Testament de Louis David Riel.
Je fais mon testament, conformément au conseil qui m'a été donné par le
R. P. Alexis André, mon charitable confesseur et très dévoué directeur
de conscience.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je déclare que ceci est mon
testament, que j'ai écrit librement dans la pleine possession de mes
facultés mentales.
Les hommes ayant fixé le 10 novembre prochain, comme la date de ma mort,
et comme il est possible que la sentence soit exécutée, je déclare
d'avance que ma soumission aux ordres de la Providence est sincère, que
ma volonté s'est rangée avec une entière liberté d'action, sous
l'influence de la grâce divine de Notre Seigneur Jésus-Christ, du côté
de l'Église catholique, apostolique et romaine. C'est en Elle que je
suis né et par Elle aussi que j'ai été régénéré.
J'ai rétracté ce que j'ai dit et professé de contraire à sa doctrine et
je le rétracte encore. Je demande pardon du scandale que j'ai causé. Je
ne veux pas qu'il y ait de différence entre moi et les prêtres de
Jésus-Christ, gros comme une tête d'épingle. Si je dois mourir le 10 de
ce mois, c'est-à-dire, dans quatre jours, je veux faire tout en mon
pouvoir, avec le secours de mon divin Sauveur, pour mourir en harmonie
parfaite avec mon Créateur, mon Rédempteur et mon Sanctificateur en même
temps qu'avec la sainte Église catholique. Si Dieu veut bien m'accorder
le bienfait inestimable de la vie, je veux de mon côté monter sur
l'échafaud et me résigner à la Providence en me tenant dégagé comme je
le suis aujourd'hui, de toutes les choses terrestres; car je comprends
que le plus sûr moyen de bien faire est de mettre ses desseins en
pratique d'une manière entièrement désintéressée, sans passion, sans
excitation, sous le regard de Dieu, en aimant son prochain, ses amis et
ennemis comme soi-même, pour l'amour de Dieu.
Je remercie ma bonne et tendre mère pour m'avoir aimé d'un amour si
chrétien. Je lui demande pardon pour toutes les fautes dont je me suis
rendu coupable contre son amour, le respect et l'obéissance que je lui
dois. Je lui demande aussi pardon pour les fautes que j'ai commises
contre mes devoirs envers mon bien aimé et regretté père et envers sa
mémoire vénérable.
Je remercie mes frères et soeurs pour le grand amour et la grande bonté
qu'ils ont eus pour moi. Je leur demande aussi pardon pour mes fautes de
toutes sortes et pour toutes les erreurs dont j'ai pu me rendre coupable
à leurs yeux.
Je remercie mes parents et ceux de ma femme pour l'affection et la
bienveillance qu'ils m'ont toujours montrées--en particulier mon
affectionné et bien aimé beau-père; ma belle-mère, mes beaux frères et
belles-soeurs. A eux aussi je demande pardon pour tout ce qui, dans ma
conduite, n'a pas été bien ou aurait été mal.
Je donne une franche et amicale poignée de main à mes amis de tout âge
et de tout rang, de toute classe et de toute condition. Je les remercie
pour les services qu'ils m'ont rendus. Ma reconnaissance, je la témoigne
particulièrement à ceux de mes amis, tant de ce côté-ci de la frontière
que de l'autre côté, qui ont daigné s'occuper de mes affaires en public,
aux Oblats de Marie Immaculée, à la Société St. Sulpice et aux Soeurs
grises pour tous les bienfaits que j'ai reçus d'eux depuis mon enfance.
Je leur offre mes remerciements.
J'ai des bienfaiteurs de l'autre côté de la frontière, des amis dont la
bonté pour moi a été au-delà de toute mesure. Je leur demande d'accepter
mes remerciements, d'excuser charitablement mes défauts. Si ma conduite
a pu, en quelque façon offenser, quelqu'un soit dans les grandes choses
ou dans les petites, je leur demande de me pardonner en tenant compte
des excuses qui peuvent être en ma faveur: et quant à la somme de mes
véritables fautes _mei culpabilitates_, j'espère qu'ils auront la bonté
de me les pardonner devant Dieu et devant les hommes.
Je pardonne de tout mon coeur, de tout mon esprit, de toutes mes forces
et de toute mon âme à ceux qui m'ont causé du chagrin, qui m'ont fait de
la peine, qui m'ont causé du dommage, qui m'ont persécuté, qui sans
raison m'ont fait la guerre pendant 15 ans, qui m'ont fait un semblant
de procès, qui m'ont condamné à mort, et s'ils désirent réellement me
vouer à la mort je leur pardonne entièrement, comme je demande à Dieu de
me pardonner entièrement toutes mes fautes au nom de Jésus-Christ.
Je remercie ma femme pour sa bonté et sa charité à mon égard, pour la
part qu'elle a prise si patiemment dans mes pénibles travaux et mes
difficiles entreprises. Je la prie de me pardonner la peine que je lui
ai causée volontairement. Je lui recommande d'avoir soin de ses petits
enfants, de les élever d'une manière chrétienne, avec une attention
particulière pour tout ce qui a rapport aux bonnes pensées, aux bons
discours, aux bonnes actions et aux bonnes compagnies.
C'est mon désir que mes enfants soient élevés avec grand soin en tout ce
qui touche à l'obéissance à l'Église, leurs maîtres et leurs supérieurs.
Je leur recommande de montrer le plus grand respect, la plus grande
soumission et la plus complète affection envers leur bonne mère. Je ne
laisse à mes enfants ni or ni argent, mais je supplie Dieu, dans son
infinie miséricorde de remplir mon esprit et mon coeur de la vraie
bénédiction d'un père que je désire leur donner: Jean, mon fils,
Angélique, ma fille, je vous bénis au nom du Père, du Fils et du
Saint-Esprit, pour que vous vous appliquiez à connaître la volonté de
Dieu et soyiez fidèles à l'accomplir en toute piété et sincérité; pour
que vous pratiquiez la vertu fermement et simplement, sans parade ni
ostentation, pour que vous fassiez le plus de bien possible sans manquer
aux autres dans la limite d'une juste obéissance au clergé constitué,
prêtres et évêques, surtout à votre évêque et à votre confesseur. Je
vous bénis, pour que votre mort soit douce, édifiante, bonne et sainte
aux yeux de l'Église et Jésus-Christ Notre Seigneur.--_Amen._
Je vous bénis, enfin, pour que vous cherchiez et trouviez le royaume de
Dieu et pour que vous puissiez de plus reposer en Jésus, Marie, et
Joseph. Priez pour moi.
Je laisse mon testament au Rév. Père Alexis André mon confesseur. Je
prie mes amis de partout de tenir le nom du Père André côte à côte avec
le mien! Je l'aime le Père André.