SOMMAIRE.

Don Carlos. Portrait; _hôtel Panette_.--Courrier de Paris.--Manuscrits

de Napoléon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du

Champ-de-Mars. _Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du

cheval après la course_.--Anniversaire de la délivrance d'Orléans.

_Statue de Jeanne d'Arc_.--Nécrologie. _Portraits de Colocotroni et du

duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes, à Bellevue_.--La

Vengeance des Trépassés, nouvelle, sixième partie.--Théâtres. Lucrèce;

Brutus; la Comédie à cheval; les deux Favorites: le Métier à la

Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite

Fortier; les Prétendants. _Deux scènes de Lucrèce_; le Voyage en l'air;

une scène du Métier à la Jacquart et une scène des canuts. Théâtre de

l'Opéra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies

de théâtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave

(suite). _Deux gravures_.--Caricatures par Bertal. _Dix-sept

gravures_.--Bulletin bibliographique--Annonces.--Modes. _Trois

gravures_. Météorologie.--Echecs. Rébus.

Don Carlos.

Les journaux ont dernièrement appelé l'attention publique et provoqué

des explications du Gouvernement sur la position réelle de don Carlos.

On a demandé si ce prince espagnol était l'hôte ou le prisonnier de la

France; si le ministère lui imposait sa résidence à Bourges ou si le

royal proscrit s'était pris au contraire d'une belle passion pour la

patrie de George Sand, au point d'y fixer volontairement son séjour.

Il y a là, sans doute, une grave question de droit des gens et de

liberté individuelle. Pour _l'Illustration_, il y a lieu avant tout à un

portrait et à une biographie.

Don Carlos est âgé aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il était le second

fils du roi Charles IV et frère de Ferdinand VII, mort en 1833. Il

semblait que le trône ne pouvait manquer à ce prince. Le roi, son frère,

avait eu quatre épouses, et la dernière, Marie-Christine, fille du roi

de Naples, François 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants

étaient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adoptée en 1713

par Philippe V, assuraient à don Carlos la succession royale, quand des

intrigues de cour poussèrent le vieux roi à abolir la loi salique et à

nommer la reine régente, après sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la

minorité d'Isabelle II. Ce coup d'État détruisit les beaux rêves de

royauté de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour

couronne en tête et sceptre au poing, quand une petite fille de trois

ans, sa nièce, monta sur ce trône qu'il avait si ardemment convoité.

Nous autres, pauvres gens, quand la réalité vient souffleter nos rêves

de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'éloigne

devant nous, il ne nous vient pas à l'idée de troubler le monde de notre

dépit. Le poète alors chante sa souffrance, l'auteur sifflé recommence

bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spéculateur combine de nouveaux

calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait répandu et

ses projets évanouis; pourquoi donc les prétendants à tous les trônes

possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trône leur échappe, au

lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves

gens qui, en Espagne, comme en Vendée, comme partout, se battent

hardiment sans trop savoir pourquoi?

Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces

planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit

pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner

des provinces entières, tristes moyens qui dégoûteraient les meilleurs

peuples des meilleurs rois!

On sait quels horribles excès furent commis de part et d'autre pendant

cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera

longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de

génie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette

sanglante épopée. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne après la

signature du traité de la quadruple alliance.

Suivi de quelques serviteurs dévoués, le prince quitta l'Angleterre, et

traversa la France pour se rendre à la frontière. Il resta deux jours à

Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas être instruite de sa

présence. Un de ses émissaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que,

traversant en voiture découverte la place de la Concorde, don Carlos

rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char-à-banc à

Neuilly et que le roi des Français répondant à quelques acclamations

salua sans le reconnaître, son cousin d'Espagne. «Mon bon cousin

d'Orléans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses

États sans sa permission pour aller déchirer avec la pointe de mon épée

son traité de la quadruple alliance.» Charmante espièglerie! et ce jeune

étourdi, qui ne comptait guère alors que quarante-six ans, ne se doutait

probablement pas que, de la pointe de son épée, il allait aussi déchirer

le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des

populations laborieuses et dévouées, comme si la vie des hommes n'était

que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.

[Illustration: Hôtel Panette, rue du Poirier, no. 1, à Bourges, habité

autrefois par l'archevêque de Mercy, le général Lapoype, par les

maréchaux qui commandaient l'armée de la Loire, et aujourd'hui par Don

Carlos.]

Don Carlos franchit les Pyrénées et longtemps il tint en échec les

forces de la reine. Le général Espartero eut la gloire de mettre fin à

cette lutte acharnée. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le

personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant

de l'objet du débat.

Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est à

Bourges, et la reine régente est rue de Courcelles à Paris. Singulier

effet des vicissitudes humaines; c'était bien la peine de mettre

l'Espagne à feu et à sang pour en venir là. Puisse du moins cette

mémorable leçon donnée aux princes de sang royal par un obscur

_ayachucho_ leur être profitable et les éclairer sur la vanité de leur

ambition.

Courrier de Paris.

Le dernier bal a valsé sa dernière valse; le dernier concert a chanté sa

dernière roulade et donne son dernier coup d'archet. Le même soir, en

même temps, aux deux points opposés le bal achevait magnifiquement sa

brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris héréditaires d'un

noble hôtel de la rue de l'Université; de l'autre, rue Bleue, dans un

hôtel fraîchement bâti sur des fondations de rails et de cinq pour cent.

Ainsi le bal à écusson et le bal financier ont fini leur campagne par un

coup d'éclat; après ces deux fêtes merveilleuses, il n'est plus permis

de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre.

Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de

cent couverts faisant toute l'année noces et festins? Il faudrait

n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux

château breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une

villa? qui n'a pas un château? qui ne prend pas les eaux? qui ne court

pas, l'été venu, sur quelque grande route, du côté des Pyrénées ou des

Alpes? Personne, en vérité.--Pardon, belle comtesse! Paris possède et

abrite six à sept cent mille honnêtes gens absolument privés de maison

de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de

Pyrénées.--Ah! vous croyez?

Le Paris mondain, l'élégant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, à

la vie champêtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses fêtes

sensuelles et illuminées, mais il n'a pas encore fait son entrée en

solitude, à l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle à l'air libre

et à la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son

habit; il n'est plus là, mais il n'est pas encore ici. C'est une

situation intermédiaire qui lui donne une physionomie inquiète et

maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'être pas parti.

Cependant, ce Paris privilégié et épris de villégiature, prend ses

précautions et fait ses préparatifs: il met les housses aux causeuses et

aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un

voile de mousseline épaisse, et jette une cuirasse de toile écrue sur la

soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de

la résidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge,

il met dans sa malle quelques livres aimés et s'abonne à

_l'Illustration._ Avant quinze jours, la plupart des hôtels du faubourg

Saint-Germain seront silencieux et déserts; les volets intérieurs,

casematant les vastes fenêtres de haut en bas, laisseront voir leur

vêtement gris-blanc, égayé de filets d'or, et diront aux passants que le

maître est absent. L'herbe, jusqu'au 1er décembre, aura le temps de

croître dans les cours.

De leur côté, les jardiniers émondent les parterres, font la toilette

des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les allées et tondent

la pelouse pour faire honneur à _madame_ et à _monsieur_, tandis que les

chefs d'hôtel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de

salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe,

leurs séduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de

l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de

l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa

trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent

leur carillon en branle; mais nul n'égale Spa pour les sourires

attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette année, veut rester

sans rivaux dans l'art de séduire le gentleman et de faire le bonheur du

prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que

reprocher à Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit

et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de

brochures, de vaudevilles, de comédies, d'opéras-comiques, de chevaux

caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main,

le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois

ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prêt à se retirer

discrètement et à vous laisser rêver dans votre solitude, si tel est

votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frères Batta madame

Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments,

voix mélodieuses, sont promis à Spa, et M. le bourgmestre s'est engagé à

être charmant.

Pars donc, ô toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures

inoccupées, agréable désoeuvré! va promener, ci et là, ton sourire

légèrement railleur, ton petit bâillement énervé, ta migraine, tes maux

de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur à ta

poitrine fatiguée par la brûlante atmosphère des veilles et des bougies;

et tâche de ranimer le teint pâli de tes belles valseuses pour le

donner, au bal de 1844, à prendre encore et à dévorer!

Mai est aussi le mois où les princes et les princesses de théâtre se

mettent à voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les

danseuses, en crédit, ceux qui ont le privilège des gros appointements

et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le

dimanche, à Saint-Germain et à Montmorency, l'aire un dîner sur l'herbe;

encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler

brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission

qu'on voit courir hors d'haleine, à travers rues et à travers champs à

l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux

merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux ténors fameux, aux

sylphides adorées, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner

la poussière des grands chemins. Après avoir plus ou moins charmé

Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs

tirades, leur _ut_ de poitrine et leurs jetés-battus dans les

départements et à l'étranger. Ces bienfaits, ils les étendent sur toute

la nature, et donnent indistinctement la pâture aux grands théâtres et

aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phèdre ne rougit pas de

déclarer sa passion à Hippolyte sous la balle au blé, convertie en

Mycènes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transporté l'Aulide dans une

grange et sacrifié Iphigénie.

Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs

chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dorées qu'ils

récoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu'à faire la même

_razzia_ en province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et

vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et

le rond de jambe, ouvrez votre bourse et préparez vos dithyrambes et vos

couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est

un honneur qu'on daignera vous faire.

Mademoiselle Rachel ira à Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre.

Est-ce Nicodème qui a inspiré à Laodice cette rancune contre Rome?

Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalité cruellement violée et du

martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces

vives imaginations s'exaltent à l'approche de Camille, de Marie-Stuart

et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville

phocéenne, se réjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de

la Grèce, cette fleur suave et délicate éclose à son poétique soleil. Ce

sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront

s'entretenir ensemble d'Athènes et d'Éphèse.

.....Je crois que je vous suis connue

Ephèse est mon pays, mais je suis descendue

D'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefois

Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.

Dans quinze jours, Monime fera ses bagages et descendra vers le Rhône,

jusque-là elle continuera à être Judith. C'est une politesse de femme à

femme, une dette un peu gênante que le talent paie à l'esprit.

Mademoiselle Rachel devait ce dévouement à madame de Girardin. On n'ose

pas dire que ce soit un sacrifice, mais cela y ressemble beaucoup. Jouer

une froide tragédie au milieu de la froideur du public, quand on était

habituée à l'ardeur d'un parterre enthousiaste, n'est-ce pas une

résignation héroïque à la Curtius? Dieu en tiendra compte à Judith. Ce

trait l'élève et l'honore plus que la décapitation d'Holopherne, qu'elle

pratique régulièrement de deux jours l'un. De temps en temps, on

murmure. L'autre jour quelqu'un a sifflé; c'était sans doute un

spectateur qui se rappelait ce mot de Voltaire s'excusant de ses

privautés railleuses avec l'héroïne de Béthulie: «Le livre de _Judith_

n'étant pas dans le canon juif, on peut se permettre avec cette Judith

un peu de familiarité.»

Puisque nous en sommes aux déesses de théâtre, ne laissons point passer

une morte charmante, sans effeuiller sur sa tombe une fleur et un

regret. Nous voulons parler de mademoiselle Lucile Grahn, qui vient de

s'éteindre si cruellement et si rapidement. La nouvelle nous est arrivée

de Saint-Pétersbourg, où mademoiselle Grahn était retournée, non pas

pour mourir, mais pour vivre au contraire dans toute la riante espérance

de ses vingt ans, escortée de toutes les grâces de la jeunesse et de

tous les enivrements du succès.

Mademoiselle Grahn était venue de Copenhague à Paris, il y a trois ou

quatre ans. Le Nord nous l'avait envoyée douce, légère, rapide et un peu

semblable à ces ombres délicates et penchées qui passent dans les nuages

d'Ossian. La blanche fille de la Norwége courait grand risque alors:

Marie Taglioni était encore présente à tous les souvenirs. Voltiger

après elle, dans la forêt enchantée de _la Sylphide_, c'était se

hasarder beaucoup; il fallait bien de la grâce et de la souplesse, un

pied bien doux et bien prompt, pour se faire pardonner l'audacieuse

entreprise. Eh bien! Paris pardonna à Lucile Grahn: même il commençait à

l'adorer et à la poursuivre dans ce pays des fées, lorsqu'un accident

vint interrompre tristement ces naissantes amours. Lucile Grahn, dans un

de ses vols sylphidiques, se blessa au genou. Pendant deux ans, elle

souffrit de cette blessure, et ainsi disparut du théâtre, presque au

début. Un jour, la pauvre jeune fille crut renaître: se retrouvant

légère et forte, elle s'envola du côté de Saint-Pétersbourg. C'est là

qu'elle est morte, sur le grand théâtre impérial, le jour même d'un

triomphe, au moment où elle recueillait de toutes parts, les couronnes

et les bravos, et goûtait toutes les émotions enivrantes du succès. Un

violent effort pour vaincre la fatigue et surmonter la douleur de sa

blessure tout à coup renaissante, a tué Lucile Grahn. Vous connaissez le

dénoûment du ballet de _la Sylphide_. La nymphe, frappée mortellement

par les maléfices de la méchante sorcière, s'évanouit: ses ailes se

détachent et se brisent.--C'était aussi dans ce ballet de _la Sylphide_

que Lucile Grahn dansait le soir de sa mort; et de même ses ailes sont

tombées cette fois, mais pour toujours! Le costumier n'a pas même essayé

de les rattacher.--Lucile Grahn était douce, spirituelle, aimable et

fine, et son talent lui ressemblait.

Que fais-tu donc, ô homme! si tu n'y prends garde, la femme va te

détrôner, autocrate barbu! Les temps prédits par les prophètes en

cotillon semblent approcher. L'émancipation féminine nous gagne de jour

en jour, et par toutes les voies; nous avons la femme à tragédies, la

femme à romans philosophiques, la femme Euclide, la femme Socrate, la

femme Mirabeau; celle-là se promène sous les ombrages de l'Académie;

celle-ci monte sur les _hustings_ et prononce une harangue à tous crins.

Il y a un mois, on a enterré une femme César qui avait la croix

d'honneur, dix-huit campagnes et quatorze blessures.

L'Académie française a proposé un prix de poésie. Le sujet est

magnifique: il s'agit de louer Molière. Oui remportera le prix? quelque

jeune barbe sans doute. Allons donc! est-ce que les barbes aujourd'hui

sont bonnes à quelque chose? Vingt poèmes rivaux se mettent sur les

rangs; un seul offre des qualités énergiques et viriles: l'Académie

demande quel est donc le gaillard qui a fait ces beaux vers-là? Un

corsage, des joues blanches et roses, de longs cheveux blonds, un

soulier de prunelle, une robe de soie, un mantelet de velours,

s'avancent et disent: «C'est nous!» L'Académie s'étonne et regarde, et

reconnaît madame Louise Collet-Révoil. Ainsi, le bataillon des poètes

académiques est mis, cette année, en déroute par madame Collet. Cette

héroïne dithyrambique n'en est pas à ses premières armes; elle avait

déjà bravement affronté l'Académie et obtenu une couronne. Madame Collet

a de plus l'attention délicate d'être jolie. Savez-vous que le métier

des quarante commence à devenir agréable? Mais, que dites-vous de madame

Collet faisant l'éloge de Molière et méritant le prix? N'est-ce pas un

peu embarrassant pour l'auteur des _Femmes savantes_, et la vengeance ne

vous semble-t-elle pas charmante et de bon goût? Si ce régime continue,

je déclare que je passerai chez la marchande de modes et chez la

couturière pour changer de culotte.

Au reste, et Dieu merci, nous commençons à prendre soin de nos grands

hommes. L'Académie n'a jamais manqué positivement à cette religion. Si,

de leur vivant, elle en a oublié quelques-uns, et des plus illustres,

Molière, par exemple, elle les caresse du moins après leur mort. Je veux

donc surtout parler de l'ingratitude jusqu'ici pratiquée par les

municipalités et par les villes; elles commencent à se repentir et à

comprendre que les images des hommes de génie debout sur les places

publiques ou sur la face des monuments, sont pour la multitude, comme

une gloire et comme un bel exemple perpétuellement visibles. Déjà Rouen

à Corneille; Strasbourg à Gutenberg; Louis-le-Saulnier à Bichat; ici, on

dresse un piédestal à Cuvier; là à Desaix. Paris achève la statue de

Molière, et voici qu'il songe à Jean Goujon. On mettra la statue sur la

fontaine des Innocents, un des chefs-d'oeuvre du sculpteur? Là, en

effet, Jean Goujon fut tué, le 24 août 1572, d'un coup d'arquebuse, le

jour du massacre de la Saint-Barthélémy, tandis qu'il semait au fronton

du palais les trésors de son fin et délicieux génie. Après tout, au

Louvre ou ailleurs, qu'importe? on prépare une statue à l'habile

sculpteur, et c'est là le point important et la louable pensée. Paris

devait bien cette reconnaissance au Phidias du château d'Anet, de

l'hôtel Carnavalet, de la salle des Cent-Suisses, de la chambre de Diane

et de tant d'oeuvres renommées, filles légères et gracieuses du goût

antique, souvenir charmant du ciseau grec. Oui, que nos cités se

peuplent de toutes ces nobles images! que la statue du poète, du soldat,

de l'orateur, de l'artiste, raniment partout l'exemple des grands

talents et des grands services! Cela ne vaut-il pas mieux que les

statues orgueilleusement inutiles?

Les deux premières semaines du mois de mai se sont d'ailleurs

particulièrement occupées de lampions et de chemins de fer; les fêtes

royales et les inaugurations à la vapeur ont absorbé tous les esprits;

on ne rencontrait par toute la ville que des figures affairées, les unes

officielles, les autres curieuses et populaires; celles-ci courant aux

illuminations et au feu d'artifice; celles-là s'apprêtant à débiter des

harangues qui n'étaient pas non plus sans artifice. Aujourd'hui, la

ville se ruait tout entière aux Champs-Élysées et dans les antichambres

des Tuileries: un autre jour, elle roulait sur les rails d'Orléans et de

la vieille cité normande. Voilà la vie de ce pays-ci: mouvement

perpétuel, comédie perpétuelle, rapide tourbillon! On parle de la

récente découverte de la vapeur: il y a longtemps que Paris l'avait

inventée!

Il a plu par torrents depuis huit jours, et entre autres pluies, nous

avons essuyé une averse de croix qui se sont accrochées à toutes sortes

de boutonnières. Les hommes se parent de rubans comme les coquettes; ils

sont terriblement femmes pour cela: la manie, loin de se guérir, s'en va

s'agrandissant. Vous avez vu ce projet de l'autre jour, qui a révélé un

honnête marquis occupant sa vie à courir vers tous les coins de

l'horizon, à la chasse d'un ruban et d'une croix; il y mangeait son

patrimoine, et, pour devenir chevalier, se faisait ronger par les

chevaliers d'industrie. Après ces recherches haletantes, notre homme

finit par recevoir un brevet de la sultane Falkir. L'honneur lui en

revint à 15.000 fr.; mais qu'est-ce que 15.000 fr au prix du titre de

grand cordon de l'ordre de la sultane? Le voilà bien joyeux! Arrive le

procès en question: l'illustre chevalier apprend qu'il a payé de cette

grosse somme un ruban que tous les garçons de café et les portiers

portent gratis. La leçon le corrigera-t-elle? Non: mon marquis doit être

en ce moment à la piste de quelque éperon d'or, de quelque étoile

polaire ou d'un ours blanc.

Un de nos dramaturges fameux et d'origine africaine a particulièrement

cette maladie des croix; il en a dépeuplé l'Espagne, la Belgique, la

France, et surtout l'Italie. Un jour, il entrait dans un salon avec une

collection de décorations sur la poitrine, enfilées les unes au bout des

autres, et pareilles à deux douzaines de mauviettes à la broche. «Que

faites-vous de tout cela? lui demanda quelqu'un.--Que voulez-vous,

répondit le Californien, ça amuse les nègres!» M. Alexandre D... aurait

pu ajouter que ça sert aussi à faire la traite des blancs.

Le brave capitaine Bruat s'est embarqué depuis peu de temps pour aller

prendre possession des îles Marquises dont il est gouverneur. Le plus

grave, le plus austère de nos ministres lui dit, après l'audience de

congé: «Allez, monsieur, partez pour cette contrée inculte et lointaine:

tâchez de civiliser les hommes et de rendre les femmes sauvages!»

Le Cirque-Olympique vient de mettre fin à ses batailles du boulevard du

Temple; son canon ne tonne plus; sa gargousse sommeille. Le Cirque a

pris possession de sa maison de campagne des Champs-Elysées; déjà Auriol

grimpe aux frises et sourit, et mademoiselle Caroline caracole.

L'Illustration, No. 0011, 13 Mai 1843 · 第 4 / 24 题