De la Feuillade à madame de Monglas.
_Je ne suis pas surpris, Madame, d'apprendre que mon ami vous aime; je
m'étonnerois bien plus qu'un honnête homme qui vous voit et qui vous
parle tous les jours conservât son coeur auprès de tant de mérite.
Il me mande qu'il ne vous veut plus voir de peur de succomber à
l'inclination qu'il a pour vous, et moi je le prie de ne se pas
retirer, sur l'assurance que j'ai qu'il aura plus de force qu'il ne
pense, et que, quand même il ne pourroit plus résister, vous ne
donneriez pas votre coeur à un traître après l'avoir refusé au plus
fidèle amant du monde._
Aussitôt que j'eus reçu ces deux lettres, je les allai porter à madame
de Monglas; mais, pour ne pas nuire à mon ami, de qui la maîtresse
étoit fort délicate, j'effaçai toute la fin de la lettre qu'il
m'écrivit, depuis l'endroit où il me mandoit que quand le mérite de
madame de Monglas m'auroit tellement aveuglé que je ne serois pas en
état de me retirer, il m'excuseroit sur la nécessité qu'il y avoit de
l'aimer quand on la connoissoit bien. J'eus peur qu'elle ne jugeât
comme moi que cet endroit ne fût fort galant, mais peu tendre.--Vous
avez raison, répondit le comte de Guiche, et non seulement cet
endroit, mais les deux lettres, me paroissent bien écrites, mais
indifférentes.--La suite, répliqua Bussy, ne vous désabusera pas.
Vous sçaurez donc, continua-t-il, que madame de Monglas, voyant cette
rature, me demanda ce que c'étoit. Je lui dis que la Feuillade me
parloit d'une affaire de conséquence qui me regardoit. «Puisqu'il
souhaite, me dit-elle, que vous continuiez de me voir, j'y consens;
mais Monsieur, c'est à condition que vous ne me parlerez jamais des
sentimens que vous avez pour moi.--Je le ferai, puisque vous le
voulez, lui répliquai-je. Ce n'est pas que je ne vous en dusse parler
sans vous devoir être suspect, car, quoique je vous aime plus que ma
vie, si, pour reconnoître mon amour, vous méprisiez celui de mon ami,
en cessant de vous estimer je cesserois de vous aimer aussi. Ce n'est
pas assurément à cause que vous êtes belle, Madame, c'est encore
parceque vous n'êtes pas coquette, que je vous aime.--Je le crois,
Monsieur, me dit-elle; mais, puisque vous ne désirez ni ne prétendez
rien, ne m'aimez plus, car qu'est-ce qu'un amour sans désirs et sans
espérance?--Je ne prétends rien, lui dis-je, mais j'espère et je
désire.--Et que pourriez-vous désirer? reprit-elle.--Je souhaite,
répliquai-je, que la Feuillade ne vous aime plus et que cela vous soit
indifférent.--Et quand cela seroit, reprit-elle, croiriez-vous en être
plus heureux?--Je ne sçais si je le serois, Madame, lui dis-je; mais
au moins en serois-je plus près que je ne suis.» Et là-dessus je fis
ce couplet de chanson:
_Si vous aimer seulement
Est un assez grand tourment,
Vous pouvez juger du mal
Que l'on a quand il faut être
Confident de son rival._
Ce qui me consoloit un peu dans la vue de toutes les peines que me
donnoit un amour sans espérance, c'est que j'étois sur le point
d'avoir la charge de mestre de camp général de la cavalerie, et que,
cette charge m'obligeant d'aller bientôt à l'armée, l'honneur me
guériroit d'un amour qui n'étoit pas heureux. Quelques jours avant que
de partir, je voulus adoucir le chagrin que me donnoit la violence que
je me faisois à cacher ma passion, et, pour cet effet, je donnai à
madame de Sévigny une fête si belle et si extraordinaire que vous
serez assurément bien aises que je vous en fasse la description.
Premièrement, figurez-vous dans le jardin du Temple[162] que vous
connoissez un bois que deux allées croisent à l'endroit où elles se
rencontrent; il y avoit un assez grand rond d'arbres, aux branches
desquels on avoit attaché cent chandeliers de cristal; dans un des
côtés de ce rond on avoit dressé un théâtre magnifique, dont la
décoration méritoit bien d'être éclairée comme elle étoit, et l'éclat
de mille bougies, que les feuilles des arbres empêchoient de
s'échapper, rendoit une lumière si vive en cet endroit que le soleil
ne l'eût pas éclairé davantage. Aussi, par cette même raison, les
environs en étoient si obscurs que les yeux n'y servoient de rien. La
nuit étoit la plus tranquille du monde. D'abord la comédie commença,
qui fut trouvée fort plaisante. Après ce divertissement, vingt-quatre
violons, ayant joué des ritournelles, jouèrent des branles, des
courantes et des petites danses. La compagnie n'étoit pas si grande
qu'elle étoit bien choisie; les uns dansoient, les autres voyoient
danser, et les autres, de qui les affaires étoient plus avancées, se
promenoient avec leurs maîtresses dans des allées où l'on se touchoit
sans se voir. Cela dura jusqu'au jour, et, comme si le ciel eût agi de
concert avec moi, l'aurore parut quand les bougies cessèrent
d'éclairer. Cette fête réussit si bien qu'on en manda les
particularités partout, et, à l'heure qu'il est, on en parle avec
admiration. Il y en eut qui crurent que madame de Sévigny, en ce
rencontre, n'étoit que le prétexte de madame de Précy; mais la vérité
fut que je donnai cette fête à madame de Monglas sans lui oser dire,
et je crois qu'elle s'en douta sans m'en rien témoigner. Cependant je
badinois avec elle devant le monde; je lui disois toujours quelques
douceurs en riant, et je lui fis ce couplet de sarabande, que vous
avez ouï dire assurément:
_De tout côté
On vous désire,
Mais quand vos yeux ôtent la liberté,
On veut aussi que votre âme soupire.
Sur votre coeur j'ai fait une entreprise,
Et ma franchise[163]
Ne tient à rien;
Mais j'ai bien peur, adorable Bélise,
Que votre coeur soit plus dur que le mien._
Vous jugez bien qu'ayant ces sentimens pour madame de Monglas, mes
soins pour madame de Précy étoient médiocres; je vivois pourtant le
mieux du monde avec elle, et mon peu d'empressement s'accordoit fort
bien avec sa tiédeur. Cependant, lorsqu'elle commença à soupçonner que
j'aimois madame de Monglas, elle se réchauffa pour moi et fut fâchée
quand elle vit que je ne faisois pas de même pour elle. J'admirai
là-dessus le caprice des dames: elles ont du chagrin de perdre un
amant qu'elles ne veulent pas aimer. Mais avec tout cela ce que
faisoit madame de Précy n'étoit pas si surprenant que ce que faisoit
madame de l'Isle. J'avois parlé d'amour à la première, et il n'étoit
pas fort étrange qu'elle y prît quelque intérêt; mais pour madame de
l'Isle, à qui je n'avois jamais témoigné que de l'amitié, je ne puis
assez m'étonner de la manière dont vous allez entendre qu'elle en usa.
Sitôt qu'elle soupçonna mon amour pour madame de Monglas, il n'y a pas
de ruses dont elle ne se servît pour s'en bien éclaircir; elle me
disoit quelquefois en riant que j'en étois amoureux. Tantôt elle m'en
disoit du bien, et, parceque je craignois qu'elle ne voulût par là
découvrir ce que j'avois dans le coeur, j'étois assez réservé sur
ses louanges; une autre fois elle en disoit du mal, et moi, qui étois
bien aise d'apprendre à madame de Monglas qu'elle étoit trompée de
s'attendre à l'amitié de madame de l'Isle, ayant trouvé celle-ci en
mille autres rencontres trahissant madame de Monglas, je la laissois
dire et lui donnois une audience favorable pour lui faire croire que
j'y prenois plaisir. Enfin, ne pouvant plus souffrir une fois
l'emportement qu'elle avoit contre elle, j'en avertis madame de
Monglas, ce qui fut cause qu'elles rompirent ensemble, et que dans la
suite cette belle eut toutes les raisons du monde de croire que
j'avois véritablement de l'amour pour elle.