Sous le règne de Louis XIV, la guerre, qui duroit depuis vingt ans[2],
n'empêchoit point qu'on ne fît quelquefois l'amour; mais, comme la
cour n'étoit remplie que de vieux cavaliers insensibles, ou de jeunes
gens nés dans le bruit des armes et que ce métier avoit rendus
brutaux, cela avoit fait la plupart des dames un peu moins modestes
qu'autrefois, et, voyant qu'elles eussent langui dans l'oisiveté si
elles n'eussent fait des avances, ou du moins si elles eussent été
cruelles, il y en avoit beaucoup de pitoyables, et quelques unes
d'effrontées.
_Portrait de madame d'Olonne_[3].
Madame d'Olonne étoit de ces dernières. Elle avoit le visage rond, le
nez bien fait, la bouche petite, les yeux brillans et fins, et les
traits délicats. Le rire, qui embellit tout le monde, faisoit en elle
un effet tout contraire. Elle avoit les cheveux d'un châtain clair, le
teint admirable, la gorge, les mains et les bras bien faits; elle
avoit la taille grossière, et, sans son visage, on ne lui auroit pas
pardonné son air. Cela fit dire à ses flatteurs, quand elle commença à
paroître, qu'elle avoit assurément le corps bien fait; qui est ce que
disent ordinairement ceux qui veulent excuser les femmes qui ont trop
d'embonpoint. Cependant celle-ci fut trop sincère en cette rencontre
pour laisser les gens dans l'erreur; elle éclaircit du contraire qui
voulut, et il ne tint pas à elle qu'elle ne désabusât tout le monde.
Madame d'Olonne avoit l'esprit vif et plaisant quand elle étoit libre;
elle étoit peu sincère, inégale, étourdie, peu méchante; elle aimoit
les plaisirs jusques à la débauche, et il y avoit de l'emportement
dans ses moindres divertissemens. Sa beauté, autant que son bien,
quoiqu'il ne fût pas médiocre, obligea d'Olonne[4] à la rechercher en
mariage. Cela ne dura pas long-temps: d'Olonne, qui étoit homme de
qualité et de grands biens, fut reçu agréablement de madame de la
Louppe, et il n'eut pas le loisir de soupirer pour des charmes qui
avoient fait deux ans durant tous les souhaits de toute la cour. Ce
mariage étant achevé, les amans qui avoient voulu être mariés se
retirèrent, et il en revint d'autres qui ne vouloient être qu'aimés.
L'un des premiers qui se présenta fut Beuvron, à qui le voisinage de
madame d'Olonne donnoit plus de commodité de la voir. Cette raison fut
cause qu'il l'aima assez long-temps sans qu'on s'en aperçût, et je
crois que cet amour eût toujours été caché si Beuvron n'eût jamais eu
des rivaux; mais le duc de Candale, étant devenu amoureux de madame
d'Olonne, découvrit bientôt ce qui demeuroit caché faute de gens
intéressés. Ce n'est pas que d'Olonne n'aimât sa femme; mais les maris
s'apprivoisent, et jamais les amants; et la jalousie de ceux-ci est
mille fois plus pénétrante que celle des autres. Cela fit donc que le
duc de Candale vit des choses que d'Olonne ne voyoit pas, et qu'il n'a
jamais vues, car il est encore à savoir que Beuvron ait aimé sa femme.
_Portrait de M. de Beuvron._
Beuvron[5] avoit les yeux noirs, le nez bien fait, la bouche petite et
le visage long, les cheveux fort noirs, longs et épais, la taille
belle. Il avoit assez d'esprit; ce n'étoit pas de ces gens qui
brillent dans les conversations, mais il étoit homme de bon sens et
d'honneur, quoique naturellement il eût aversion pour la guerre. Étant
donc devenu amoureux de madame d'Olonne, il chercha les moyens de lui
découvrir son amour. Leur voisinage à Paris lui en donnoit assez
d'occasions; mais la légèreté qu'elle témoignoit en toute chose lui
faisoit appréhender de s'embarquer avec elle. Enfin, s'étant trouvé un
jour tête-à-tête: «Si je ne voulois, lui dit-il, Madame, que vous
faire savoir que je vous aime, je n'aurois que faire de vous parler,
mes soins et mes regards vous ont assez dit ce que je sens pour vous;
mais, comme il faut, Madame, que vous répondiez un jour à ma passion,
il est nécessaire que je la découvre, et que je vous assure en même
temps que, soit que vous m'aimiez ou que vous ne m'aimiez pas, je suis
résolu de vous aimer toute ma vie.»
Beuvron ayant cessé de parler: «Je vous avoue, Monsieur, lui répondit
madame d'Olonne, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je reconnois que
vous m'aimez, et, quoique vous ne m'en ayez pas parlé, je n'ai pas
laissé de vous tenir compte de tout ce que vous avez fait pour moi dès
le premier moment que vous m'avez vue; et cela me doit servir d'excuse
quand je vous avouerai que je vous aime. Ne m'en estimez donc pas
moins, puisqu'il y a assez long-temps que je vous entends soupirer; et
quand même on pourroit trouver quelque chose à redire à mon peu de
résistance, ce seroit une marque de la force de votre mérite plutôt
que de ma facilité.» Après cet aveu, l'on peut bien juger que la dame
ne fut pas long-temps sans donner au cavalier les dernières faveurs.
Cela dura quatre ou cinq mois sans fracas de part ni d'autre; mais
enfin la beauté de madame d'Olonne faisoit trop de bruit, et cette
conquête promettoit trop de gloire en apparence à celui qui la feroit,
pour que l'on laissât Beuvron en repos. Le duc de Candale, qui étoit
l'homme de la cour le mieux fait, crut qu'il ne manquoit rien à sa
réputation que d'être aimé de la plus belle femme du royaume; il
résolut donc à l'armée, trois mois après la campagne, d'être amoureux
d'elle sitôt qu'il la verroit, et fit voir, par une grande passion
qu'il eut ensuite pour elle, qu'elles ne sont pas toujours des coups
du ciel et de la fortune.
_Portrait de monsieur le duc de Candale._
Le duc de Candale avoit les yeux bleus, le nez bien fait, les traits
irréguliers, la bouche grande et désagréable, mais de fort belles
dents, les cheveux blonds dorés, en la plus grande quantité du monde;
sa taille étoit admirable; il s'habilloit bien, et les plus propres
tâchoient de l'imiter; il avoit l'air d'un homme de grande qualité. Il
tenoit un des premiers rangs en France: il étoit duc et pair,
gouverneur de Bourgogne conjointement avec son père et seul gouverneur
de l'Auvergne, et colonel général de l'infanterie françoise. Le génie
en étoit médiocre; mais, dans ses premiers amours, il étoit tombé
entre les mains d'une dame qui avoit infiniment de l'esprit[6], et,
comme ils s'étoient fort aimés, elle avoit pris tant de soin de le
dresser, et lui de plaire à cette belle, que l'art avoit passé la
nature, et qu'il étoit bien plus honnête homme que mille gens qui
avoient bien plus d'esprit que lui[7].
Étant donc de retour de Catalogne, où il avoit commandé l'armée sous
l'autorité du prince de Conty[8], il commença de témoigner à madame
d'Olonne, par mille empressemens, l'amour qu'il avoit pour elle, dans
la pensée qu'il eut qu'elle n'eût jamais rien aimé. Voyant qu'elle ne
répondoit point à sa passion, il résolut de la lui apprendre de
manière qu'elle ne pût faire semblant de l'ignorer; mais, comme il
avoit pour toutes les femmes un respect qui tenoit un peu de la honte,
il aima mieux écrire à madame d'Olonne que de lui parler.