitres
éclairées, découpaient, du haut en bas des maisons, des rectangles
lumineux où se profilaient des ombres.
André s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opéra, et aux boulevards.
Il donna un regret à l'affiche des théâtres, et aussi aux livres neufs,
brillant dans leur vitrine. Il eût aimé ces joies intellectuelles, que
satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveautés fades d'un
cabinet de lecture insipide, à bas prix.
Comme dans les théâtres, où à la lumière se dorent les décors ignobles,
les vêtements salis, le paillon, Paris, à la clarté de ses milliers de
becs de gaz, se parait d'une beauté féerique, où le tournoiement, le
va-et-vient des lumières et des gens, prenaient une intensité
surprenante, dégageaient le rêve et la griserie.
«Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura André. Heureux ceux qui
s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les
puissants, les riches!»
Et le spectacle de ces rues agitées qu'il voyait pour la dernière fois,
l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacité de son chagrin. Par un
revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait
une dernière fois se mêler, se frotter à la vie.
Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins
que son coeur, dans ce désir suprême d'amour.
La nuit s'avança, les heures passèrent. André reculait de se tuer. «J'ai
le temps», se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu à
peu des vitres s'éteignirent; le mouvement des voitures se ralentissait,
les passants étaient moins nombreux, certaines rues désertes, tous les
magasins fermés. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait.
Machinalement, André marchait vers sa maison, comme s'il ne fût sorti
que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes
les étoiles; la ville était plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait.
Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et André ne savait
quel était ce sentiment de mollesse qui l'empêchait de mourir. Il n'osa
rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa
résolution, pourquoi donc balancer?
Il entra dans un café, et sans voir s'accouda, l'âme accablée, écoutant
le roulement mourant d'un fiacre, et un éclat de rire nerveux, prolongé,
qui, passant par la muraille, arrivait, énervant, sans qu'on sut qui le
poussait, et si c'était un rire de joie, ou s'il préludait, maladif, à
de brusques sanglots de douleur. Tout à coup, ce rire cessa.
Il ne restait plus dans le café qu'une femme, assez jolie, qui, lasse
d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques,
regardait André avec intérêt.
Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vêtue
sans excentricité, pâle, et d'une beauté sensuelle, elle s'approcha et
au moment de lui parler, hésita, sortit.
Il la suivit, ému comme un enfant par la simplicité de sa dernière
conquête. «Une nuit d'amour, puis la mort!» se dit-il; il savait des
passages de _Rolla_ par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue,
acceptant cette dernière ivresse, comme un étourdissement qui lui
donnerait la force, le courage indispensables. Il éprouvait pour cette
passante qui, miséricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit à
vivre, une reconnaissance confuse et mélancolique.
Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mêlait à sa
tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: «Lâche! qui a eu
peur de se tuer!»
Cette idée lui devint intolérable; il voulut s'y soustraire, la nia.
Elle revint, s'ancra en lui; elle le persécutait, il la discuta.
Oui, il avait été lâche, il en convint et cela l'accabla.
Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait,
il le sentit, éviter le suicide. S'il le regardait comme inévitable, le
retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matériel?
Mais alors, il serait lâche en face d'une épée, dans un duel? lâche sous
les balles, devant l'ennemi? Sa fierté se révolta, et n'acceptant point
que sa chair pût dominer son esprit, il raidit sa volonté, pour mourir,
comme un autre l'eût raidie, pour vivre.