MONSIEUR RIEL.

Je suis prêt à vous recevoir, vous et votre conseil, et à vous

protéger jusqu'à ce que le gouvernement ait pris des mesures à

votre égard.

Il n'y a pas un militaire, ayant le sentiment de sa position et de sa

responsabilité, qui ne soit prêt à déclarer que cette lettre comportait

la garantie que celui à qui elle était adressée, aurait la vie sauve,

s'il consentait à faire sa soumission. C'était un engagement d'honneur.

On sait comment il a été faussé.

Riel s'est rendu le 15 mai. Il a été immédiatement dirigé sur Regina. Le

gouvernement lui avait préparé un tribunal, choisi tout exprès pour le

condamner sans l'entendre; et le premier acte de ses geôliers a été de

faire subir à l'homme, que le général Middleton avait traité comme

belligérant, le supplice inutile et odieux des fers et du boulet.

Cet acte de barbarie ne saurait être considéré comme le résultat de

l'excès de zèle d'un subalterne féroce, car Sir John A. Macdonald en a

assumé la responsabilité devant le parlement, dans la séance du 7 juin,

en réponse à une interpellation de M. Laurier.

Si le Canada avait été administré par un gouvernement soucieux de sa

bonne renommée devant l'étranger et devant l'histoire, il semblait, au

lendemain de la pacification, qu'une amnistie générale s'imposât.

S'il est vrai qu'une insurrection politique mérite à tout le moins des

circonstances atténuantes, lorsque ceux qui ont eu recours aux armes, y

ont été en quelque sorte contraints par d'intolérables souffrances et

des dénis de justice persistants, nulle cause n'était plus digne de

pardon que celle des Métis.

Jamais griefs n'avaient été plus fondés. Tout le monde l'a reconnu. Mgr

Taché et Mgr Grandin l'ont proclamé tour à tour. Le gouvernement

lui-même été obligé d'en faire indirectement l'aveu, en accordant aux

Métis, après la révolte, ce qu'ils réclamaient vainement depuis hui

années.

Des _scripts_ on déjà été remis à plus de deux mille Métis.

Il résulte de ces concession tardives, la preuve évidente que les Métis

avaient raison de se plaindre, et la preuve non moins convaincante que,

sans l'insurrection ils n'auraient rien obtenu.

Si l'on ajoute à cette démonstration, que les Métis n'ont pas tiré le

premier coup de feu; et que des spéculateurs, des aventuriers, des

agents subalternes du gouvernement sont véhémentement suspects d'être

les véritables instigateurs de l'insurrection, alors l'amnistie ne se

présentait plus seulement comme un acte de clémence, mais comme un

devoir de justice.

Malheureusement, le gouvernement de Sir John A. Macdonald ne l'entendait

point ainsi.

Plus les Métis avaient raison, plus les ministres considéraient qu'il

fallait que Riel mourût. Admettre des circonstances atténuantes à

l'insurrection, cela équivalait à déclarer les ministres coupables.

Coupables! Ils l'étaient et ils le savaient. Mais ils ne voulaient pas

qu'on le dit, ni surtout que les électeurs canadiens le crussent. Ils se

figurèrent que pour couvrir devant le public l'énormité de leurs fautes

passées, il importait d'abord de tuer Riel.

Mais il ne suffisait pas de le tuer; il fallait en même temps travailler

à faire le silence sur cette sombre histoire de plus huit années de

vexations, de fraudes et d'abandon.

De ce jour, tous les efforts du gouvernement furent consacrés à un

double but:

Organiser une comédie judiciaire, dans des conditions telles que Riel ne

pût en aucun cas échapper à la corde.

S'assurer d'un juge assez vil, pour qu'on fût bien certain qu'il n'y

aurait qu'un faux semblant de débat; et que les ministres ne seraient

point exposés à voir dérouler, devant le jury et devant le pays, la

longue série des griefs, peut-être des instigations d'agents

provocateurs, qui avaient mis aux Métis les armes à la main.

En un mot, il fallut empêcher avant tout de faire la preuve que les

Métis n'étaient pas des insurgés, mais de pauvres gens en état de

légitime défense.

Malheureusement, la législation des territoires du Nord-Ouest allait

mettre entre les mains d'un gouvernement prévaricateur, les moyens de

tout oser et de tout faire.

[Illustration: PRISON DE REGINA]

Les Actes des territoires du Nord-Ouest, votés par le parlement

canadien, en violation du droit commun anglais, établissent que les

crimes commis dans le Nord-Ouest seront jugés par un simple magistrat

stipendiaire, assisté d'un juge de paix, et avec le concours de six

jurés choisis par le juge.

Cette justice expéditive et sommaire avait été établie en 1875 alors que

le pays était presque inhabité, dans le but de statuer, comme on statue

au désert, sur des actes de maraude, des meurtres entre sauvages ou des

vols de bestiaux. Mais personne n'avait jamais considéré qu'une telle

législation dût s'appliquer à l'un des plus grands procès politiques du

siècle.

L'Acte de 1877, voté sous l'administration libérale, avait même

expressément réservé le cas où il se présenterait une cause grave et

réclamant des garanties spéciales. Il déclarait que, dans tout procès

emportant la peine capitale, l'accusé pourrait réclamer que les débats

eussent lieu devant la cour du banc de la Reine de Winnipeg, avec le

concours d'un jury régulier et l'ensemble des garanties contenues dans

la loi de procédure criminelle de Manitoba.

Mais, un an après le vote de cette loi qui laissait quelques garanties

aux accusés, sir John A Macdonald était entré au pouvoir; et le premier

soin du chef orangiste avait été d'organiser systématiquement la

tyrannie et le déni de justice, en soumettant les Actes du Nord-Ouest à

une refonte générale.

Dans cette refonte qui a pris le d'Acte de 1880, et qui est l'oeuvre

personnelle de sir John A. Macdonald, on a conservé toutes les mesures

d'exception prévues par la législation antérieure: le magistrat

stipendiaire, les six jurés nommés par le juge, etc. Mais en prenant

toute ces mesures à son compte et en les sanctionnant à nouveau, la

majorité conservatrice a rayé méthodiquement du nouveau bill, les

garanties précédemment introduites par les libéraux et destinées à

tempérer ce que cette législation exceptionnelle pouvait présenter

d'abusif.

Sous l'empire de la loi votée par le ministère libéral, Louis Riel eût

été jugé à Winnipeg, par un juge de la cour du banc de la Reine, assisté

de douze jurés, dont six parlant la langue de l'accusé, et sur la liste

desquels celui-ci aurait le droit d'en récuser vingt.

Mais Sir John A. Macdonald, prévoyant l'éventualité de la terreur à

rétablir un jour dans le Nord-Ouest, avait eu la précaution de faire

détruire par sa majorité, cette disposition protectrice du droit des

accusés.

Et il avait trouvé un Parlement, qui avait consenti à voter, sur sa

demande, ce règlement inouï, aux termes duquel un citoyen libre, privé

de toutes les garanties de _l'habeas corpus_ et du jugement par ses

pairs, est livré à la merci d'un officier de police subalterne, et où

cet officier de police, qui n'est pas un juge, exerce le droit de vie et

de mort, à la seule condition de se faire assister (amère dérision!) par

six marionnettes désignées par lui et faisant mine de remplir les

fonctions de jurés.

Nul Canadien n'est censé ignorer la loi. Mais très peu de Canadiens

avaient feuilleté les Actes des territoires du Nord-Ouest, avant le

procès de Riel. A la date du 21 juin, les avocats de Riel eux-mêmes

étaient assez peu fixés, et dans tous les cas bien loin de prévoir la

stupéfiante juridiction à laquelle leur client allait être soumis; car

ils se rendaient à Ottawa, pour demander à Sir John de faire juger Riel

devant la Cour suprême; et Sir John, évitant avec soin de démasquer trop

tôt ses batteries, se bornait à leur faire une réponse évasive.

Ce fut le journal _La Presse_ qui souleva, le premier, la question

légale, et qui fit connaître les textes au public, en révélant ainsi le

péril auquel la défense était exposée. En même temps, _La Presse_

indiquait le remède; et elle invitait le gouvernement à profiter de ce

que les chambres étaient encore en session, pour faire voter d'urgence

un _bill_ qui eût assuré à Riel un jury régulier.

Mais demander au gouvernement de lâcher lui-même sa proie, c'était peine

perdue, c'était presque naïf; et malheureusement les députés, qui

eussent pu, au défaut du gouvernement prendre l'invitation pour leur

compte, ne semblèrent point y prendre garde.

Cependant, le 16 juillet, à la séance du soir, quelques instants avant

que Sir John A. Macdonald déposât la proposition qui allouait au général

Middleton une gratification de $20,000, M. Bergeron--auquel il devra

être tenu compte de cette initiative--demandait au gouvernement de faire

modifier la loi de façon à donner à Riel la garantie d'un jury mixte.

Sir Hector Langevin répondit, en donnant l'assurance que Riel aurait un

procès régulier et _que le jury serait choisi dans de hautes conditions

d'impartialité!_

Cette promesse, qui précédait de deux mois celle de la commission

médicale, a eu le sort que chacun sait. Désormais, le nom de Sir Hector

Langevin est devenu synonyme de celui de _parole faussée_.

A la veille de la prorogation du Parlement, M. le sénateur Trudel avait

fait au Sénat la même demande, et il lui avait été répondu que «le

gouvernement n'avait pas considéré la question.»

C'était un autre mensonge.

Le gouvernement avait si bien considéré la question, qu'il savait que

l'Acte des territoires du Nord-Ouest l'autorisait à y rendre exécutoire,

par simple proclamation du gouverneur en conseil, toute loi de droit

_commun antérieurement votée_ par le Parlement du Canada.

Seulement, au lieu d'user ce cette faculté de donner à Riel un juge et

un jury, le gouvernement s'en était servi, après une minutieuse étude,

pour modifier au détriment de l'accusé, les règles de procédure qui

eussent pu créer, en sa faveur, un cas de nullité et lui donner quelque

chance d'échapper à la mort.

Ainsi, comme on avait oublié d'écrire _l'indictment_ sur parchemin, une

proclamation du gouverneur-général en conseil déclara, avec effet

rétroactif, que la disposition de loi aux termes de laquelle le

parchemin a cessé d'être obligatoire, serait considérée comme applicable

aux territoires du Nord-Ouest.

C'était la façon dont les ministres entendaient user de leurs

attributions pour améliorer le régime judiciaire du Nord-Ouest!

Cependant l'ensemble des mesures prises n'était pas encore complet.

Les ministres avaient entre les mains, grâce à l'acte de 1880, une

législation qui leur permettait de tout faire avec impunité. Il leur

fallait un instrument assez pervers et assez dépourvu des moindres

instincts de la conscience et de l'honneur, pour appliquer cette

législation avec toute la férocité qu'elle comporte.

Il est triste de dire que plusieurs magistrats avaient brigué la

fonction de juger Louis Riel.

Entre tous, le gouvernement crut avoir trouvé son homme, en faisant

choix de Richardson.

A une époque déjà ancienne, bien des scélérats sinistres ont déshonoré

en Angleterre le siège du juge, prostitué la justice et transformé

odieusement la loi en machine à persécutions politiques et à meurtres

judiciaires. Jeffries, sous Jacques II, a laissé un nom qui dépasse en

horreur les souvenirs les plus atroces des temps de barbarie. En

Irlande, Lord Norbury, Sir William Parsons, que subornait des témoins

pour se faire dénoncer ses ennemis, les jugeait, les condamnait à mort

et se faisait ensuite adjuger leurs biens confisqués, ont donné

l'exemple de tout ce qu'on peut attendre de la corruption associée à la

férocité, en un temps où les passions et le fanatisme sont déchaînée.

Quand on dressera, pour recueillir les noms de tous ces hommes et les

clouer au pilori de l'histoire, un _livre de sang_, Richardson, venu un

siècle plus tard aura le droit d'y réclamer sa place et de fermer la

liste des magistrats voués à l'exécrations des siècles à venir.

Richardson, quoique _La Minerve_ ait essayé de faire croire le

contraire, est orangiste et conservateur.

Il appartient à une famille conservatrice d'Ontario, dont Sir John A.

Macdonald a voulu récompenser les services électoraux, en appelant cet

homme à un emploi salarié au département de la justice à Ottawa, en

1869. Depuis cette date jusqu'en 1877, il s'y éleva de degré en degré,

toujours grâce de Sir John A. Macdonald, et lorsque l'avant dernière

administration conservatrice prit fin, en 1875, il avait remplacé

pendant un an le député ministre.

M. Mackenzie, en arrivant au pouvoir, ne sut que faire de cet adversaire

politique dont l'incapacité déjà proverbiale égalait l'importance

bouffie. Au lieu d'en purger l'administration, il eut la faiblesse de se

borner à lui imposer une disgrâce; et pour en débarrasser au moins le

département, il l'envoya au Nord-Ouest comme magistrat stipendiaire, à

une époque où les fonctions du magistrat stipendiaire consistaient à

juger les Sauvages. Personne ne pouvait prévoir que sir John A.

Macdonald imaginerait, trois ans plus tard, de confier à ces agents de

police, qu'on nomme magistrats stipendiaires, le droit de juger les

procès de haute trahison.

Au Nord-Ouest, Richardson ne tarda pas à conquérir une réputation de

sottise, de crasse ignorance, de partialité, de rigueur stupide et de

basse servilité, sur laquelle on peut consulter L'Hon. M. Royal et tous

les hommes politiques qui ont habité ce pays.

Mais sa réputation de _mangeur de français_ était encore supérieure à sa

réputation d'homme à tout faire.

On sait, par le banquet de Winnipeg, ce que sont au Nord-Ouest, les

orangistes et les mangeurs de français.

Bref, Richardson était un de ces hommes qui, selon le mot fameux de M.

Dupin sur les révolutionnaires: «ne sont propres à rien et sont capables

de tout.»

Sir John A. Macdonald, qui le connaissait, avait trouvé en lui l'homme

qui convenait pour conduire le procès auquel le _Monde_ a donné dans une

heure de franchise involontaire, le nom de _farce sinistre_, et pour

aboutir avec aussi peu de débats que possible à la condamnation de Riel.

Et le gouvernement avait tout mis en oeuvre pour lui livrer sa proie.

Aux termes de la loi, toute offense doit être jugée dans le lieu où elle

a été commise. Or, le théâtre de l'insurrection était à plus de 400

milles de Regina. Mais on profita judaïquement de ce que l'insurrection

s'étendait au Nord-Ouest tout entier, pour faire conduire Riel à Regina,

afin de le placer sous la juridiction de Richardson.

C'était une violation du droit à peu près semblable à celle qui

consisterait à faire juger à Halifax, un individu qui aurait pris part à

une émeute à Montréal, en s'appuyant sur le prétexte qu'Halifax est

compris dans le Canada et que la conspiration se serait étendue au

Canada tout entier.

Mais Sir John A. Macdonald qui avait, et pour cause, une entière

confiance dans la docilité et dans la cruauté de Richardson, n'était pas

moins au fait de son ignorance et de son incapacité.

On pourvut à cet inconvénient, en envoyant le sous-ministre de la

justice, M. Burbridge, à Regina, avec mission d'assister aux débats, de

conduire le juge par la main et de lui donner chaque jour, de vive voix,

les instructions que pourraient comporter les incidents à naître.

Jamais, croyons-nous, à aucune époque et dans aucun pays, la main-mise

du gouvernement sur la justice ne s'était étalé avec tant d'impudeur.

On avait bien vu des juges subornés par le pouvoir. Mais un membre du

gouvernement, se rendant dans le prétoire pour y faire mouvoir en

personne les ficelles du mannequin déguisé en juge, c'est ce qui ne

s'était encore vu nulle part, et ce qui restera comme un trait unique,

pour illustrer l'histoire de l'administration de la justice dans le

Canada, sous le règne de Sir John A. Macdonald.

Louis Riel, Martyr du Nord-Ouest Sa vie, son procès, sa mort · 第 16 / 67 题