PREMIÈRE PARTIE

I

«L'Amour!--Peu de chose!» pensa André.

«Des joies à fleur de peau, des chagrins à fleur d'âme, le rêve d'une

Elvire et l'étreinte des filles, un besoin de pleurer, l'envie de rire,

et du vague à l'âme par les nuits d'été; bref, une déception immense.

«Pourtant ai-je assez aspiré, naïvement, aux douleurs et aux voluptés de

l'Amour, tel que le chantent les poètes et que le subissent les hommes,

l'Amour pour qui l'on vole, l'on trahit, l'on tue, et qu'attestent et

glorifient les chefs-d'oeuvre de l'art.

«Existe-t-il seulement?

«Ne ressemble-t-il pas à ce livre qu'Hamlet feuillette: «Que lisez-vous

là, monseigneur?--«_Des mots! Des mots!_»

«Qu'importe, si ces mots recèlent une force magique, la vertu d'un

charme qui enlève l'homme aux mesquines réalités, et l'enivre?

«Mais pourquoi ne la rencontrai-je jamais, cette ivresse?

«Sécheresse du coeur?--Non. Malchance?--Peut-être.

«De mes rares bonnes fortunes, il ne me reste que de l'indifférence, ou

des regrets, et dans ce que j'ai éprouvé de meilleur, pas une joie

pleine...»

Ainsi ressassait-il le néant de sa vie, morne, regardant de son bureau

un grand mur en moellons rugueux, qui barrait le ciel, le jour, et comme

la vie splénétique de l'employé.

Des monceaux de paperasses s'écroulaient devant lui. D'énormes bûches,

dans la cheminée, pétillaient toutes rouges, empourprant le visage d'un

vieil homme, courbé sur des registres. Les cartons, le long du mur,

sentaient la poussière.

André s'étira, les doigts crispés, avec un bâillement de bête en cage,

et brusque s'accouda, regardant devant lui, sans voir:

«Eh bien! il faut, si l'on n'aime pas, avoir l'illusion d'aimer. Vivre

sans femme, sans une douce et continue présence, cela se peut-il? Quelle

tristesse, le célibat! Et posséder des maîtresses de rencontre, espacer

les jours et compter les heures, c'est être seul; on s'en lasse.

«Plus tôt, plus tard, l'habitude enfin s'impose, qui rive la chaîne.

Pourquoi pas tout de suite?--Mariage, concubinage: même chose. L'un,

jeune et libre, mais menaçant de représailles futures, de fausses

hontes. L'autre grave, comme tout devoir et toute responsabilité, mais

gros de joies intimes, conjugales, paternelles.» Ah! la femme,

l'entendre, la frôler, la chérir, dans le bruissement de ses robes et la

grâce de ses gestes, manger, vivre et dormir avec elle, à tout prix,

demain, André l'exigera.

Depuis longtemps cette résolution couvait en lui. Sa mère en aurait un

grand chagrin. Seule, maladive et jalouse, elle l'aimait d'une affection

dévouée, étroite et égoïste aussi.

«Mais que faire?» se demanda-t-il.

Si l'on ne doit pas attendre de l'amour la joie de passions fortes,

d'émotions violentes, du moins lui peut-on demander la douceur des

intimités, le quotidien côte-à-côte, par lequel on supporte mieux les

chagrins de la vie; et ils ont tellement accablé André, que la solitude

lui fait horreur. Il veut quelqu'un à qui parler. Sa vie de sensations

et de sentiments rentrés l'étouffe. Devant ce mur qui lui coupe la vue,

et qui peu à peu a pris pour lui un sens hostile et symbolique, il

éprouve un furieux besoin de s'évader, hors d'ici, et de lui-même.

Il a vingt-cinq ans, porte un des vieux noms de France: du Guaspre de

Mercy, est grand et fort, quoiqu'anémié, assez beau, malgré la tristesse

des yeux et le pli tombant de la bouche. Bachelier, s'il n'était

paresseux, il aurait, comme tant d'autres, licences et doctorats.

D'intelligence saine, de goûts délicats, malgré l'étroitesse de quelques

idées, il est quelqu'un, de par la probité de son caractère. Il pourrait

être haut placé, et ne serait point déplacé. Il l'est, dans ce bureau.

Pourquoi?--Parce qu'il est pauvre.

Ce mot lui suggéra des réflexions amères.

«On croit que pauvreté signifie déguenillement, mansardes et pain noir.

On ne s'imagine la misère que repoussante. Celle des gueux, oui. Mais il

y a celle des riches: humiliante, parce qu'elle se cache sous les dehors

du bien-être, cruelle, parce qu'elle dégrade et démoralise des êtres qui

n'étaient point faits pour la connaître.»--Et André la connaît.

Faire tinter le premier du mois quelque argent, et le lendemain plus un

liard, parce qu'on a payé les fournisseurs, s'abstenir de tout plaisir,

petit ou grand, relever ses pantalons quand il pleut, mettre son vieux

chapeau et son pardessus râpé, si l'on sort le soir, ne jamais entrer au

café, craindre qu'on ne vous emprunte, parce qu'il faudrait refuser,

regarder aux trois sous d'un omnibus, d'un journal, pratiquer cent

privations, moins pénibles que ridicules, et, sentant que l'on n'en

impose à personne, soutenir, avec une dignité comique, l'hypocrisie des

convenances, ah! la piteuse existence!

Il pensa:--«Ai-je donc l'âme vulgaire? Est-ce mon amour-propre qui

souffre? Suis-je trop délicat?--Fi donc!»

Il voudrait ne plus mentir seulement. C'est mentir que d'être ainsi

vêtu, logé, nourri, quand on est pauvre. Il aimerait mieux promener avec

insouciance un manteau déchiré et un feutre bossué, que de lisser tous

les jours du coude son chapeau haut de forme, et de garder

précieusement, pour ne les mettre qu'aux grandes occasions, une paire de

gants nettoyés. S'il ne respectait sa mère, il rougirait, car elle a

gardé le culte des apparences, fait des visites à des gens riches qui la

dédaignent, aime le monde, où elle a brillé, jeune femme, et dont elle

ne veut pas voir la nullité et la sottise.

Sa mère, André l'aime; comment ne l'aimerait-il pas? Et cependant il

accepte l'idée de la laisser seule, s'il se marie: seule moralement, car

il ne saurait la quitter. Est-ce que, quand même il y consentirait sans

remords, la pauvreté le leur permettrait?... Mais alors, la présence

d'une étrangère évincera la domination maternelle. Il se produira des

tiraillements. Combien les deux femmes seront jalouses! André s'en

attrista. Du moins, il épouserait une fille d'âme douce et forte, apte à

tenir un ménage et à élever des enfants.

Mais ce droit même de disposer de lui, l'a-t-il?--Il s'interrogea avec

angoisse.

Vis-à-vis de lui-même, il est rassuré. Il se sent capable de remplir son

devoir, et ne craint pas d'abattre plus de besogne, afin de nourrir sa

femme et ses petits. Seulement est-il libre? Ne se doit-il plus à sa

mère, qui a tant fait pour lui?

Il récapitula le passé.

Qu'il était triste! Sa jeunesse lui apparut, traînée sur le cours d'une

petite ville de l'Ouest, enfermée dans un collège, toute pleine de gris,

sans joies. Son père, ruiné par les procès, demi-fou et inoffensif, le

faisait sortir, le dimanche. On trouvait à la maison, revenues de la

messe, la mère et la fille, pauvre Lucy, douce soeur qui le réconfortait,

déjà malade. Le père mort, la mère, condamnée à la retraite, après une

vie futile et des succès mondains, venait, avec ses deux enfants, à

Paris. Et Lucy, en trois ans, poitrinaire, mourait. Elle avait des

prévoyances d'enfant mûrie par le malheur et la maladie, et--André n'y

pouvait penser sans angoisse--elle s'était éteinte sans regrets, presque

avec joie, comme avec la conscience que sa mort allégerait le ménage, et

qu'aussi, destinée à vieillir sans dot, espérant peu se marier selon son

coeur, elle préférait mourir toute jeune, toute jolie, sans souffrir plus

longtemps.

On déménagea, rendus plus riches--réalité cruelle!--parce qu'on était un

de moins; et André et sa mère vécurent, dans un petit appartement, au

quatrième. Les fenêtres s'ouvraient, d'un côté, sur un horizon de toits

et de cheminées, de l'autre, sur les marronniers du Luxembourg.

Depuis commença une vie monotone, et les jours s'écoulèrent pareils,

amenant le retour, une fois la semaine, de visites rendues à Mme de

Mercy. Rarement dînait-elle en ville. Bien qu'elle vît beaucoup

d'indifférents, une ou deux maisons, celles des Damours et de Mme

d'Ayral, puis l'abbé Lurel, bornaient son intimité.

Ses examens passés, André avait dû prendre une carrière. C'était son

grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il être autre

chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possédé un

uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie eût été réglée, sa

pauvreté honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et

avec la conscience d'être à sa place, que le nom des Guaspre de Mercy

était virilement porté. Mais sa mère!...

Par ses prières, ses sanglots, épouvantée de rester seule, elle l'avait

détourné d'un désir si naturel. N'était-il pas dispensé déjà par la loi,

comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des

garnisons lointaines?... Il céda, par faiblesse, mais comme beaucoup de

caractères bons et timorés, ne se résigna point et, malgré son respect,

attrista plus d'une fois sa mère, par l'amertume de ses regrets.

Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les

bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en

intriguant si péniblement. Quand il y songeait, et à la tristesse des

quatre années perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la

honte l'étouffait.

Ah! certes oui, tout pesé, il ne doit plus rien à sa mère; il lui a

sacrifié l'état militaire, il a accepté la vie sans ressources, sans

avenir, sans fierté, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de

plus? Etrangler le besoin qui le torture d'échapper à cette solitude, à

ce néant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employé, puisque

c'est correct, puisqu'il ne peut être marchand ou industriel, puisqu'il

se doit à son nom. Hélas! aura-t-il assez sacrifié son bonheur à cette

lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre!

Et ce cri lui échappe, irréfléchi et soudain:

«J'épouserai Germaine!»

Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parlé tout haut.

L'incendie des bûches s'éteignait; et le vieil employé, courbé sur les

registres, gardait son attitude falote, la plume à la main, comme s'il

écrivait.

«Germaine!--Et Mariette?»

Le premier nom appelle le second. André voit les deux femmes, quoique,

par délicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pensée. Malgré

lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire

son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La

douce amie, Germaine? ou la maîtresse, Mariette?

Il les évoque.

Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon

élégant habille, un petit être délicat, à qui il faut un nid capitonné.

Son père, un avocat, très dévoué aux Mercy, la gâte trop. Les lundis

soir, André va prendre le thé chez eux et, dans un coin, près de la

mère, femme effacée et maladive, il regarde travailler les doigts blancs

de Germaine, dans le cercle de clarté que projette la lampe. Son front

et ses yeux restent dans l'ombre, ses lèvres et son menton sont

lumineux. Quand elle le regarde, il se sent délicieusement troublé. Et

pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme ménagère qu'il

voudrait: contradiction éternelle entre le rêve et la réalité!

N'importe! Charmé par la grâce frêle, un peu factice, de son joujou, il

se dit chaque fois, sans penser aux difficultés, au consentement douteux

des parents: «J'épouserai Germaine!»

Et Mariette?

Il l'aime aussi, cette fantasque fille à l'accent du faubourg, qu'il

rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait

une robe d'ouvrière et, à chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait

reconduite jusqu'à sa porte. Le lendemain, ils s'étaient revus. Un soir,

ils s'étaient aimés. Tous les jours, il allait l'attendre, à la sortie

de son atelier. Puis elle l'avait planté là, pour un protecteur. S'étant

rencontrés ils s'étaient repris, aimés, querellés, quittés, repris. Et

maintenant excédée de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se

disait prête à quitter tout, acceptant de demeurer avec André. Elle

travaillerait; à eux deux ils gagneraient le nécessaire. Un peu honteux

à cette idée, pourtant aux heures mauvaises, où l'existence lui pesait,

il se disait tout bas: «Je vivrai avec Mariette.»

Sentant la nécessité d'opter, il pensa:

«Vivre avec elle, quitter ma mère, serait mal et aussi imprudent.

L'acoquinement à une femme, je dois l'envisager comme un malheur

possible, engendré par une longue habitude; je ne puis l'accepter,

immédiat. Mon labeur pour nourrir ma maîtresse couvrirait mal

l'indignité de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une âme de

fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union

temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut

se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien, à elle, tandis que

j'ai avoué à Germaine que je l'aimais.

«Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis lié

envers elle... Seulement Germaine,... est-elle bien la femme qui me

convient? Si délicate, habituée au bien-être, enfant gâtée, sera-t-elle

bonne ménagère, sera-t-elle bonne mère?»

À l'idée des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite

amie soignant de gros bébés, lui semblait saugrenue, et improbable.

Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement

réciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il

allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se

disait: «Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est médiocre; mais c'est

bien mon désir: épouser une fille riche, non!»

Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours

compté sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle

entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens

particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur,

l'abbé Lurel. André n'y pouvait penser sans colère. Une haine

instinctive s'élevait en lui contre un marché qu'il jugeait honteux.

--Monsieur de Mercy?

Il sursauta, tiré de sa rêverie, sentant vaguement qu'on l'appelait pour

la seconde ou la troisième fois; le vieil employé était devant lui.

--Pardon, mais il est quatre heures. Voulez-vous que je porte au chef

votre besogne, en même temps que la mienne?

Et ramassant les dossiers épars, il les mit sur son bras, avec déférence

pour son collègue.

--Merci, Malurus.

Il le regarda et, pour la millième fois, revit un corps maigre, dans une

redingote élimée, un gilet sale, et un pantalon recroquevillé, tout

bossué aux rotules.

Hors d'une cravate roulée en corde, sortait une face bilieuse, glabre

d'acteur, usée comme un vieux sou, plaquée de cheveux grisâtres,

attristée par deux yeux bleus éteints, fendue par une bouche mince et

décolorée. L'individu qui se tenait là, dans la ridicule livrée de son

habit noir, était funèbre et cocasse comme son nom: Malurus. Digne avec

cela, il représentait le spectre lamentable du vieil employé de

ministère, dont la vie s'est écoulée entre les cartons, les pieds dans

le feu, les doigts dans l'encre, le nez dans du papier: type fossile de

suffisance, de misère et d'abrutissement.

Et tandis que le pauvre hère emportait les dossiers, André le suivait du

regard, ironiquement:

«Il me respecte, parce qu'il me croit riche; à ses yeux, je promets

peut-être un chef de bureau!»

Quatre heures sonnèrent. Il se leva, fit ses préparatifs de départ,

regardant le calendrier, dont les mois et les jours futurs

s'allongeaient, tristes.

«Encore un d'écoulé, pensa-t-il, un de moins à vivre, et je ne l'ai

guère vécu!

«Si encore, j'étais marié, le temps passerait plus vite. Et il ne me

semblerait plus que ce grand vilain mur m'étouffe, de son poids et de

son ombre.»

Il sortit.

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises · 第 5 / 34 题