Monsieur François Xavier Lemieux,
Bien cher ami et dévoué défenseur,
En recevant votre lettre, je prends du papier pour vous répondre. Je
vous remercie de toutes vos démarches, de tout ce que vous avez fait
pour moi. Je remercie mes amis autant que je peux. Que Dieu leur rende à
tous, à vous, à chacun de mes bons avocats, à votre famille, à chacun de
vos petits enfants, le centuple de l'intérêt que vous me portez tous
ensemble. Surtout, que dans l'autre monde votre récompense soit belle.
J'ai reçu de tristes nouvelles de ma famille. Le 21, ma chère femme a
mis au jour un enfant qui n'a vécu que deux ou trois heures. Elle-même a
été en danger, paraît-il, pendant quelques jours. Mais hier j'ai reçu
une lettre du 28, même date que la vôtre. Et l'on m'apprend qu'elle est
mieux; que mes chers petits enfants sont gais et joyeux. Ce qui me
reconsole de la mort de mon tout petit (que je n'ai pu embrasser) c'est
qu'il a eu le temps d'être ondoyé.
Cher monsieur et ami, les _appels_ ne m'ont jamais inspiré grande
confiance, parce qu'il eut fallu à l'Angleterre renverser tout son
système d'administration de la justice, dans le Manitoba et surtout dans
le Nord-Ouest. Entendre l'appel, c'eût été condamner ce qu'Ottawa a fait
depuis quinze ans et condamner les approbations que l'Angleterre lui a
données, en tout, dans le système judiciaire de ce territoire.
Le bon Père André vient me voir, assidûment. Hier, il est venu me dire
la messe, j'ai eu le bonheur de communier. La communion me soutient.
Vous avez la bonté de dire que je rive mon nom éternellement à
l'histoire. C'est bon, pourvu que ma gloire soit édifiante.
Ce à quoi je travaille surtout, c'est à poser les principes de l'équité
dans le gouvernement de mon pays natal et, par la grâce du bon Dieu, à
river mon âme éternellement au Sacré Coeur de Jésus; en autant qu'un
pauvre coeur comme le mien peut être assez intimement lié au Saint Coeur
du Sauveur pour dire qu'il lui est rivé.
Vous paraissez étonné de ce que je suis calme. Vous devriez bien être
étonné plutôt de ce que je ne le suis pas plus. Car l'Archevêque Bourget
de son vivant m'a dit: _Tenez-vous prêt à tout événement en vous
conservant dans un calme inaltérable, je vous bénis._ Et le saint évêque
a prié pour moi. Or, j'ai confiance que ses prières en ma faveur ont été
exaucées, et que je suis à l'ombre de sa bénédiction.
Ce matin, de bonne heure, l'un des plus beaux anges de Dieu m'a apparu,
et m'a dit: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...» Et en
entendant ces paroles j'ai éprouvé une grande consolation. Cet ange est
un des anges gardiens de la droiture parmi les hommes. La merci le porte
sur ses ailes. C'est un des messagers de la clémence de Dieu la plus
grande. Et j'ai vu que l'ange était carrément en faveur de ma cause. Je
pense qu'il m'a été envoyé à cause des efforts que je fais pour ne pas
me distraire de ce qui me paraît juste. Vous autres qui voyez tout ce
qui se passe, tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, vous pourrez voir
aujourd'hui, 4 novembre, s'il arrive quelqu'événement propre à justifier
ces paroles: «Votre mort est reprise. Il y a dix avocats...»
Cher monsieur et ami, la Providence toute bonne m'a mis en rapport avec
vous. Vous m'avez tendu la main, monsieur Fitzpatrick et vous dans le
temps de besoin pressant. Soyez-en bénis. Il ne vous a guère été
possible de plaider ma cause devant la cour de Regina.
Mais votre dévouement a fait des efforts et des luttes que la main de
Dieu a déjà mis dans la balance des bonnes oeuvres. Celui qui ne laisse
pas perdre les verres d'eau ne laissera pas perdre tant de générosité.
Que votre dame reçoive mes humbles respects et mes remerciements pour
les prières qui s'élèvent du coeur de ses petits enfants, en ma faveur.
Car si vos petits enfants prient pour moi, il ne m'est pas permis de
douter que j'en sois pour beaucoup redevable à madame Lemieux.
Mes compliments, mes remerciements au docteur Fiset; j'aurais aimé
savoir s'il a reçu la pièce de poésie que je lui ai envoyée au
commencement du mois d'août.
Quoiqu'il arrive, j'espère que vous ne vous laisserez pas ennuyer par
les reproches malveillants. Les échecs ne m'étonnent pas. C'est contre
les échecs que je travaille depuis quinze ans. C'est malgré les échecs
que je suis resté fidèle à nos amis. Et moi qui prie Dieu de bénir mes
ennemis, comment voulez vous que je ne vous tienne pas dans l'étage le
plus élevé de mon estime.
Tout à vous,