_S'il y a quelque chose qui vous empêche d'être cru quand vous parlez
de votre amour, ce n'est pas qu'il importune, c'est que vous en parlez
trop bien: d'ordinaire les grandes passions sont plus confuses, et il
semble que vous écrivez comme un homme qui a bien de l'esprit, qui
n'est point amoureux, et qui veut le faire croire. Et puisqu'il me
semble ainsi à moi-même, qui meurs d'envie que vous disiez vrai, jugez
ce qu'il sembleroit à des gens à qui votre passion seroit
indifférente: ils n'hésiteroient pas à croire que vous voulez rire;
pour moi, qui ne veux jamais faire de jugemens téméraires, j'accepte
le parti que vous m'offrez, et je veux bien juger par votre conduite
des sentimens que vous avez pour moi._
Cette lettre, que les connoisseurs eussent trouvée fort douce, ne la
parut pas trop au duc de Candale: comme il avoit beaucoup de vanité,
il avoit attendu des douceurs moins enveloppées. Cela l'obligea à ne
point tant presser madame d'Olonne qu'elle l'eût bien désiré; il en
faisoit sa bonne fortune en dépit d'elle-même, et la chose eût duré
long-temps si cette belle n'eût gagné sur sa modestie de lui faire
tant d'avances, qu'il crut pouvoir tout entreprendre auprès d'elle
sans trop s'exposer. Son affaire étant conclue, il s'aperçut bientôt
du commerce de Beuvron. Un prétendant ne regarde d'ordinaire que
devant soi; mais un amant bien traité regarde à droite et à gauche, et
n'est pas long-temps sans découvrir son rival. Sur cela le duc se
plaint; sa maîtresse le traite de bizarre et de tyran, et le prend sur
un ton si haut, qu'il lui demande pardon de ses soupçons et se croit
trop heureux de l'avoir radoucie. Ce calme ne dura pas long-temps.
Beuvron, de son côté, fait des reproches aussi inutiles que ceux du
duc, et, voyant qu'il ne peut détruire son rival par lui-même, il fait
sous main donner avis à d'Olonne que le duc de Candale est si bien
avec sa femme. D'Olonne lui défend de le voir, c'est-à-dire redouble
l'amour de ces deux amans, qui, ayant plus d'envie de se voir depuis
les défenses, en trouvèrent mille moyens plus commodes que ceux qu'ils
avoient auparavant. Cependant, Beuvron étant demeuré le maître du
champ de bataille, le duc de Candale recommence ses plaintes contre
lui; il fait de nouveaux efforts pour le chasser, mais inutilement:
madame d'Olonne lui dit qu'elle voyoit bien qu'il ne considéroit que
ses intérêts, et qu'il ne se soucioit point de la perdre, puisque, si
elle défendoit à Beuvron de la voir, son mari et tout le monde ne
douteroient pas du sacrifice. Madame d'Olonne, qui n'aime pas tant
Beuvron que le duc, ne le veut pourtant pas perdre, tant pour ce qu'un
et un sont deux, que parceque les coquettes croient retenir mieux
leurs amans par une petite jalousie que par une grande tranquillité.
Dans cette entrefaite, Paget[9], homme assez âgé, de basse naissance,
mais fort riche, devint amoureux de madame d'Olonne, et, ayant
découvert qu'elle aimoit le jeu[10], crut que son argent lui tiendroit
lieu de mérite, et fonda ses plus grandes espérances sur la somme
qu'il résolut de lui offrir. Il avoit assez d'accès chez elle pour lui
parler lui-même s'il eût osé, mais il n'avoit pas la hardiesse de
faire un discours qui tireroit après lui de fâcheuses suites s'il
n'eût pas été bien reçu; il fit donc dessein de lui écrire, et lui
écrivit cette lettre: