Le pays des Braques[169] a les Cornutes[170] à l'orient, les
Ruffiens[171] au couchant, les Garraubins[172] au midi et la
Prudomagne[173] au septentrion. Le pays est de fort grande étendue et
fort peuplé par les colonies nouvelles qui s'y font tous les jours. La
terre y est si mauvaise que, quelque soin qu'on apporte à la cultiver,
elle est presque toujours stérile. Les peuples y sont fainéans et ne
songent qu'à leurs plaisirs. Quand ils veulent cultiver leurs terres,
ils se servent des Ruffiens, leurs voisins, qui ne sont séparés d'eux
que par la fameuse rivière de Carogne[174]. La manière dont ils
traitent ceux qui les ont servis est étrange, car, après les avoir
fait travailler nuit et jour, des années entières, ils les renvoient
dans leur pays bien plus pauvres qu'ils n'en étoient sortis. Et,
quoique de temps immémorial l'on sçache qu'ils en usent de la sorte,
les Ruffiens ne s'en corrigent pas pour cela, et tous les jours
passent la rivière. Vous voyez aujourd'hui ces peuples dans la
meilleure intelligence du monde, le commerce établi parmi eux, le
lendemain se vouloir couper la gorge. Les Ruffiens menacent les
Braques de signer l'union avec les Cornutes, leurs ennemis communs;
les Braques demandent une entrevue, sachant que les Ruffiens ont
toujours tort quand ils peuvent une fois les y porter. La paix se
fait, chacun s'embrasse. Enfin, ces peuples ne se sçauroient passer
les uns des autres en façon du monde.
Dans le pays des Braques il y a plusieurs rivières. Les principales
sont: la Carogne et la Coquette; la Précieuse sépare les Braques de la
Prudomagne[175]. La source de toutes ces rivières vient du pays des
Cornutes. La plus grosse et la plus marchande est la Carogne, qui va
se perdre avec les autres dans la mer de Cocuage; les meilleures
villes du pays sont sur cette rivière. Elle commence à porter bateau à
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=Guerchy=[176], ville assez grande, bâtie à la moderne, à une demi-lieue
du grand chemin; mais la rivière, se jetant toute de ce côté-là, sape
la terre en sorte que, dans peu, le grand chemin sera de passer à
Guerchy. Il y a quelques années que c'étoit une ville de grand
commerce. Elle trafiquoit à Malte et Lorraine; mais, comme elle s'est
ruinée par les banqueroutes que les marchands du pays lui ont faites,
elle trafique aujourd'hui en Castille[177], dont les marchands sont de
meilleure foi.