CHAPITRE XIX.

_De la liberté de conscience._

=Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment

dangereux.=--Il est fréquent de voir les bonnes intentions,

lorsqu'elles sont menées sans modération, aboutir aux pires résultats.

Dans ce conflit qui fait que la France est, à l'heure présente, en

proie à la guerre civile, le parti le meilleur, le plus sain, est,

sans nul doute, celui qui a en vue le maintien de la religion et du

gouvernement tels qu'ils existaient avant ces troubles. Et cependant,

entre les gens de bien qui le suivent (je ne parle pas de ceux qui n'y

voient que l'occasion, soit d'exercer leurs vengeances personnelles,

soit de satisfaire leur avarice, ou encore de se concilier la faveur

des princes; mais uniquement de ceux qui ne sont mus que par leur zèle

pour la religion et le désir si respectable de voir maintenir dans leur

patrie la paix et l'état de choses existant), parmi ceux-ci, dis-je, il

s'en voit que la passion entraîne au delà des bornes de la raison, et

leur fait prendre parfois des résolutions injustes, violentes et même

téméraires.

=Au zèle outré des premiers chrétiens est due la perte d'un grand

nombre d'ouvrages de l'antiquité.=--Il est certain que dans les

premiers temps, lorsque notre religion commença à être admise par les

lois, le zèle de ses prosélytes en amena quelques-uns à se porter

contre les livres païens, de quelque nature qu'ils fussent, à des

excès qui amenèrent des pertes irréparables que déplorent les gens

de lettres, et qui causèrent à la littérature plus de préjudice que

tous les incendies allumés par les Barbares. Cornélius Tacite en

est un exemple probant; car bien que l'empereur Tacite, son parent,

eût, par des ordonnances spéciales, répandu son ouvrage dans toutes

les bibliothèques du monde, pas un seul exemplaire n'a pu cependant

échapper entier aux recherches acharnées qu'en firent ceux qui, pour

cinq ou six passages contraires à nos croyances, en ont poursuivi la

destruction.

=Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs

favorables au christianisme et à en calomnier de bons qui leur étaient

contraires. Du nombre de ces derniers est Julien surnommé l'Apostat;

sa continence et sa justice.=--A cette même époque, on fut aussi très

porté à exalter outre mesure les empereurs favorables au christianisme,

et à condamner, de parti pris, tous les actes de ceux qui lui étaient

contraires, ainsi que cela se peut aisément constater à l'égard de

l'empereur Julien, surnommé l'Apostat.--Ce prince fut véritablement

un très grand homme comme on en voit peu, ainsi qu'il arrive de ceux

dont l'âme est profondément imbue des principes de la philosophie,

d'après lesquels il s'était fait une loi de régler toutes ses actions;

et la vérité, c'est qu'il n'y a pas de vertu dont il n'ait donné de

remarquables exemples. Sous le rapport de la chasteté, qu'il n'a cessé

d'observer ainsi qu'en témoigne d'une manière irréfutable tout le

cours de sa vie, on lit de lui un trait semblable à ceux attribués

à Alexandre et à Scipion: plusieurs belles captives lui ayant été

amenées, il ne voulut pas seulement en voir une, et il était alors

à la fleur de l'âge, puisque lorsqu'il fut tué par les Parthes, il

n'avait que trente et un ans. Pour ce qui est de sa justice, il prenait

lui-même la peine d'entendre les parties; et bien que, par curiosité,

il s'informât auprès de ceux qui se présentaient à lui, de quelle

religion ils étaient, jamais cependant l'inimitié qu'il portait à

la nôtre ne fit pencher la balance à leur préjudice. Lui-même fit

plusieurs bonnes lois, et il réduisit dans de notables proportions les

subsides et les impositions que levaient ses prédécesseurs.

Nous avons deux historiens dignes de foi qui furent témoins oculaires

de ses actes. L'un d'eux, Ammien Marcellin, critique sévèrement en

divers passages de son ouvrage l'édit de ce prince, par lequel il

défendait à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens de tenir

école et d'enseigner; cet historien ajoute qu'il serait à souhaiter

que cette action pût être ensevelie dans le silence. Il est probable

que si Julien avait commis quelque acte de plus grande gravité contre

nous, Ammien Marcellin, qui était très affectionné à notre parti, n'eût

pas oublié de le relater. A la vérité, il fut dur, mais non cruel; les

nôtres racontent eux-mêmes de lui le fait suivant. Se promenant un

jour dans la banlieue de Chalcédoine, Maris, évêque de cette ville,

osa l'appeler «méchant, traître au Christ»; Julien se borna à lui

répondre: «Va-t'en, malheureux, pleure la perte de tes yeux.» A quoi,

l'évêque répliqua: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir ôté la

vue, ce qui me permet de ne pas voir ton visage impudent.» L'empereur,

en cette circonstance, ajoutent ceux qui rapportent le fait, fit

preuve d'une patience toute philosophique. Toujours est-il que cela

ne cadre guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir commises

contre nous.--Eutrope, mon second témoin, dit qu'il était ennemi du

christianisme, mais qu'il ne répandit pas de sang.

=Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l'art

militaire.=--Pour en revenir à sa justice, il n'est rien qu'on puisse

lui reprocher en dehors des rigueurs dont il usa, au commencement de

son règne, contre ceux qui avaient suivi le parti de Constance, son

prédécesseur.--Quant à sa sobriété, sa nourriture était constamment

celle du soldat; il vivait en pleine paix, comme quelqu'un se préparant

et voulant s'habituer aux austérités de la guerre.--Sa vigilance était

telle, qu'il faisait de la nuit trois ou quatre parts: il donnait la

moins longue au sommeil et employait le reste à se rendre compte par

lui-même de l'état de son armée, à visiter ses postes ou à étudier; car

parmi les autres qualités qui le distinguaient entre tous, il excellait

dans tous les genres de littérature.--On dit d'Alexandre le Grand que,

lorsqu'il était couché, de peur que le sommeil ne l'emportât sur ses

méditations ou ses études, il faisait placer près de son lit un bassin,

et dans l'une de ses mains qu'il laissait en dehors, tenait une petite

boule de cuivre, de telle sorte que si le sommeil venait à le gagner,

ses doigts se desserrant, le bruit que faisait la boule en tombant dans

le bassin le réveillait. Julien était tellement à ce qu'il voulait et

avait la tête si dégagée en raison de l'abstinence qu'il observait à

si haut degré, qu'il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen.--Pour

ce qui est de ses qualités militaires, il fut admirable dans tout ce

qui est du ressort d'un grand capitaine; aussi fut-il, pendant presque

toute sa vie, occupé à guerroyer, particulièrement avec nous, en Gaule,

contre les Allemands et les Francs de la Franconie. Nous n'avons guère

d'hommes, dont la mémoire ait été conservée, qui aient couru plus de

dangers, et payé plus souvent de leur personne.

=Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas.=--Sa mort a

quelque similitude avec celle d'Épaminondas: comme lui, il fut frappé

d'un javelot qu'il essaya d'arracher de sa blessure; il l'eût fait,

si les arêtes n'en avaient été tranchantes, ce qui fit qu'il se coupa

et ne put se servir de sa main. En cet état, il ne cessa de demander

qu'on le ramenât au combat, pour pouvoir encourager ses soldats qui,

du reste, bien que hors de sa présence, disputèrent avec opiniâtreté

la victoire, si bien que la nuit vint qui sépara les deux armées. Il

devait à la philosophie le singulier mépris qu'il avait pour la vie et

tout ce qui touche à l'humanité; il croyait fermement à l'immortalité

de l'âme.

=On l'a surnommé l'Apostat: c'est un surnom qu'il ne mérite pas,

n'ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était

excessivement superstitieux.=--En matière de religion, il était

absolument dévoyé; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné le

christianisme. Je crois plus vraisemblable qu'il n'y avait jamais été

attaché, mais que, pour obéir aux lois, il a dissimulé jusqu'à ce qu'il

ait eu l'empire en main.--Il était d'une telle superstition que ceux

mêmes de son époque, qui partageaient ses croyances, s'en moquaient,

et, disait-on, s'il avait été victorieux des Parthes, il eût multiplié

les sacrifices au point que c'en était fait de la race des bœufs en ce

monde. Il avait aussi une confiance outrée dans la science des devins

et croyait aux pronostics de tous genres. Entre autres choses, à son

lit de mort, il dit savoir gré aux dieux, et les en remercier, de ce

qu'ils ne l'avaient pas frappé par surprise, l'ayant depuis longtemps

déjà averti du lieu et de l'heure de sa fin; et de ce qu'ils ne lui

avaient pas infligé une mort molle ou lâche, telle que celle qui semble

devoir être réservée aux gens oisifs et délicats, non plus qu'une mort

languissante, longue et douloureuse; et de ce qu'ils l'avaient jugé

digne de mourir si honorablement, au cours de ses victoires et dans

tout l'éclat de sa gloire. A deux reprises différentes, il avait eu

une vision semblable à celle de Marcus Brutus: une première fois en

Gaule, qui l'avait averti d'un danger qui le menaçait; une seconde fois

en Perse, un peu avant sa mort.--Quant à ces paroles qu'on lui prête,

quand il se sentit frappé: «Tu as vaincu, Nazaréen!» ou selon d'autres:

«Sois satisfait, Nazaréen!» les relations de mes deux historiens ne

les eussent vraisemblablement pas omises, non plus que certains autres

miracles qui se seraient produits et qu'on y rattache, s'ils y eussent

ajouté foi, eux qui présents à l'armée, ont noté jusqu'aux moindres

accidents et propos de cette fin.

=Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en

entretenant leurs divisions par une tolérance générale.=--Pour achever

ce que je veux en dire: Suivant Ammien Marcellin, l'empereur Julien

méditait depuis longtemps, en son cœur, de restaurer le paganisme;

mais son armée était entièrement composée de chrétiens, et il n'osa

dévoiler ses projets que lorsque enfin il se vit assez fort pour oser

rendre publique sa volonté; il fit alors rouvrir les temples des dieux

et essaya par tous les moyens de remettre sur pied l'idolâtrie. Pour y

parvenir, trouvant à Constantinople le peuple désuni, du fait même des

divisions des prélats de l'Église chrétienne, il manda ceux-ci près de

lui, à son palais, et les invita instamment à assoupir ces dissensions

intestines, de telle sorte que chacun pût, sans obstacle et sans

crainte, pratiquer sa religion comme il l'entendrait. Il s'y employa

avec grand soin, dans l'espérance que cette liberté augmenterait le

nombre des factions et des cabales religieuses et par là empêcherait

le peuple de s'unir et de tourner contre lui la force que lui auraient

donnée la concorde et une entente unanime. Il avait éprouvé, par les

cruautés commises par quelques chrétiens «qu'il n'y a pas de bête

féroce au monde qui soit tant à redouter pour l'homme que l'homme

lui-même»; ce sont là à peu près ses propres expressions.

=Nos rois, probablement par impuissance, suivent ce même système

à l'égard des catholiques et des protestants.=--Cette tactique de

l'empereur Julien est à remarquer en ce que, pour attiser les troubles

occasionnés par la discorde qui régnait dans les esprits, il mit en

œuvre ce même moyen de liberté de conscience dont usent nos rois pour

les apaiser. Ce qui conduit à dire que, si, d'une part, donner toute

liberté d'opinions aux partis, c'est développer et semer la division,

prêter la main pour ainsi dire à l'accroître en faisant tomber toute

barrière, toute restriction du fait des lois qui la contiennent

et l'arrêtent dans sa course; d'un autre côté, lâcher la bride et

permettre à tous les partis de manifester leurs opinions, c'est aussi

les affaiblir par la facilité et la latitude qu'on leur donne, c'est

émousser l'aiguillon qui les pousse et qu'affinent la rareté, la

nouveauté et la difficulté. Pour l'honneur de nos rois, je préfère

croire que n'ayant pu ce qu'ils auraient voulu, ils ont fait semblant

de vouloir ce qu'ils pouvaient.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 65 / 107 题