LETTRE.

_Quelque désir que vous m'ayez témoigné que je vous rendisse visite,

j'ai cru, par le peu de plaisir que vous avez eu de la dernière, que

je ferois beaucoup mieux de m'en abstenir, puisque aussi bien votre

froideur m'ôte toute la joie que je recevois autrefois en vous voyant:

car, en vérité, je suis persuadé que je ne dois prétendre aucune part

en vos bonnes grâces ni en votre confiance. L'engagement où vous êtes

est tel qu'il ne souffre pas que vous regardiez rien hors de là, et

que vous êtes nécessitée de manquer à ce que vous devez par des

obligations essentielles; je crois même que vous me sçauriez meilleur

gré de vous oublier tout à fait que de m'en souvenir en ce rencontre,

et que vous approuverez de bon coeur mon détachement de votre

personne et de vos intérêts. Avec tout cela, Madame, je ne veux pas

que vous me perdiez, parceque je suis bien assuré que vous serez bien

aise de retrouver un jour ce que vous méprisez à cette heure: je me

conserverai tout autant que peut souffrir la connoissance de l'état

présent où vous êtes et l'amitié que je vous ai promise, laquelle ne

peut dissimuler que tout le genre humain donne de furieuses atteintes

à votre conduite, et que vous êtes devenue le sujet continuel de

toutes les conversations du temps. On dépeint votre embarquement le

plus bas et le plus abject où se soit jamais mise une personne de

votre qualité, et on dit que votre ami exerce sur vous un empire

tyrannique, et sur tout ce que vous approchez; qu'il chasse tout ce

qui lui plait, et qu'il menace même ceux qu'il a appris d'être ses

rivaux, comme il a fait la Feuillade; et je passe sous silence des

particularités de ses visites secrètes qui sont assez connues. Pensez,

Madame, au préjudice que reçoit votre réputation de votre commerce, et

faites réflexion sur ce que vous êtes et sur ce qu'est celui qui vous

ôte l'honneur; car le crédit et la considération qu'il vous attire

vous sont fort peu honorables, et ce sont des faux jours qui

rejaillissent sur vous plutôt pour vous offenser que pour vous

éclairer. Ah! Madame, si les pauvres défunts avoient tant soit peu de

sentiment, ils gratteroient leurs tombeaux pour en sortir, et

viendroient vous faire des reproches d'une si honteuse dépendance;

mais je ne crois pas que vous soyez touchée de souvenir pour eux.

Craignez les vivans, qui tôt ou tard seront illuminés sur votre

conduite, et qui en feront sans doute le discernement nécessaire. Je

ne vous représente pas toutes ces choses par un motif de jalousie, car

je vous assure que je ne suis point frappé d'une passion si

affligeante et si inutile que celle-là. Si je vous aimois avec

emportement, je me déchaînerois en invectives qui vous feroient des

torts irréparables, et je me vengerois de ceux que vous me faites avec

tant d'ingratitude. Si je ne vous aimois point du tout, je raillerois

comme les autres; mais je me conserve à votre égard dans une

médiocrité qui me cause une douleur muette de l'aveuglement de votre

conduite, lequel, enfin, vous mènera dans les derniers précipices, si

vous ne pensez à vous, et que vous ne vous reteniez par votre

prudence, sans attendre les événemens. Je prends demain la route de

Touraine, et je vous dis adieu, Madame. Si vous recevez bien les avis

que je vous donne, je continuerai à vous aimer; si c'est mal,

j'essaierai de me défaire d'un principe qui en est la cause.

Cependant, je ne demande point de bons offices pour mes affaires, mais

seulement que vous empêchiez que l'on m'en rende de mauvais, dont je

vous serais obligé._

L'exil de Vineuil ne mit guère l'abbé Foucquet en repos plus qu'il

n'étoit auparavant: madame de Châtillon le faisoit enrager à tout

moment; mais ce qui l'inquiétoit le plus étoit le commerce du maréchal

d'Hocquincourt avec elle. Cela l'avoit rendue si fière qu'elle

traitoit souvent l'abbé Foucquet comme si elle ne l'eût pas connu.

Celui-ci voyoit bien d'où venoit sa fierté.

Dans ces entrefaites, le maréchal d'Hocquincourt, se trouvant pressé

par madame de Châtillon de lui tenir les paroles qu'il lui avoit

données, et ne le voulant pas faire, fit avertir le cardinal de tout

ce qu'il avoit promis à madame de Châtillon, par un gentilhomme à lui,

qui paroissoit le trahir, et en même temps fit donner le même avis à

l'abbé Foucquet par madame de Calvoisin[121], femme du gouverneur de

Roye. Cette ruse eut tout l'effet que le maréchal en avoit attendu; le

cardinal en prit l'alarme, et, pour rompre une si dangereuse intrigue,

fit négocier avec le maréchal d'Hocquincourt. L'abbé Foucquet, de son

côté, que la Calvoisin avoit averti, pria le cardinal de trouver bon

qu'il fît arrêter madame de Chastillon, et la mît en un lieu où elle

n'auroit du commerce avec personne, jusqu'à ce qu'il jugeât à propos

de la remettre en liberté. Le cardinal y ayant consenti, l'abbé

Foucquet fit prendre madame de Châtillon à Marlou et conduire avec une

demoiselle à Paris, où il la fit entrer la nuit, et loger chez un

nommé de Vaux[122], dans la rue de Poitou. Le lendemain qu'elle fut

arrivée, l'abbé Foucquet tira un écrit d'elle, par ordre du cardinal,

au maréchal d'Hocquincourt, par lequel elle le prioit de faire son

accommodement avec le roi, et de ne plus songer à monsieur le Prince

ni à elle, parceque cela la mettoit en danger de sa vie; et comme,

quelques jours avant qu'elle fût prise, elle étoit demeurée d'accord

avec le maréchal, que, s'ils venoient à être arrêtés, et qu'on exigeât

d'eux des lettres contre les mesures qu'ils avoient prises ensemble,

ils n'y ajouteroient point de foi si elles n'étoient écrites d'un

double C, elle ne le mit point dans cette lettre, mais bien dans une

autre qu'elle écrivit au même temps au maréchal, par laquelle elle lui

mandoit de demeurer ferme dans sa première résolution qu'il avoit

prise de servir monsieur le Prince et de lui donner ses places. Le

maréchal, qui n'en avoit point eu d'intention, et qui ne l'avoit

promis à madame de Châtillon que pour en avoir des faveurs et pour

arracher du cardinal des grâces qu'il n'en pouvoit avoir sans se faire

craindre, supprima la lettre d'intelligence et envoya à monsieur le

Prince celle que l'abbé Foucquet avoit fait écrire à madame de

Châtillon, par laquelle connoissant qu'elle étoit en danger de sa vie,

il lui manda de faire son traité avec la cour, pourvu qu'il tirât

madame de Châtillon de prison. Le cardinal, qui croyoit le maréchal

tellement amoureux de madame de Châtillon qu'il donneroit tout ce

qu'on lui demanderoit pour la mettre en liberté, la lui voulut compter

pour cent mille livres, sur les cent mille écus dont il étoit demeuré

d'accord avec lui; mais le maréchal n'en voulut rien faire, et

néanmoins, pour ne pas passer auprès d'elle pour un fourbe et garder

toujours avec elle des mesures, il ne voulut pas mettre ses places

entre les mains du cardinal qu'il ne sût que la duchesse fût en

liberté: de sorte que pour le satisfaire là-dessus on le trompa, et on

envoya la duchesse chez les Pères de l'Oratoire, se faire voir à un

gentilhomme qu'il avoit envoyé exprès pour cela, avec qui elle étoit

libre, après quoi elle retourna dans sa prison, où elle fut encore

huit jours. Pendant les trois semaines qu'elle fut prisonnière dans la

rue de Poitou, l'abbé n'étoit pas si libre qu'elle; il enrageoit tous

les jours de plus en plus: car, comme avec la liberté d'aller et de

venir il lui ôtoit encore celle de le tromper, en l'empêchant de voir

personne, il la trouvoit mille fois plus aimable qu'auparavant.

D'ailleurs, la duchesse, qui vouloit se remettre dans son estime pour

se mettre en liberté, vivoit d'une manière avec lui capable

d'attendrir un barbare, avec mille complaisances et mille douceurs

qu'elle avoit pour lui; elle lui témoignoit une confiance si entière,

qu'il ne pouvoit s'empêcher de croire qu'elle ne voulût jamais

dépendre que de lui.

Les choses étant en cet état, l'abbé surprit une lettre fort tendre

que la duchesse écrivoit au prince de Condé. Cela lui donna une si

grande douleur, qu'en lui faisant des reproches il se voulut

empoisonner avec du vif argent de derrière une glace de miroir; mais,

commençant à se trouver mal, il perdit l'envie de mourir pour une

infidèle, et prit du thériaque qu'il portoit d'ordinaire sur lui pour

le garantir des ennemis que l'emploi qu'il s'étoit donné auprès du

cardinal lui donnoit tous les jours. Hormis d'aller de son mouvement

où il lui plaisoit, la duchesse passoit fort agréablement le temps

dans la prison: l'abbé lui faisoit la plus grande chère du monde; il

lui donnoit tous les jours des présens très considérables en bijoux et

en pierreries; il en sortoit à deux heures après minuit, et il y

rentroit à huit heures du matin: ainsi il étoit dix-huit heures, de

vingt-quatre, avec elle.

Il n'est pas possible que le cardinal ne sçût où étoit la duchesse, et

cela est plaisant, que ce grand homme, qui faisoit le destin de

l'Europe, fût de moitié d'un secret amoureux avec l'abbé Foucquet, où

il n'avoit pas d'intérêt. Je crois que la raison qu'il avoit

d'approuver ce commerce étoit que, connoissant la duchesse intrigante,

il aimoit mieux qu'elle fût entre les mains de l'abbé, dont il étoit

assuré, que d'un autre; et, d'ailleurs, que, l'abbé la tenant en

chambre et la déshonorant absolument par là, il étoit bien aise que le

prince de Condé, son cousin et son amant, en reçût une mortification

extraordinaire. Mais enfin l'accommodement du maréchal d'Hocquincourt

étant fait à condition que la duchesse sortiroit de prison, il fallut

la mettre en liberté; on l'envoya à Marlou, où il lui arriva, quelque

temps après, la plus fâcheuse affaire du monde.

L'abbé Foucquet étoit convenu avec elle que tous les samedis ils se

renverroient réciproquement les lettres qu'ils se seroient écrites

pendant la semaine, et que ce seroit lui qui les enverroit quérir par

un homme qui se diroit à mademoiselle de Vertus[123]. Un jour que cet

homme étoit à Marlou, il y arriva un laquais du maréchal

d'Hocquincourt avec une lettre pour la duchesse, laquelle ayant fait

ses réponses et les ayant données à une femme de chambre pour les

rendre aux porteurs, celle-ci se méprit et donna à l'homme de l'abbé

les réponses que sa maîtresse faisoit au maréchal, et au laquais du

maréchal le paquet destiné à l'abbé. On peut juger dans quelles

alarmes fut la duchesse sitôt qu'elle sçut l'équivoque, et

particulièrement quand on sçaura que dans la lettre qu'elle écrivoit à

l'abbé, outre mille douceurs, il y avoit encore un grand chapitre

contre madame de Brégy[124], qu'elle haïssoit, parcequ'elle avoit

naturellement les traits du corps et de l'esprit que la duchesse

n'avoit que par artifice. Il est certain que celle-ci l'avoit toujours

enviée, et ne lui avoit jamais pu pardonner son mérite. Dans un autre

endroit, elle tailloit en pièces le milord de Montaigu[125], et

faisoit presque partout des plaisanteries du maréchal les plus

piquantes du monde. Quand elle songeoit encore aux lettres de l'abbé

qu'elle lui renvoyoit, dans lesquelles il y avoit des tendresses et

des emportemens d'amour qui pouvoient être bons à une maîtresse, mais

qui paroissoient d'ordinaire fort ridicules aux indifférens, et que

cela étoit entre les mains d'un rival glorieux et moqué, elle étoit au

désespoir. L'abbé, d'un autre côté, ne passoit pas mieux son temps.

Pour le maréchal, sitôt qu'il eut vu toutes les lettres de l'abbé et

celles que lui écrivoit la duchesse, il jugea qu'il pouvoit être

obligé un jour de les lui rendre par sa fragilité auprès d'elle, ou

par la prière de ses amis: de sorte que, pour se mettre en état de se

venger d'elle quand il lui plairoit, il les fit toutes copier, et puis

alla montrer les originaux au duc de La Rochefoucauld et à madame de

Pisieux, qu'il sçavoit être ennemie de la duchesse. Après que l'abbé

eut été une nuit à Marlou, il revint à Paris chez le maréchal, auquel

il demanda ses lettres. Le maréchal ne se contenta pas de les lui

refuser, mais il y ajouta toute la raillerie à sa manière dont il se

put aviser. Pendant que le maréchal se réjouissoit, il tenoit ouverte

la lettre de la duchesse à l'abbé. Celui-ci, qui aimoit presque autant

se faire tuer que laisser sa maîtresse à la discrétion de son rival,

comme elle étoit par cette lettre, se jeta dessus; il en déchira la

moitié, qu'il alla faire voir à la duchesse, lui disant que le

maréchal avoit brûlé l'autre. Cependant le maréchal, en colère de

l'entreprise de l'abbé, lui dit qu'il sortît promptement de chez lui,

et que, si quelque considération ne le retenoit, il le feroit jeter

par les fenêtres.

Quelque temps après, la duchesse, étant revenue à Paris, crut que,

pour désabuser le public de mille particularités que le maréchal avoit

dites d'elle, il falloit qu'elle fît voir à des gens de mérite et de

vertu de quelle manière elle le traiteroit. Elle choisit pour cela la

maison du marquis de Sourches, grand prévôt de France, auprès de qui

et de sa femme elle vouloit particulièrement se justifier. Le

rendez-vous étant pris avec le maréchal, celui-ci s'aperçut de son

dessein. «Dieu te garde, ma pauvre enfant! lui dit-il en l'abordant.

Comme se portent mes petites fesses? Sont-elles toujours bien

maigres?» On ne sçauroit comprendre l'état où fut la duchesse de ce

discours; ce lui fut un coup de massue sur la tête. Il ne laissa pas

de lui venir en pensée de traiter le maréchal de fol et d'insolent;

mais elle crut qu'ayant débuté comme il avoit fait, il entreroit dans

un détail le plus honteux du monde pour elle si elle le fâchoit tant

soit peu. Le grand prévôt et sa femme se regardoient l'un l'autre, et,

se tournant à la duchesse, lui trouvoient les yeux baissés.

Véritablement elle ne changeoit pas de couleur; mais eux, qui la

connoissent, ne la croient pas embarrassée. Enfin le grand prévôt,

prenant la parole: «Vous avez tort, dit-il, monsieur le maréchal: les

braves hommes ne doivent jamais rompre en visière aux dames; on leur

doit sçavoir gré du présent qu'elles font de leur coeur; il ne les

faut pas offenser quand elles le refusent.--J'en conviens, dit le

maréchal; mais, leur coeur une fois donné, si elles changent après

cela, il faut qu'elles aient de grands ménagemens pour ceux qu'elles

ont aimés; et quand elles font des railleries d'eux, elles s'exposent

à de grands déplaisirs. Vous m'entendez bien, Madame, ajouta-t-il, se

tournant vers la duchesse. Je suis assuré que vous croyez bien que

j'ai raison; mais vous me surprenez par votre embarras: vous devriez

être faite à la fatigue depuis le temps que vous faites de méchants

tours aux gens qui s'en vengent; je vous avoue que je n'eusse pas cru

que vous eussiez encore tant de honte que vous avez.» Et en achevant

ce discours, il sortit et laissa la duchesse plus morte que vive. Le

grand prévôt et sa femme essayèrent de la remettre, en disant que ce

qu'avoit dit le maréchal n'avoit fait aucune impression sur leur

esprit; cependant, depuis ce jour-là, ils n'eurent pas grand commerce

avec elle.

Quinze jours après, l'abbé fut obligé d'aller à la cour, qui étoit à

Compiègne. La duchesse, qui prévoyoit le retour en France du prince de

Condé par la paix générale, dont on parloit fort, et qui ne vouloit

pas qu'il la trouvât dans un attachement si honteux pour elle, et qui

d'ailleurs lui étoit fort à charge, résolut de le rompre de manière

qu'il n'en restât aucun vestige. Dans ce dessein, elle s'en alla au

logis de l'abbé, où, ayant trouvé celui de ses gens en qui il avoit

plus de confiance, elle lui demanda les clefs du cabinet de son

maître, lui disant qu'elle vouloit lui écrire. Ce garçon, sans

pénétrer plus avant et ne regardant que la passion de l'abbé pour la

duchesse, lui donna tout aussitôt ce qu'elle demandoit. Comme elle se

vit seule, elle rompit la serrure de la cassette où elle sçavoit que

l'abbé gardoit ses lettres, et, non seulement les prit toutes, mais

encore d'autres du prince de Condé qu'elle lui avoit sacrifiées, et

les alla brûler chez madame de Sourches. L'abbé, ayant trouvé à son

retour ce fracas chez lui, s'en alla chez la duchesse et commença par

la menacer de lui couper le nez; ensuite il cassa un chandelier de

cristal et un grand miroir qu'il lui avoit donné, et sortit après lui

avoir dit mille injures. Pendant tout ce vacarme, une femme de chambre

de la duchesse, qui crut que l'abbé reprendroit tout ce qu'il lui

avoit donné, se saisit de la cassette de pierreries de sa maîtresse et

l'alla porter chez madame de Sourches, où le soir même la duchesse

l'envoya reprendre pour la donner en garde à une dévote parente de sa

mère. L'abbé, qui en fut averti le lendemain, alla chez cette dévote

enlever de force la cassette. La duchesse, ayant appris la perte

qu'elle faisoit, fut au désespoir; mais elle ne perdit pas le

jugement. Elle employa auprès de l'abbé des gens qui avoient tant de

crédit auprès de lui qu'il rendit la cassette, et dans cette

restitution ils se raccommodèrent aussi bien qu'ils avoient jamais

été; et cette réconciliation fut si prompte que, madame de Boutteville

étant venue le lendemain consoler la duchesse sa fille de l'accident

qui lui étoit arrivé, l'abbé étoit déjà avec elle, qui se cacha dans

un cabinet pendant cette visite, d'où il entendit toute la comédie.

Quelque temps après, la duchesse ne voulut pas se donner toujours la

peine de cacher qu'elle revoyoit l'abbé, et crut que, leur querelle

ayant fait du bruit, il falloit que leur accommodement fût public:

elle se fit donc presser par tous ses amis, à la sollicitation de

l'abbé, de lui vouloir pardonner; et enfin, ayant fait une affaire de

conscience, la mère supérieure du couvent de la Miséricorde[126],

femme sujette aux visions béatifiques, les fit parler et embrasser

ensemble. Cette entremise décrédita un peu la révérende mère auprès de

la reine et du cardinal. Ils ne crurent pas qu'elle eût du commerce si

particulier avec Dieu, puisqu'elle se laissoit tromper si facilement

par les hommes.

Cependant cette réconciliation ne dura que six mois. Le retour en

France du prince de Condé, qui s'avançoit tous les jours, fit

appréhender la duchesse qu'il la trouvât encore sous la domination de

l'abbé, et mesdames de Saint-Chaumont et de Feuquières[127], ses

cousines et ses bonnes amies, lui firent tant de honte qu'elle rompit

avec lui sous prétexte de dévotion. Il fut fort difficile à l'abbé de

consentir au dessein de la duchesse. Dans un autre temps il ne

l'auroit pas fait; mais, voyant son crédit auprès du cardinal fort

diminué, et craignant que le prince de Condé, qui le haïssoit

d'ailleurs, et Boutteville, qui voudroit venger la honte qu'il avoit

faite à sa maison, ne le fissent tuer s'il donnoit à la duchesse le

moindre sujet nouveau de plainte, il cessa de la voir et ne cessa pas

de l'aimer[128].

Histoire amoureuse des Gaules; suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle, Tome I · 第 53 / 108 题