_A propos d'un enfant monstrueux._
=Description d'un enfant et d'un pâtre monstrueux; ce qui nous paraît
tel, ne l'est pas pour la nature.=--Je me borne au simple énoncé
d'un fait, laissant aux médecins le soin de le commenter: J'ai vu,
avant-hier, un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disaient
être son père, son oncle et sa tante, menaient pour gagner quelques
sous, le montrant à cause de son étrangeté. Cet enfant, qui avait
juste quatorze mois, était de partout conformé comme d'ordinaire; il
se tenait sur ses pieds, marchait et gazouillait comme * à peu près
tous autres du même âge, ses cris toutefois semblaient avoir quelque
chose de particulier; jusqu'alors il n'avait rien voulu prendre, en
fait de nourriture, que le sein de sa nourrice; ce que, pour essayer,
on lui mettait dans la bouche, ainsi qu'on le fit en ma présence, il
le mâchait un peu, puis le rejetait sans l'avaler. Au-dessous des
tetons, il était joint et accollé à un autre enfant qui n'avait pas
de tête, dont l'orifice intestinal était clos et le reste du corps
entier. Cet avorton avait bien un bras plus court que l'autre, mais
parce qu'il l'avait eu cassé à leur naissance. Ces deux corps étaient
joints face à face, comme un petit enfant qui aurait voulu se coller
contre un autre plus grand. La jonction ne s'opérait que sur une
longueur de quatre largeurs de doigt environ; en soulevant le corps de
celui de ces deux êtres qui était imparfait, on apercevait au-dessous
le nombril de l'autre; la ligne de suture était entre ses tetons et
son nombril. De l'avorton, on ne pouvait apercevoir le nombril, mais
tout le reste du ventre se voyait; les parties qu'il avait libres: les
bras, les fesses, les cuisses et les jambes, demeuraient pendantes
et mobiles le long du corps du plus grand, auquel elles arrivaient à
mi-jambe. La nourrice ajoutait que ces deux êtres urinaient chacun pour
son propre compte; que leurs membres, à tous deux, se nourrissaient
également bien, et étaient les uns et les autres pleins de vie, ceux de
l'avorton toutefois moins longs et plus grêles. Ce double corps et ces
membres multiples rattachés à une seule tête, pourraient bien fournir
un pronostic favorable pour notre roi, lui présageant le maintien sous
ses lois des divers partis et factions de notre état politique; mais,
de peur que l'événement ne vienne à le démentir, mieux vaut passer
outre; il est plus sûr en effet de deviner les faits accomplis, «_et
par quelque interprétation, les faire cadrer avec les conjectures_
(_Cicéron_)», comme faisait Epiménides, dont on dit qu'il devinait à
reculons.
Je viens de voir un pâtre du Médoc, âgé de trente ans environ qui
n'a pas apparence de parties génitales et, en place, trois trous par
lesquels il urine continuellement; il a de la barbe, le désir de la
femme et en recherche les caresses.
Ce que nous appelons des monstres, n'en sont pas aux yeux de Dieu,
qui voit dans l'immensité de ses œuvres l'infinité des formes qu'il
a imaginées; il est à croire que telle qui nous étonne, se rapporte à
quelque autre de même genre, qui est inconnue à l'homme et en dérive.
Tout ce qui émane de son infinie sagesse est beau et découle de règles
générales; mais la relation de toutes ces créations entre elles et leur
assortiment nous échappent: «_L'homme ne s'étonne pas de ce qu'il voit
souvent, lors même qu'il en ignore la cause; que ce qu'il n'a jamais
vu arrive, c'est pour lui comme un prodige_ (_Cicéron_).» Nous disons
de ce qui diffère de ce que nous voyons d'ordinaire, que c'est contre
nature; rien, quel qu'il soit, n'est que suivant ses lois. Que cette
considération si naturelle, qui s'applique à tout sans exception,
chasse donc l'erreur et l'étonnement que la nouveauté nous cause.