AVANT LE GIBET

L'exécution était fixée au 10 novembre. Les ministres s'étaient réunis

pour statuer une dernière fois (ils le croyaient du moins) sur le sort

de Riel; et ils avaient décidé A L'UNANIMITÉ, que ce qu'ils appellent la

loi suivrait son cours.

Cette unanimité, que M. Chapleau a fait connaître plus tard (le vendredi

13), aux députés réunis à Montréal, est un fait aussi grave que

douloureux.

Car elle prouve que les trois ministres canadiens-français ne s'étaient

pas bornés à la faiblesse de subir la loi du plus fort, et à l'insigne

lâcheté de conserver leur place dans un gouvernement que déclarait la

guerre à leur nationalité.

Leur rôle n'avait pas été seulement passif. Leur complicité avait été

agissante.

A la question de savoir _si Louis Riel serait pendu_, MM. Langevin,

Chapleau et Caron avaient répondu: OUI.

On sait maintenant sous l'influence de quels motifs cette odieuse

décision a été prise.

D'une part, Sir John A. Macdonald avait décidé que Riel paierait de sa

tête le crime d'avoir révélé au monde les infamies de l'administration

du Nord-Ouest, et il mettait maintien de cette résolution une

obstination sénile.

D'autre part, M. Mackenzie Bowell, l'ex-grand maître des orangistes,

était revenu, il y a environ un mois, d'un voyage auprès de ses

constituants. D'après des informations de source sûre, il aurait été

très sérieusement effrayé de leur disposition d'esprit; et à son retour,

il aurait dit à Sir John A. Macdonald qu'il fallait à tout prix

satisfaire les orangistes ou renoncer à leurs concours.

On peut considérer les renseignements de M. Mackenzie Bowell, comme

ayant eu un considérable et pernicieuse influence sur l'issue fatale du

drame de Regina.

Mais il ne suffisait pas de faire mourir un prisonnier désarmé et sans

défense; il fallait s'occuper de prévenir dans le Canada français et

notamment à Montréal les effets de la fureur populaire.

Que le gouvernement ne dise pas qu'il ignorait les véritables sentiments

de la population canadienne. Il se trompait, sans doute, sur la

possibilité de remonter le courant; mais il était informé d'une façon si

exacte de l'existence de ce courant, qu'il avait pris des mesures pour

détourner l'attention et pour diriger d'un autre côté la colère du

peuple.

Dans la persuasion que l'exécution de Riel aurait lieu le 10 novembre,

on avait résolu d'éviter qu'il y eut, le 10 novembre, une émeute à

Montréal contre le gouvernement; et comme mesure de précaution, on

n'avait rien trouvé de mieux que d'occuper le peuple, en soudoyant pour

le 6 ou le 7 du même mois, une autre émeute, contre M. Beaugrand, maire

de Montréal, et ennemi, connu du gouvernement.

Nous n'avons pas à rappeler ici, dans quelles circonstances, un mandat

d'arrestation avait été dirigé contre l'ouvrier Gagnon, pour avoir tiré

sur la police chargée d'exécuter dans son domicile une mesure

d'isolement, prescrite par le bureau de santé. M. Beaugrand, redoutant,

non sans raison, un nouveau conflit entre Gagnon et la police, et

voulant prévenir autant que possible toute cause d'émotion ou de trouble

dans la rue, n'avait pas hésité à se rendre lui-même, avec douze agents,

dans ce lieu infesté par la picote, pour assurer l'exécution pacifique

du mandat judiciaire.

Cet acte qui, dans tous les cas, révélait au moins, dans le maire de

Montréal, un homme assez courageux, pour payer de sa personne et pour

s'exposer à la fois à des coups de fusil, à l'épidémie et au

mécontentement des adversaires du règlement sanitaire, avait été

diversement apprécié. Il avait même été fortement blâmé par une partie

de la population ouvrière canadienne-française, très-hostile à la

vaccination et à l'isolement.

Toutefois, le mécontentement de la première heure commençait déjà à

s'apaiser, lorsque les hommes qui avaient résolu de sacrifier Riel aux

orangistes, résolurent d'exploiter le terrible fléau que pèse sur la

cité de Montréal, en soulevant les passions de la foule contre le maire

et contre le bureau de santé et en poussant ouvertement à la révolte

contre l'application des règlements sanitaires.

Le jour de l'ouverture de cette campagne, (jeudi 6 novembre), coïncidait

avec l'arrivée à Montréal d'un employé du gouvernement à Ottawa, qui

passait à tort ou à raison pour collaborer aux frais du gouvernement à

la _Minerve_ et pour apporter à la _Minerve_ et au _Monde_ les

instructions des ministres.

C'est alors que parurent dans la _Minerve_ et dans le _Monde_ des

articles actuellement déférés à la justice, dont la violence dépasse

l'imagination et dans lesquels l'incitation à la guerre civile est

patente. En même temps, un placard plus incendiaire, s'il est possible,

sortait de l'imprimerie du _Monde_, et était distribué dans la classe

ouvrière à un nombre incalculable d'exemplaires.

On ne peut prévoir quelle eut été, sur une population inflammable, la

conséquence de cet appel aux passions si, à l'exception du _Monde_ et de

la _Minerve_, tous les journaux conservateurs aussi bien que libéraux,

tous les corps publics et tous les bons citoyens ne s'étaient mis

résolument en travers d'un mouvement aussi dangereux pour la paix

publique que pour le succès de la lutte contre l'épidémie.

Mais les meurtriers de Riel ne se souciaient ni de la paix publique, ni

de l'épidémie qui décime Montréal. Ils voulaient étouffer le bruit de

l'exécution de Riel sous un autre bruit, couper en deux la population

canadienne-française de Montréal; et à la veille d'un deuil national,

ils ne reculaient devant aucune infamie, pour essayer de ruiner auprès

du peuple l'influence d'un maire libéral.

_L'exécution de Riel n'eut pas lieu le 10 novembre._

A la dernière heure, on apprit qu'un nouveau sursis de six jours était

accordé au condamné.

Faut il dire _accordé_, quand en face de la résolution implacablement

prise, ce sursis n'était qu'une souffrance de plus, un raffinement de

cruauté, une agonie d'une semaine?

On affirme que le gouvernement ne s'était pas souvenu à temps, pour

faire parvenir un exprès à Regina, de la disposition de la loi, selon

laquelle nulle exécution capitale ne peut avoir lieu dans le Nord-Ouest,

sans que le shérif air reçu à cet effet un warrant signé du

gouverneur-général en conseil.

C'est pour permettre aux ministres de réparer ce vice de procédure, que

le sursis aurait été prononcé.

Le condamné pouvait-il être exécuté, à la suite de cette erreur et de ce

dernier sursis qui équivalait, en fait, à un rétablissement de la peine

de la torture?

Lorsqu'on apprit que telle était en effet l'intention des ministres, un

long cri d'horreur s'éleva, même dans la population anglaise, contre ce

nouvel acte d'inhumanité sans précédent chez les peuples civilisés.

Il y a quatre ans, un Irlandais reconnu coupable de meurtre avait été

condamné à mort. Une délégation de ses compatriotes vint trouver Sir

John A. Macdonald pour solliciter sa grâce.

Elle offrait d'apporter la preuve que le condamné était atteint

non-seulement de folie individuelle, mais de folie héréditaire, que son

père avait été atteint au même âge que lui et était mort mou, que son

aïeule avait été victime de cette terrible maladie et que par conséquent

le condamné n'était pas responsable de ses actes.

Sir John A. Macdonald n'ayant pas cru pouvoir se rendre aux arguments

que les Irlandais faisaient valoir auprès de lui pour obtenir la grâce

de leur compatriote, ceux-ci lui demandèrent au moins d'accorder un

sursis de quelques jours, en se faisant forts de compléter leur preuve

dans l'intervalle.

Mais Sir John A. Macdonald répondit--cette fois avec raison--que n'étant

pas sûr d'accorder la grâce, il ne pouvait pas accorder de sursis, parce

que ce serait trop cruel, et que, si le condamné était exécuté plus

tard, son exécution deviendrait un véritable meurtre.

Que penser alors, de la froide cruauté, avec laquelle on imposait à Riel

un dernier sursis de six jours,--non pas même pour délivrer de son sort,

mais pour réparer un vice de procédure?

Ce sursis était le quatrième.

Richardson avait fixé, une première fois, l'exécution au 18 septembre,

sachant très bien que ce délai serait insuffisant pour l'appel.

Un second sursis, qui ne pouvait pas laisser au conseil privé le temps

de se réunir, avait été accordé jusqu'au 16 octobre.

Un troisième sursis avait ajourné l'exécution au 10 novembre.

Le meurtre était maintenant reporté au 16, par suite d'un oubli de la

loi...!

Mais à côté de Riel, il y avait deux femmes.

C'est sur elles que s'est manifestée la férocité de cette succession de

sursis, qui leur ont fait subir plusieurs mort.

La mère de Louis Riel, une noble femme, la veuve du patriote de 1847,

est devenue folle.

Mme Louis Riel était enceinte.

Quelle situation, et que de poignantes douleurs!

Elle est accouchée, il y a quelques jours d'un enfant qui n'a vécu que

deux ou trois heures!

Pauvre petit! Déjà il avait trop souffert avant de naître. Les douleurs

de sa mère avaient tari en lui les sources de la vie.

Qui donc est responsable de la mort de cet orphelin, qui n'aura pas même

connu le sourire de sa mère, et dont les caresses n'auront pas pu

soulager les larmes de cette veuve infortunée?

Ah! Il est commode, quand on siège à Ottawa, dans un ministère auquel on

se cramponne par la fourberie et la trahison, de se dire que, pour

rester quelques semaines encore au pouvoir, on peut bien consentir à ce

que Sir John A. Macdonald se passe le plaisir de voir se balancer la

tête d'un ennemi au bot d'un gibet!

--Qu'est-ce que cela, la vie d'un homme, a dit la _Minerve_? Qu'est-ce

que cela, quand le meurtre de cet homme est l'enjeu d'une partie

électorale, dont on a longuement calculé le point fort et le point

faible, et quand on se croit assuré de l'impunité?

Oui! mais cet homme n'était pas seul!

Il avait une femme dont la vie est empoisonnée; une mère dont le cerveau

n'a pas résisté à la douleur!

Il avait des enfants en bas âge, que ce meurtre a rendus orphelins!

Il attendait un dernier né qui n'a pas pu survivre aux tortures de sa

mère!

L'enfant est mort! L'aïeule est devenue folle! La tête du père s'est

balancée au gibet!

Les bourreaux ont été plus durs et plus cruels que la loi du Nord-Ouest

elle même!

Pourtant, avant de céder au sentiment de réprobation indignée qui

n'allait pas tarder à s'emparer de tous les coeurs, le peuple canadien

était destiné, lui aussi, à subir une épreuve préparatoire.

Le jeudi 12 novembre,--alors que le public n'était pas encore fixé sur

le sort de Riel,--on apprit avec stupeur, qu'un banquet organisé avant

le sursis et destiné, dans l'intention des organisateurs, à tomber le

lendemain même de la mort de Riel, avait eu lieu le mercredi 22, à

Winnipeg en présence de deux ministres. L'un d'eux, un

Canadien-français, Sir A. P. Caron, ministre de la milice, avait trinqué

avec des orangistes à la mort de Riel! L'autre, M. White, avait voué

Riel à l'indignation publique!

Nous empruntons à un journal anglais, le _Montreal Herald_ l'expression

éloquente de l'indicible dégoût provoqué dans toutes les classes de la

population, sans distinction de partis ni de races, par cette hideuse

bombance:

Un prisonnier politique sous le coup d'une sentence de mort est

dans la prison de Regina. L'exécution a été retardée

temporairement. Un banquet est organisé à Winnipeg. Les

partisans du gouvernement, mécontents du sursis qu'il a accordé

de son chef, déclarent que pour cette raison, ils n'assisteront

pas au banquet. Un journal ministériel de Winnipeg, pour assurer

le succès du banquet de leurs partisans et ramener les

récalcitrants, publie le lendemain un article double-interligné

annonçant que les deux ministres, MM. White et Caron, seront

présents pour annoncer que la sentence de mort prononcée contre

le prisonnier politique sera certainement exécutée. Les

partisans satisfaits de cette déclaration accoururent en foule

au banquet qui, au lieu d'être un fiasco, eut un immense succès.

Les ministres s'y rendirent et exécutèrent l'étrange corvée qui

leur était imposée par le zèle des partisans. Sir Adolphe Caron,

ministre de la milice annonça _qu'il n'avait aucune sympathie

pour les traîtres et que la justice suivrait son cours._ M.

Thomas White _voua Riel à l'exécration publique_. On nous assure

que ces expressions furent reçues avec de bruyantes

manifestations de joie. Qui pourrait en douter? En égard à ces

déclarations, le banquet eut un grand succès. Le comité, au lieu

d'être en déficit, n'a eu aucune difficulté à amarrer les deux

bouts.

Voilà un emploi nouveau pour les membres du cabinet, et les

instincts chevaleresque de notre âge et de notre race sont

illustrés d'une manière aussi nouvelle que bizarre; les affaires

d'état les plus solennelles peuvent être traitées de la même

manière qu'un caucus de faubourg; et c'est au milieu de

l'excitation tumultueuse des bouteilles de champagne que le

gouvernement de notre pays rend des arrêts redoutables de vie et

de mort. Cela peut être considéré par des partisans comme étant

l'idéal de l'homme d'état, mais nous croyons que des gens

sérieux et sages qui le considèrent ainsi, seront rares et bien

espacés, et que la grande majorité des Canadiens qui parleront

de la moralité de ce spectacle exprimeront l'espoir, pour

l'honneur de notre civilisation tant vantée, qu'il ne se

renouvellera plus.

En somme, le prisonnier de Regina avec ses membres enchaînés,

son intelligence égarée, sa vie ne tenant qu'à un fil, est,

selon nous, plus digne de respect et de sympathie que cette

exhibition de partisans féroces de Winnipeg, que cette indigne

prostitution des fonctions ministérielles. L'idée d'exploiter la

sauvagerie des partisans pour forcer la main au gouvernement et

assurer les dépenses d'un dîner, quand l'homme contre lequel ce

mouvement est dirigé doit souffrir l'équivalant de l'agonie

même, démontre une dépravation diabolique tellement inouïe qu'on

ne saurait trouver aucun précédent dans un pays civilisé.

Il y avait longtemps que Sir A. P. Caron avait renié sa race et la

langue de ses ancêtres. On ne prévoyait pas qu'il pousserait l'ignominie

jusqu'à s'en vanter dans un banquet de cannibales. Mais cela même, en

portant le dégoût à son comble, ne surprit pas autrement ceux qui le

connaissaient. On ne savait pas ce qu'il pouvait faire, mais on le

savait bon à tout faire pour un hochet ou des faveurs.

[Illustration: Croix.]

Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest Sa vie, son procès, sa mort · 第 29 / 67 题