_De la liberté de conscience._
=Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment
dangereux.=--Il est fréquent de voir les bonnes intentions,
lorsqu'elles sont menées sans modération, aboutir aux pires résultats.
Dans ce conflit qui fait que la France est, à l'heure présente, en
proie à la guerre civile, le parti le meilleur, le plus sain, est,
sans nul doute, celui qui a en vue le maintien de la religion et du
gouvernement tels qu'ils existaient avant ces troubles. Et cependant,
entre les gens de bien qui le suivent (je ne parle pas de ceux qui n'y
voient que l'occasion, soit d'exercer leurs vengeances personnelles,
soit de satisfaire leur avarice, ou encore de se concilier la faveur
des princes; mais uniquement de ceux qui ne sont mus que par leur zèle
pour la religion et le désir si respectable de voir maintenir dans leur
patrie la paix et l'état de choses existant), parmi ceux-ci, dis-je, il
s'en voit que la passion entraîne au delà des bornes de la raison, et
leur fait prendre parfois des résolutions injustes, violentes et même
téméraires.
=Au zèle outré des premiers chrétiens est due la perte d'un grand
nombre d'ouvrages de l'antiquité.=--Il est certain que dans les
premiers temps, lorsque notre religion commença à être admise par les
lois, le zèle de ses prosélytes en amena quelques-uns à se porter
contre les livres païens, de quelque nature qu'ils fussent, à des
excès qui amenèrent des pertes irréparables que déplorent les gens
de lettres, et qui causèrent à la littérature plus de préjudice que
tous les incendies allumés par les Barbares. Cornélius Tacite en
est un exemple probant; car bien que l'empereur Tacite, son parent,
eût, par des ordonnances spéciales, répandu son ouvrage dans toutes
les bibliothèques du monde, pas un seul exemplaire n'a pu cependant
échapper entier aux recherches acharnées qu'en firent ceux qui, pour
cinq ou six passages contraires à nos croyances, en ont poursuivi la
destruction.
=Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs
favorables au christianisme et à en calomnier de bons qui leur étaient
contraires. Du nombre de ces derniers est Julien surnommé l'Apostat;
sa continence et sa justice.=--A cette même époque, on fut aussi très
porté à exalter outre mesure les empereurs favorables au christianisme,
et à condamner, de parti pris, tous les actes de ceux qui lui étaient
contraires, ainsi que cela se peut aisément constater à l'égard de
l'empereur Julien, surnommé l'Apostat.--Ce prince fut véritablement
un très grand homme comme on en voit peu, ainsi qu'il arrive de ceux
dont l'âme est profondément imbue des principes de la philosophie,
d'après lesquels il s'était fait une loi de régler toutes ses actions;
et la vérité, c'est qu'il n'y a pas de vertu dont il n'ait donné de
remarquables exemples. Sous le rapport de la chasteté, qu'il n'a cessé
d'observer ainsi qu'en témoigne d'une manière irréfutable tout le
cours de sa vie, on lit de lui un trait semblable à ceux attribués
à Alexandre et à Scipion: plusieurs belles captives lui ayant été
amenées, il ne voulut pas seulement en voir une, et il était alors
à la fleur de l'âge, puisque lorsqu'il fut tué par les Parthes, il
n'avait que trente et un ans. Pour ce qui est de sa justice, il prenait
lui-même la peine d'entendre les parties; et bien que, par curiosité,
il s'informât auprès de ceux qui se présentaient à lui, de quelle
religion ils étaient, jamais cependant l'inimitié qu'il portait à
la nôtre ne fit pencher la balance à leur préjudice. Lui-même fit
plusieurs bonnes lois, et il réduisit dans de notables proportions les
subsides et les impositions que levaient ses prédécesseurs.
Nous avons deux historiens dignes de foi qui furent témoins oculaires
de ses actes. L'un d'eux, Ammien Marcellin, critique sévèrement en
divers passages de son ouvrage l'édit de ce prince, par lequel il
défendait à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens de tenir
école et d'enseigner; cet historien ajoute qu'il serait à souhaiter
que cette action pût être ensevelie dans le silence. Il est probable
que si Julien avait commis quelque acte de plus grande gravité contre
nous, Ammien Marcellin, qui était très affectionné à notre parti, n'eût
pas oublié de le relater. A la vérité, il fut dur, mais non cruel; les
nôtres racontent eux-mêmes de lui le fait suivant. Se promenant un
jour dans la banlieue de Chalcédoine, Maris, évêque de cette ville,
osa l'appeler «méchant, traître au Christ»; Julien se borna à lui
répondre: «Va-t'en, malheureux, pleure la perte de tes yeux.» A quoi,
l'évêque répliqua: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir ôté la
vue, ce qui me permet de ne pas voir ton visage impudent.» L'empereur,
en cette circonstance, ajoutent ceux qui rapportent le fait, fit
preuve d'une patience toute philosophique. Toujours est-il que cela
ne cadre guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir commises
contre nous.--Eutrope, mon second témoin, dit qu'il était ennemi du
christianisme, mais qu'il ne répandit pas de sang.
=Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l'art
militaire.=--Pour en revenir à sa justice, il n'est rien qu'on puisse
lui reprocher en dehors des rigueurs dont il usa, au commencement de
son règne, contre ceux qui avaient suivi le parti de Constance, son
prédécesseur.--Quant à sa sobriété, sa nourriture était constamment
celle du soldat; il vivait en pleine paix, comme quelqu'un se préparant
et voulant s'habituer aux austérités de la guerre.--Sa vigilance était
telle, qu'il faisait de la nuit trois ou quatre parts: il donnait la
moins longue au sommeil et employait le reste à se rendre compte par
lui-même de l'état de son armée, à visiter ses postes ou à étudier; car
parmi les autres qualités qui le distinguaient entre tous, il excellait
dans tous les genres de littérature.--On dit d'Alexandre le Grand que,
lorsqu'il était couché, de peur que le sommeil ne l'emportât sur ses
méditations ou ses études, il faisait placer près de son lit un bassin,
et dans l'une de ses mains qu'il laissait en dehors, tenait une petite
boule de cuivre, de telle sorte que si le sommeil venait à le gagner,
ses doigts se desserrant, le bruit que faisait la boule en tombant dans
le bassin le réveillait. Julien était tellement à ce qu'il voulait et
avait la tête si dégagée en raison de l'abstinence qu'il observait à
si haut degré, qu'il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen.--Pour
ce qui est de ses qualités militaires, il fut admirable dans tout ce
qui est du ressort d'un grand capitaine; aussi fut-il, pendant presque
toute sa vie, occupé à guerroyer, particulièrement avec nous, en Gaule,
contre les Allemands et les Francs de la Franconie. Nous n'avons guère
d'hommes, dont la mémoire ait été conservée, qui aient couru plus de
dangers, et payé plus souvent de leur personne.
=Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas.=--Sa mort a
quelque similitude avec celle d'Épaminondas: comme lui, il fut frappé
d'un javelot qu'il essaya d'arracher de sa blessure; il l'eût fait,
si les arêtes n'en avaient été tranchantes, ce qui fit qu'il se coupa
et ne put se servir de sa main. En cet état, il ne cessa de demander
qu'on le ramenât au combat, pour pouvoir encourager ses soldats qui,
du reste, bien que hors de sa présence, disputèrent avec opiniâtreté
la victoire, si bien que la nuit vint qui sépara les deux armées. Il
devait à la philosophie le singulier mépris qu'il avait pour la vie et
tout ce qui touche à l'humanité; il croyait fermement à l'immortalité
de l'âme.
=On l'a surnommé l'Apostat: c'est un surnom qu'il ne mérite pas,
n'ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était
excessivement superstitieux.=--En matière de religion, il était
absolument dévoyé; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné le
christianisme. Je crois plus vraisemblable qu'il n'y avait jamais été
attaché, mais que, pour obéir aux lois, il a dissimulé jusqu'à ce qu'il
ait eu l'empire en main.--Il était d'une telle superstition que ceux
mêmes de son époque, qui partageaient ses croyances, s'en moquaient,
et, disait-on, s'il avait été victorieux des Parthes, il eût multiplié
les sacrifices au point que c'en était fait de la race des bœufs en ce
monde. Il avait aussi une confiance outrée dans la science des devins
et croyait aux pronostics de tous genres. Entre autres choses, à son
lit de mort, il dit savoir gré aux dieux, et les en remercier, de ce
qu'ils ne l'avaient pas frappé par surprise, l'ayant depuis longtemps
déjà averti du lieu et de l'heure de sa fin; et de ce qu'ils ne lui
avaient pas infligé une mort molle ou lâche, telle que celle qui semble
devoir être réservée aux gens oisifs et délicats, non plus qu'une mort
languissante, longue et douloureuse; et de ce qu'ils l'avaient jugé
digne de mourir si honorablement, au cours de ses victoires et dans
tout l'éclat de sa gloire. A deux reprises différentes, il avait eu
une vision semblable à celle de Marcus Brutus: une première fois en
Gaule, qui l'avait averti d'un danger qui le menaçait; une seconde fois
en Perse, un peu avant sa mort.--Quant à ces paroles qu'on lui prête,
quand il se sentit frappé: «Tu as vaincu, Nazaréen!» ou selon d'autres:
«Sois satisfait, Nazaréen!» les relations de mes deux historiens ne
les eussent vraisemblablement pas omises, non plus que certains autres
miracles qui se seraient produits et qu'on y rattache, s'ils y eussent
ajouté foi, eux qui présents à l'armée, ont noté jusqu'aux moindres
accidents et propos de cette fin.
=Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en
entretenant leurs divisions par une tolérance générale.=--Pour achever
ce que je veux en dire: Suivant Ammien Marcellin, l'empereur Julien
méditait depuis longtemps, en son cœur, de restaurer le paganisme;
mais son armée était entièrement composée de chrétiens, et il n'osa
dévoiler ses projets que lorsque enfin il se vit assez fort pour oser
rendre publique sa volonté; il fit alors rouvrir les temples des dieux
et essaya par tous les moyens de remettre sur pied l'idolâtrie. Pour y
parvenir, trouvant à Constantinople le peuple désuni, du fait même des
divisions des prélats de l'Église chrétienne, il manda ceux-ci près de
lui, à son palais, et les invita instamment à assoupir ces dissensions
intestines, de telle sorte que chacun pût, sans obstacle et sans
crainte, pratiquer sa religion comme il l'entendrait. Il s'y employa
avec grand soin, dans l'espérance que cette liberté augmenterait le
nombre des factions et des cabales religieuses et par là empêcherait
le peuple de s'unir et de tourner contre lui la force que lui auraient
donnée la concorde et une entente unanime. Il avait éprouvé, par les
cruautés commises par quelques chrétiens «qu'il n'y a pas de bête
féroce au monde qui soit tant à redouter pour l'homme que l'homme
lui-même»; ce sont là à peu près ses propres expressions.
=Nos rois, probablement par impuissance, suivent ce même système
à l'égard des catholiques et des protestants.=--Cette tactique de
l'empereur Julien est à remarquer en ce que, pour attiser les troubles
occasionnés par la discorde qui régnait dans les esprits, il mit en
œuvre ce même moyen de liberté de conscience dont usent nos rois pour
les apaiser. Ce qui conduit à dire que, si, d'une part, donner toute
liberté d'opinions aux partis, c'est développer et semer la division,
prêter la main pour ainsi dire à l'accroître en faisant tomber toute
barrière, toute restriction du fait des lois qui la contiennent
et l'arrêtent dans sa course; d'un autre côté, lâcher la bride et
permettre à tous les partis de manifester leurs opinions, c'est aussi
les affaiblir par la facilité et la latitude qu'on leur donne, c'est
émousser l'aiguillon qui les pousse et qu'affinent la rareté, la
nouveauté et la difficulté. Pour l'honneur de nos rois, je préfère
croire que n'ayant pu ce qu'ils auraient voulu, ils ont fait semblant
de vouloir ce qu'ils pouvaient.