_De l'affection des pères pour leurs enfants._
_A Madame d'Estissac._
=Comment Montaigne a été amené à écrire et à faire de lui-même le
sujet de ses essais, et pourquoi il consacre ce chapitre à Madame
d'Estissac.=--Madame, si la singularité et la nouveauté qui,
d'habitude, donnent du prix aux choses, ne me sauvent, jamais je ne
sortirai à mon honneur de ma sotte entreprise; elle est si fantastique,
se présente sous une forme si éloignée de ce qui se fait d'ordinaire,
que peut-être cela pourra-t-il la faire admettre. C'est une humeur
mélancolique, humeur par conséquent bien opposée à mon tempérament
naturel, amenée par la solitude en laquelle je vis depuis quelques
années, qui tout d'abord m'a mis en tête cette folie d'écrire.--Cette
détermination prise, me trouvant entièrement dépourvu de documents
autres que je pusse mettre en œuvre, je me suis pris moi-même comme
sujet d'analyse et de discussion. Conçu dans cet ordre d'idées,
extravagant et en dehors de toutes les règles conventionnelles, mon
livre se trouve, par là, être unique au monde en son genre. En dehors
de sa bizarrerie, un tel travail n'est guère de nature à éveiller
l'attention; car, lorsque le sujet est aussi peu sérieux et si peu
relevé, le meilleur ouvrier de la terre ne saurait arriver à lui donner
une tournure qui lui procure du relief.--Or, Madame, ayant dessein
de m'y peindre avec toute l'exactitude possible, j'aurais omis un
fait d'importance, si j'avais passé sous silence l'hommage que j'ai
toujours rendu à vos mérites. C'est cet hommage que j'ai voulu affirmer
d'une manière particulière en tête de ce chapitre, d'autant que,
parmi vos excellentes qualités, l'affection que vous avez témoignée
à vos enfants tient l'un des premiers rangs. Ceux qui, sachant à
quel âge M. d'Estissac votre mari vous a laissée veuve, connaîtront
les grands et honorables partis, tels qu'il convient à une dame de
France de votre condition, qui vous ont été offerts, la constance et
la fermeté avec lesquelles, pendant tant d'années et malgré de si
graves difficultés, vous avez administré et conduit les intérêts de
ces enfants pour lesquels vous avez dû sans cesse aller et venir dans
tous les coins de la France et qui vous absorbent encore maintenant,
les heureux résultats auxquels vous êtes arrivée, uniquement par votre
prudence et que d'autres attribueront à votre bonne fortune, diront
certainement avec moi qu'il n'y a pas chez nous, eu ces temps-ci,
d'exemple d'affection maternelle au-dessus de la vôtre. Je loue Dieu,
Madame, qu'elle ait abouti dans d'aussi heureuses conditions; les
brillantes espérances que donne de lui M. d'Estissac votre fils sont
une garantie que, lorsqu'il sera en âge, vous en aurez l'obéissance et
la reconnaissance qu'on peut attendre d'un excellent fils. A cause de
son jeune âge, il ne peut encore se rendre compte des soins éclairés et
incessants que vous lui prodiguez; je veux que si ces lignes viennent
un jour à tomber sous ses yeux, quand ma bouche sera close et ma
parole éteinte, qu'il reçoive de moi le témoignage de cette vérité,
qui lui sera encore plus vivement attestée par les précieux effets
que, s'il plaît à Dieu, il en ressentira: qu'il n'est pas en France de
gentilhomme qui doive plus à sa mère, et qu'il ne saurait, plus tard,
donner une meilleure preuve de son bon cœur et de sa vertu qu'en
reconnaissant ce que vous avez été.
=L'affection des pères pour leurs enfants est plus grande que celle
des enfants pour leurs pères.=--S'il est vraiment une loi naturelle,
c'est-à-dire quelque instinct qui se manifeste toujours et chez tous,
bêtes et gens (quoiqu'il y en ait qui prétendent le contraire), c'est,
à mon avis, l'affection que celui qui engendre porte à l'être qu'il a
engendré: sentiment qui vient immédiatement après le soin que chacun
prend de sa conservation et d'éviter ce qui peut lui être nuisible.
La nature elle-même semble l'avoir voulu ainsi, pour que les diverses
pièces dont se compose la machine qu'elle a créée, se développent et
progressent; aussi n'est-ce pas étonnant que l'affection soit moins
grande, quand, au rebours, elle s'exerce des enfants à l'égard des
pères. A cela s'ajoute cette autre considération émise par Aristote,
que celui qui fait du bien à un autre, aime mieux cet autre qu'il n'en
est aimé; que celui envers lequel vous avez des obligations, vous aime
mieux que vous ne l'aimez. Tout ouvrier aime plus l'œuvre dont il est
l'auteur, qu'il n'en serait aimé, si cette œuvre était capable de
sentiment; du reste, ce que nous avons de plus cher, c'est l'existence;
et l'existence consiste à nous mouvoir et à agir: il en résulte que
chacun se retrouve quelque peu dans ses œuvres. Qui donne, accomplit
un acte beau et honnête; qui reçoit, fait seulement œuvre utile à
lui-même; or, ce qui est utile plaît moins que ce qui est honnête.
Ce qui est honnête est stable et permanent, et procure à son auteur
une récompense qui se perpétue, tandis que l'utile se perd, échappe
facilement, et le souvenir qui en demeure est moins agréable et moins
doux. Les choses nous sont d'autant plus chères qu'elles nous ont coûté
davantage, et donner a plus de prix que recevoir.
=Il ne faut pas se laisser trop influencer par les penchants que l'on
nomme naturels, on ne doit d'amitié aux enfants que s'ils s'en rendent
dignes.=--Puisqu'il a plu à Dieu de nous donner la faculté de raisonner
quelque peu, afin que nous ne soyons pas, comme les bêtes, servilement
assujettis aux lois qui nous sont communes à elles et à nous, et de
permettre qu'en usant de notre libre arbitre nous en fassions une
judicieuse application, nous devons bien nous prêter, dans une certaine
limite, à ce qu'édicte la nature, sans toutefois nous en laisser
despotiquement imposer par elle, car seule la raison doit servir de
règle à nos inclinations.--J'ai, quant à moi, extraordinairement
peu de goût pour ces dispositions qui naissent en nous, auxquelles
notre jugement n'a aucune part et qu'il ne ratifie pas. Par exemple,
pour demeurer dans le sujet qui nous occupe, je ne puis concevoir
cette passion qui fait que l'on embrasse les enfants, alors qu'ils
viennent à peine de naître, qu'ils n'ont aucun mouvement d'âme, ni
rien dans l'expression de leur physionomie qui leur permette de se
montrer aimables; aussi n'ai-je pas souffert volontiers que les miens
fussent élevés près de moi.--Une affection sincère et justifiée à leur
égard devrait naître de la connaissance qu'ils nous donnent d'eux et
croître avec elle pour alors, s'ils le méritent, et la disposition
naturelle qui nous porte à les aimer marchant de pair avec le bon sens,
en arriver à les chérir d'une affection vraiment paternelle; s'ils
n'en étaient pas dignes, nous arriverions également ainsi à nous en
rendre compte, écoutant toujours notre raison malgré les suggestions
contraires de la nature. Fort souvent, c'est l'inverse qui a lieu: le
plus généralement, nous nous sentons plus émus des trépignements, des
jeux, des niaiseries puériles de nos enfants que nous ne le sommes plus
tard d'actes accomplis par eux en toute connaissance; nous paraissons
en cela les aimer en manière de passe-temps, comme nous ferions de
guenons et comme cela ne devrait pas être pour des hommes. Il est des
gens qui leur prodiguent les jouets quand ils sont enfants et qui,
lorsqu'ils sont devenus grands, se montrent peu disposés à subvenir à
la moindre dépense qu'ils peuvent avoir à faire. Il semble même que la
jalousie de les voir faire bonne figure dans le monde et d'en jouir,
quand nous-mêmes sommes sur le point de le quitter, nous rende plus
parcimonieux et avares à leur endroit, et qu'il nous soit désagréable
de les avoir sur nos talons comme s'ils nous pressaient de disparaître;
cela ne devrait cependant pas nous émotionner à ce point ou alors il ne
faut pas nous mêler d'avoir des enfants, parce qu'il est dans l'ordre
des choses qu'ils ne peuvent ni exister, ni vivre, qu'aux dépens de
notre existence et de notre vie à nous-mêmes.
=Il faudrait partager de bonne heure ses biens avec ses enfants,
cela leur permettrait de s'établir plus tôt et les préserverait de
mauvaises tentations.=--Je trouve qu'il y a cruauté et injustice à ne
pas admettre nos enfants au partage et à la jouissance commune de nos
biens, de ne pas les associer à nos affaires domestiques dès qu'ils en
sont capables, et de ne rien retrancher ni réduire de nos commodités
pour pourvoir aux leurs, alors que c'est pour cela que nous avons
fait qu'ils sont au monde. Il n'est pas juste de voir un père vieux,
cassé, demi-mort, jouir seul dans un coin de son foyer de biens qui
suffiraient à placer et faire vivre plusieurs enfants auxquels, faute
de leur en donner les moyens, il laisse perdre leurs meilleures années
sans qu'ils aient possibilité d'entrer dans les services publics et
d'apprendre à connaître les hommes. Par désespoir, on les fait se jeter
dans n'importe quelle voie, si mauvaise soit-elle, qui les met à même
de pourvoir à leurs besoins; et c'est ce qui fait que j'ai vu, de mon
temps, plusieurs jeunes gens de bonne famille avoir pris l'habitude du
vol, au point que nulle correction ne pouvait les en détourner.--J'en
connais un très bien apparenté auquel, sur la prière de son frère, très
honnête et très brave gentilhomme, je parlais une fois à ce sujet. Il
me répondit et me confessa bien franchement qu'il avait été amené à
ce vilain penchant par la rigueur et l'avarice de son père, et qu'à
présent, il y était tellement fait qu'il ne pouvait s'en défendre.
Il venait d'être surpris volant les bagues d'une dame au lever de
laquelle, avec beaucoup d'autres personnes, il avait assisté.--Cela me
rappelle ce qu'on m'a conté d'un autre gentilhomme, si fait et façonné
à ce beau métier qu'il avait exercé dans sa jeunesse que, devenu maître
de ses biens et résolu à renoncer à cette passion du vol, il ne pouvait
cependant s'empêcher, s'il venait à passer près d'une boutique où se
trouvait quelque chose dont il eût besoin, de la dérober, prenant soin
plus tard de l'envoyer payer. J'en ai même vu plusieurs qui, sous
l'effet de cette impulsion et par habitude, volaient aux personnes de
leur société des objets avec l'intention de les leur rendre.--Je suis
Gascon, et cependant c'est un des vices que je comprends le moins; je
le hais plus encore par tempérament que je ne le poursuis par raison;
même en pensée, je ne suis porté à rien soustraire à personne. Mon
pays est, à cet égard, un peu plus décrié que les autres parties de la
France, je le reconnais; et pourtant nous avons vu en ces temps-ci,
à différentes reprises, en d'autres provinces, sous la main de la
justice, des gens de bonne maison convaincus de vols commis dans
des circonstances particulièrement horribles. Je crains que cette
dépravation ne soit imputable, dans une certaine mesure, à ce vice que
je signale chez les pères.
=Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect
de leurs enfants.=--On peut me répondre comme le fit un jour un
seigneur, de jugement droit, qui me disait que «s'il économisait, ce
n'était pas pour un usage et un profit autres que de demeurer honoré
et recherché des siens; que l'âge lui ayant ôté tout autre moyen
d'action, c'était le seul qui lui restât pour conserver son autorité
dans sa famille et éviter d'arriver à être méprisé et dédaigné de tout
le monde». Cela peut être juste; mais ce n'est pas la vieillesse seule,
c'est toute faiblesse intellectuelle qui, au dire d'Aristote, dispose
à l'avarice. Quoi qu'il en soit, c'est là une raison; seulement, ce
n'est qu'un remède à un mal, et c'est le mal qu'il faudrait éviter
de voir se produire. Un père est bien malheureux si l'affection, en
admettant que cela puisse s'appeler de ce nom, que lui portent ses
enfants, dépend du besoin qu'ils ont de lui; c'est par la vertu et la
capacité qu'on s'attire le respect, par la bonté et la douceur de ses
mœurs qu'on se fait aimer; les cendres mêmes d'une matière précieuse
ont de la valeur, et il est dans nos coutumes de respecter et d'honorer
les ossements et les restes des personnes qui se sont illustrées. Si
caduc, si décrépit que soit, en sa vieillesse, un personnage dont la
vie a été honorable, il n'en est pas moins vénérable, surtout pour ses
enfants dont l'âme aura été formée au devoir par la raison et non par
la nécessité ou le besoin, non plus que contrainte et forcée: «_Il se
trompe fort, à mon avis, celui qui croit son autorité mieux établie par
la force que par l'affection_ (_Térence_).»
=Trop de rigueur dans l'éducation forme des âmes serviles.=--Je suis
opposé à toute violence dans l'éducation d'une âme jeune, que l'on
veut dresser au culte de l'honneur et de la liberté. La rigueur et
la contrainte ont quelque chose de servile; et j'estime que ce que
l'on ne peut obtenir par la raison, la prudence ou l'adresse, on ne
l'obtiendra jamais par la force. J'ai été élevé ainsi, m'a-t-on dit,
dans ma plus jeune enfance; je n'ai été fouetté que deux fois et encore
avec beaucoup de ménagements. J'eusse agi de même avec mes enfants,
mais tous sont morts en nourrice. Léonore, la seule fille que je n'ai
pas eu le malheur de perdre dans ces conditions, a atteint l'âge de
six ans et plus, sans qu'on ait employé pour la diriger et la punir
de ses petites fautes d'enfant (ce en quoi, par son indulgence, sa
mère se prêtait aisément), autre chose que des paroles et encore bien
anodines. Si les espérances que je conçois d'elle venaient à être
déçues, il est assez d'autres causes auxquelles nous pourrions nous en
prendre, sans incriminer mon système d'éducation que je suis convaincu
être juste et naturel. Envers des garçons, j'en aurais été encore plus
fidèle observateur, parce qu'eux sont moins destinés à faire la volonté
des autres et sont de condition plus libre; j'eusse aimé à développer
en leur cœur l'ingénuité et la franchise. Le seul effet que j'aie
constaté dans l'emploi des verges, c'est de rendre les âmes plus lâches
ou de les faire s'opiniâtrer dans le mal.
=Il ne faut pas se marier trop jeune; âge qui semble le mieux
convenir.=--Voulons-nous être aimés de nos enfants? leur ôter la
tentation de souhaiter notre mort? quoique, en aucune circonstance,
un si horrible souhait ne soit ni justifié, ni excusable, «_Nul crime
n'a sa raison d'être_ (_Tite-Live_)»: faisons-leur une vie aussi
raisonnable que cela nous est possible. Pour ce faire, il ne faudrait
pas nous marier tellement jeunes, que notre âge puisse être confondu
avec le leur; il peut en résulter de très grands inconvénients. Je dis
cela spécialement pour la noblesse qui passe son temps dans l'oisiveté
et ne vit, comme on dit, que de ses rentes; car dans les autres classes
de la société où l'on est obligé de travailler pour vivre, le nombre
et la présence des enfants constituent une source de revenus, ce sont
autant d'outils et d'instruments de travail qui concourent à enrichir.
Je me suis marié à trente-trois ans; j'admets très bien trente-cinq,
âge qu'on dit avoir été indiqué par Aristote. Platon ne veut pas qu'on
se marie avant trente ans et se moque avec raison de ceux qui font
œuvre de mariage après cinquante-cinq, déclarant leur progéniture
indigne d'être élevée et de vivre. Thalès en fixe judicieusement les
limites: dans sa jeunesse il répondait à sa mère qui le pressait de se
marier «qu'il n'était pas encore temps»; plus tard, gagné par l'âge,
«qu'il n'était plus temps». Chaque chose a son heure; ce qui ne vient
pas à son moment est à écarter.--Les anciens Gaulois considéraient
comme très répréhensible pour l'homme d'entrer en liaison avec la
femme avant l'âge de vingt ans, et recommandaient expressément à ceux
qui voulaient se consacrer au métier des armes, de conserver pendant
longues années leur virginité, l'énergie s'amoindrissant et s'altérant
par le contact de la femme: «_Maintenant il est le mari d'une jeune
femme et il est père: ce double bonheur a amolli son courage_
(_Le Tasse_).»--Muley Hassein, roi de Tunis, celui que l'empereur
Charles-Quint replaça sur le trône, reprochait à la mémoire de Mahomet,
son père, ses fréquentations continues des femmes, le traitant de
lourdaud, d'efféminé, bon uniquement à faire des enfants.--L'histoire
grecque relate que Jecus de Tarente, Crisson, Astyllus, Diopompe et
autres, afin de se maintenir en bonnes conditions pour prendre part
aux courses des jeux olympiques, aux exercices de la palestre et
autres semblables, se privaient pendant la durée de leur entraînement
de tout rapprochement avec la femme.--Dans certaines contrées des
Indes espagnoles, on ne permettait aux hommes de se marier qu'après
quarante ans, bien qu'on le permît aux filles à dix.--Un gentilhomme,
à trente-cinq ans, n'est pas encore en âge de céder la place à un fils
qui en a vingt: il n'a cessé d'être à même de supporter gaillardement
les fatigues de la guerre et de faire bonne figure à la cour de son
prince; et, quoique pour cela il ait besoin de toutes ses ressources,
il lui est cependant d'obligation d'en faire une part pour son fils,
sans toutefois s'oublier lui-même; dans ces conditions, il est naturel
que lui vienne à l'idée cette réponse que les pères ont ordinairement à
la bouche: «Je ne veux pas me dépouiller avant d'aller me coucher.»
=Celui qu'accablent les ans et les infirmités ne devrait conserver pour
lui que le nécessaire.=--Mais un père accablé d'ans et d'infirmités,
obligé de vivre à l'écart par son manque de force et de santé, est
dans son tort et porte préjudice aux siens s'il conserve, sans en
faire usage, une fortune excédant ses besoins. En ayant le moyen, il
sera porté, s'il est sage, à se dépouiller, en attendant le moment
de se coucher, non jusqu'à sa chemise, mais en ne conservant qu'une
bonne robe de chambre bien chaude; le reste, qui ne sert qu'à une
représentation dont il n'a plus que faire, il l'abandonnera de bonne
grâce à ceux auxquels, par droit naturel, cela doit revenir après
lui. Il est raisonnable qu'il leur en laisse l'usage, puisque la
nature l'empêche d'en jouir; agir autrement c'est, sans aucun doute,
faire mal et obéir à un sentiment d'envie. Le plus beau des actes de
l'empereur Charles-Quint fut d'avoir su, à l'instar de certains de
son caractère dans l'antiquité, reconnaître que la raison elle-même
nous commande de nous dépouiller quand, devenues d'un poids trop lourd
pour nos épaules, nos robes nous gênent, et de nous coucher lorsque nos
jambes fléchissent. Il résigna ses moyens d'action, son haut rang, sa
puissance entre les mains de son fils, lorsqu'il sentit faiblir en lui
la fermeté et la force qui lui étaient nécessaires pour conduire les
affaires publiques avec la gloire qu'il y avait acquise: «_Il n'est que
temps de lâcher la bride à ton cheval devenu vieux, si tu ne veux pas
qu'il devienne poussif, butte au bout de la carrière et soit un objet
de risée_ (_Horace_).»
=Mais peu de gens savent se retirer de la vie active quand l'âge
les gagne.=--Cette faute de ne pas savoir reconnaître en temps
opportun l'affaiblissement et l'altération profonde que l'âge apporte
naturellement à nos facultés physiques et morales, où, à mon sens, le
corps et l'âme sont aussi éprouvés l'un que l'autre, si même l'âme ne
l'est davantage, et de n'en pas convenir, a nui à la réputation de la
plupart des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays.
J'ai vu, en ces temps-ci, et connu particulièrement des personnages
de haut rang, chez lesquels on constatait aisément un amoindrissement
considérable de leurs capacités d'autrefois que je connaissais par la
réputation qu'ils s'étaient faite, quand ils étaient à un âge plus
fortuné; j'eusse bien vivement souhaité, pour leur honneur, les voir
retirés chez eux, jouissant en paix du passé, dégagés de toute fonction
publique ou militaire qu'ils n'étaient plus de taille à remplir.--J'ai
vécu jadis sur un pied de familiarité assez grande avec un gentilhomme
veuf et fort âgé, supportant cependant assez allègrement sa vieillesse.
Il avait plusieurs filles en état d'être mariées, et un fils à même
de tenir sa place dans le monde; cela était pour lui une source de
dépenses assez lourdes et faisait qu'il recevait beaucoup. Il y prenait
peu de plaisir non seulement parce que ses goûts pour l'épargne s'en
trouvaient contrariés, mais surtout parce qu'en raison de son âge, il
menait un genre de vie fort différent du nôtre. Je lui dis un jour
(c'était un peu hardi de ma part, mais cette liberté de langage était
dans mes habitudes) que, puisque à cause de ses enfants il ne pouvait
éviter la gêne que nous lui causions, il ferait bien mieux de nous
céder la place, de laisser à son fils sa maison principale, la seule
qui fût bien aménagée et où l'on pût loger commodément, et de se
retirer dans une de ses terres, où personne ne troublerait son repos.
Depuis, il m'a cru et s'en est bien trouvé.
=En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un
père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir
sur sa décision.=--Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager
irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par
la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais
la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de
revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur
en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode;
et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en
conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce
doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse,
d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir,
de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en
les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère;
remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les
traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à
même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir
pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir
les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies
et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans
les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la
gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au
genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais
au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus
en vue, mais la plus commode.--Je ne ferais pas comme ce doyen de
Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné
dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que,
lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en
était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous
ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui
lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans
sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât
pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et
ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener
et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres;
du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui
arriva peu après.--Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir
chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de
bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant
de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes
furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les
haïr et les fuir.
=Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être
interdit aux enfants.=--Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux
enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme
plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté,
comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité.
Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que
nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que
j'ai réformée dans ma famille.--C'est aussi folie et injustice que de
ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine
familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et
dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et
l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères
ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est
pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par
suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques
d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les
font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les
oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre,
je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la
vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce
qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour
des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en
ses mains.
=Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet
de tout son entourage.=--J'ai connu quelqu'un qui avait été très
autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient
dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se
montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il
s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui,
c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure
part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans
sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son
aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente
de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous
les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on
dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa
prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque
serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt
contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse
méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté
à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de
l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment
bien peu clair dans ses affaires! «_Lui seul ignore ce qui se passe
chez lui_ (_Térence_)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver
la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou
indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant;
c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques,
parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis.
«En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?»
c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui
cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son
autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on
le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un
domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement
hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens
sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans
la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un
laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent
de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de
promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur
passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on
les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour
justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle
lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que
celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par
hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme
il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire,
on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment
tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie.
Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui
est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui
se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous
des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires
domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte,
c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.
=Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, femme, enfants,
domestiques se liguent contre eux pour les tromper.=--Les femmes ont
toujours un penchant naturel à contrarier la volonté de leurs maris;
elles saisissent avec empressement toutes les occasions de faire
le contraire de ce qu'ils voudraient, et la première excuse venue
suffit pour les justifier pleinement à leurs propres yeux. J'en ai
connu une qui volait de grosses sommes à son mari pour, disait-elle
à son confesseur, faire des aumônes plus abondantes; fiez-vous donc
à cet emploi en œuvres pies! Nulle jouissance ne leur paraît digne,
si c'est du consentement du mari; il faut, pour qu'elle leur soit
agréable et qu'elles en fassent cas, qu'elles s'en soient emparées,
soit par adresse, soit par autorité et toujours autrement que ce ne
devrait être. Quand il arrive, comme dans le cas que je viens de
citer, que la femme a affaire à un pauvre vieillard et qu'elle agit
pour ses enfants, forte de ce prétexte, cela devient chez elle une
passion dont elle se fait gloire; et pour s'affranchir, eux et elle,
de cet esclavage commun, elle en arrive facilement à conspirer contre
sa domination et son administration. Si les enfants sont déjà grands
et en plein développement, ils ont vite fait aussi de suborner, soit
en les intimidant, soit en les corrompant, le maître d'hôtel, l'homme
d'affaires et tout le reste. Celui qui n'a ni femme ni fils est
davantage à l'abri de semblable disgrâce; mais quand elle lui survient,
elle est plus cruelle encore et moins honorable. Caton disait de son
temps: «Autant de domestiques, autant d'ennemis»; ne pensez-vous
pas qu'étant donnée la pureté relative de son siècle par rapport au
nôtre, il dirait aujourd'hui: «Femme, enfants, domestiques sont autant
d'ennemis, que nous avons.» Il est heureux que la décrépitude apporte
avec elle un défaut de clairvoyance, une ignorance de ce qui se passe
autour de nous, une facilité à nous laisser tromper, qui sont autant
de bienfaits. S'il en était autrement et que nous voulions regimber,
que deviendrions-nous en ce temps où les juges qui ont à intervenir
dans nos débats, sont eux-mêmes d'ordinaire portés à donner raison aux
enfants et intéressés dans la question?
=Pour nous diriger à ce moment de la vie, profitons des exemples que
nous avons autour de nous.=--Si je ne m'aperçois pas que je suis joué,
au moins ne m'échappe-t-il pas de voir que je puis très bien l'être;
aussi, combien appréciable un ami véritable et comme en diffèrent
ces liaisons qui ne sont que des relations de société; les bêtes
elles-mêmes nous donnent ce spectacle de rapports aussi touchants et,
quand j'en suis témoin, je me fais scrupule de les troubler! Si les
autres me trompent, du moins je ne me trompe pas moi-même au point
de me croire capable de m'en garantir et de me mettre la cervelle à
l'envers pour y échapper; je me garde de semblables trahisons dans mon
intérieur, non par une curiosité inquiète et toujours en émoi, mais par
les diversions que je fais naître et les résolutions que je prends.
Quand j'entends raconter ce qui arrive à quelqu'un, je ne m'amuse
pas à m'apitoyer sur lui; je fais aussitôt un retour sur moi-même et
considère dans quelle mesure cela peut s'appliquer à moi; tout ce
qui touche mon prochain, me touche; tout accident qui lui survient
est pour moi un avertissement et appelle de ce côté mon attention.
Tous les jours, à toutes heures, nous disons d'un autre ce que nous
pourrions dire plus à propos de nous si nous savions reporter aussi
sur nous-mêmes cet esprit d'observation dont nous faisons si bien
application à ce qui ne nous touche pas. Nombre d'auteurs portent
atteinte à la cause qu'ils défendent, en se livrant d'une façon
irréfléchie à des attaques contre la partie adverse, lui décochant des
traits qui se prêtent à leur être retournés et susceptibles de leur
faire plus de mal qu'ils n'en ont fait eux-mêmes.
=Un père regrette parfois de s'être montré trop grave, trop peu
bienveillant envers ses enfants, au lieu de les traiter en amis et de
les prendre pour confidents.=--Feu M. le Maréchal de Montluc qui, à
l'île de Madère, avait perdu son fils, brave gentilhomme en vérité et
sur lequel reposaient de grandes espérances, me contait ses regrets,
insistant surtout sur le chagrin et le crève-cœur qu'il éprouvait
de ne s'être jamais complètement livré à lui; de ce que, pour avoir
eu la fantaisie de conserver vis-à-vis de lui cette gravité, cette
morgue affectée que revêt volontiers l'autorité paternelle, il s'était
bénévolement privé de l'agrément d'apprécier et de bien connaître ce
fils et aussi de lui révéler la profonde affection qu'il lui portait
et en quelle estime il le tenait pour ses qualités: «Ce pauvre garçon,
disait-il, ne m'a jamais vu qu'avec une mine refrognée et semblant
faire peu de cas de lui; il a emporté la croyance que je n'ai su ni
l'aimer, ni apprécier ses mérites. A qui donc devais-je découvrir la
tendresse particulière qu'au fond du cœur je lui portais? n'est-ce
pas à lui, auquel j'eusse dû m'en ouvrir pour lui en donner la joie
et qu'il m'en fût reconnaissant. Je me suis contraint, mis à la
torture, pour conserver à son endroit ce vain masque d'indifférence;
cela m'a fait perdre le plaisir de sa fréquentation, et aussi de son
affection qui ne pouvait être bien chaude à mon endroit, n'ayant jamais
été que rudoyé par moi et d'une façon parfois tyrannique.» Je trouve
ces regrets fondés et bien rationnels. Je ne le sais que trop par
expérience, il n'est rien qui adoucisse le chagrin que nous ressentons
de la perte de nos amis comme d'avoir la certitude de n'avoir rien omis
de ce qu'on avait à leur dire et d'avoir été avec eux en communication
parfaite et complète d'idées et de sentiments. O mon ami, cet échange
de pensées entre nous a-t-il été pour moi un bien, a-t-il été un mal?
Il a été un bien, j'en vaux beaucoup mieux, il n'y a pas à en douter;
le regret que je conserve de toi m'honore et me console, et c'est un
pieux et agréable devoir de ma vie de me remémorer constamment ces
souvenirs qui ne sont plus, privation qu'aucune jouissance ne peut
compenser.
Je m'ouvre aux miens autant que je le puis et leur marque très
volontiers les dispositions de cœur et d'esprit en lesquelles je suis
à leur égard; j'en agis du reste ainsi avec chacun. Je me hâte de me
révéler, pour qu'on me voie tel que je suis, ne voulant pas qu'on y
trouve du mécompte sous quelque rapport que ce soit.--On lit dans César
que, parmi les coutumes spéciales à nos ancêtres les Gaulois, les
enfants se présentaient à leurs pères et n'osaient paraître avec eux
en public que lorsqu'ils commençaient à porter les armes, comme si par
là ils eussent voulu témoigner que c'était le moment, pour les pères,
d'admettre leurs enfants à frayer familièrement avec eux.
=C'est un tort de laisser à sa veuve les biens dont les enfants
devraient jouir; comme aussi épouser une femme ayant une belle dot,
n'est pas toujours une bonne affaire.=--J'ai encore relevé en mon
temps un autre genre d'abus chez certains pères de famille: non
contents d'avoir, pendant une longue vie, privé leurs enfants de la
part de revenus que, naturellement, ils eussent dû leur abandonner,
ils laissent encore, après eux, à leurs femmes la possession de tous
leurs biens avec latitude d'en disposer à leur fantaisie. J'ai connu un
seigneur occupant une des premières charges de la couronne de France,
qui, de par ses droits, avait en espérance plus de cinquante mille écus
de rente, et qui est mort, à cinquante ans, dans le besoin, accablé de
dettes, ayant encore sa mère arrivée à la plus extrême décrépitude qui
jouissait de tous ses biens de par la volonté de son père qui, pour
son compte, avait vécu près de quatre-vingts ans. Cela ne me semble
pas du tout raisonnable.--Et pourtant, je trouve peu d'avantage, pour
quelqu'un qui se trouve en bonne situation de fortune, à rechercher,
pour s'allier, une femme qui lui apporte une grosse dot; de toutes les
dettes qu'on peut avoir, il n'en est pas qui soit plus une cause de
ruine pour les maisons; mes pères s'en sont tous fort judicieusement
gardés et j'ai fait de même.--Toutefois ceux qui nous détournent
d'épouser des femmes riches, de peur qu'elles soient moins traitables
et moins reconnaissantes, se trompent lorsque, pour une conjecture
aussi douteuse, ils nous font perdre de réels avantages. Une femme
déraisonnable ne se laisse pas plus arrêter par une raison que par une
autre; ce qu'elle préfère, c'est ce qui est le moins à faire; le mal
l'attire, tout comme fait la vertu chez celles qui sont bonnes; les
plus riches sont fréquemment les plus maniables, comme souvent aussi
plus belles elles sont, plus elles mettent leur gloire à demeurer
chastes.
=Un mari ne doit laisser à sa veuve que ce qui lui est nécessaire pour
se maintenir dans le rang qu'elle occupe dans la société.=--On a raison
de laisser l'administration de leurs biens entre les mains de la mère,
tant que les enfants ne sont pas à l'âge fixé par la loi pour l'exercer
eux-mêmes; mais le père les a bien mal élevés, s'il ne peut compter
qu'à leur majorité, ils n'auront pas plus de sagesse et de capacité que
sa femme, étant donnée la faiblesse ordinaire de ce sexe. Je conviens
toutefois qu'il est encore plus contre nature de mettre une mère à
la discrétion de ses enfants; il faut lui laisser largement de quoi
lui permettre de tenir son rang d'après la situation de sa maison et
suivant son âge, d'autant que le besoin et l'indigence étant beaucoup
plus malséants et pénibles pour la femme que pour l'homme, il faut les
épargner à la mère plutôt qu'aux enfants.
=Pour la répartition de ses biens, à sa mort, le mieux est de
s'en rapporter aux lois de son pays.=--En général, la plus sage
répartition que nous puissions faire de nos biens, en mourant, me
paraît être de nous conformer en cela aux usages du pays: les lois y
ont pourvu mieux que nous ne pouvons le faire, et il est préférable
qu'elles fassent erreur dans les choix qu'elles ont faits que de nous
hasarder nous-mêmes à nous tromper dans ceux que nous pourrions faire
inconsidérément. Nos biens, à proprement parler, ne nous appartiennent
pas puisque des dispositions légales déterminent, en dehors de nous,
ceux qui doivent les posséder après nous. Bien que nous ayons quelque
liberté de faire autrement, je tiens qu'il faut un motif bien sérieux,
bien indiscutable, pour que nous enlevions à quelqu'un ce que sa
bonne fortune lui a réservé et que les lois lui reconnaissent, et que
c'est abuser, contre tout droit, de cette liberté, que de la faire
servir à nos fantaisies frivoles et personnelles. Le sort m'a fait
grâce d'occasions où j'eusse pu être tenté d'égarer mon affection en
dehors de ce qui est dans les règles communes et légitimes.--Je vois
des gens auprès desquels c'est perdre son temps que de leur prodiguer
ses bons offices; un mot pris de travers efface le mérite de dix
années d'excellents services; heureux, en pareil cas, qui se trouve à
point pour, à leur heure dernière, faire tourner à leur avantage les
dispositions en lesquelles ils sont! Avec eux, ce qui a été fait en
dernier lieu décide de tout; ce ne sont pas les services les meilleurs
et les plus fréquents qu'ils considèrent, mais les plus récents, ceux
du moment. Ils jouent de leur testament comme de pommes et de verges,
pour récompenser ou punir chaque action de ceux qui peuvent y être
intéressés. C'est cependant chose de trop d'importance et qui mérite
qu'on y réfléchisse longtemps, pour être ainsi modifiée à tout instant;
les sages ne s'y résolvent qu'une fois pour toutes, s'y préoccupant
surtout de ce que commandent la raison et l'observation des lois.
=Les substitutions sont ridicules, et on fait souvent erreur en jugeant
de l'avenir des enfants sur leur extérieur.=--Nous prenons aussi un
peu trop à cœur ces substitutions favorisant les branches masculines
dans l'idée ridicule d'éterniser notre nom. Nous tenons également trop
de compte des conjectures incertaines de l'avenir que nous formons sur
le caractère que nous croyons reconnaître chez les enfants. N'eût-il
pas été injuste de me faire déchoir du rang que j'occupais, parce que
j'étais le plus lourdaud et le moins dégourdi, le plus long à apprendre
et le plus ennuyé lorsqu'il était question de leçon, non seulement
de tous mes frères, mais de tous les enfants de ma province, qu'il
s'agît d'exercices de corps ou de ceux de l'esprit? C'est folie de
faire des distinctions de quelque importance, basées sur ce qu'on croit
deviner et qui, si souvent, ne se réalise pas. S'il est licite d'aller
à l'encontre des règles qui déterminent quels sont nos héritiers et
de corriger ces désignations, il semble que ce doit être surtout à
titre de compensation, dans le cas de quelque particulière difformité
corporelle, constituant un vice irrémédiable et qui ne peut s'atténuer,
ce qui, selon nous qui sommes grands appréciateurs de la beauté, est
une cause de préjudice considérable.
=Raisons données par Platon pour que les héritages soient réglés par
les lois.=--Je rapporterai ici, pour donner plus de relief à ma prose,
le plaisant dialogue du législateur de Platon avec ses concitoyens:
«Comment, lui dit-on, sentant notre fin prochaine, nous ne pourrons
disposer de ce qui nous appartient en faveur de qui nous plaira? Dieux,
quelle cruauté! nous ôter la possibilité de donner plus ou moins, à
notre gré, à ceux des nôtres qui nous auront prodigué leurs soins
pendant que nous étions malades, durant notre vieillesse, ou qui se
seront occupés de nos affaires!»--A quoi le législateur répond: «Mes
amis, sans aucun doute vous ne tarderez pas à mourir; et comme, ainsi
que le porte l'inscription du temple de Delphes, il vous est difficile
de vous connaître et de connaître ce qui est à vous, moi qui fais les
lois, j'estime que vous ne vous appartenez pas et que ce dont vous
avez la jouissance ne vous appartient pas davantage. Vous et vos biens
appartenez à votre famille tant passée que future; mais plus encore,
vous, votre famille et vos biens appartenez à la chose publique. C'est
pourquoi, de peur que quelque flatteur, durant votre vieillesse ou
votre maladie, ou quelque passion ne vous sollicitent mal à propos
de faire un testament inique, je vous en préserverai; et comme je
respecte l'intérêt commun de la cité et celui de votre maison, je
ferai des lois où, comme de raison, l'intérêt particulier sera primé
par l'intérêt général. Allez-vous-en donc gaîment où les nécessités
auxquelles l'humanité est astreinte, vous appellent; c'est à moi, qui
ne me passionne pas plus pour une chose que pour une autre, et qui,
dans la mesure du possible ne me préoccupe que de l'intérêt de tous, à
avoir souci de ce que vous laissez.»
=Il ne faut pas laisser aux femmes le droit de partager nos biens entre
leurs enfants; la mobilité et la faiblesse de leur jugement ne leur
permettent pas de faire de bons choix.=--Revenons à notre sujet. Il me
semble que, quel que soit le point de vue auquel nous nous placions, il
est peu de femmes nées avec des aptitudes telles, que leur autorité sur
l'homme s'impose, en dehors de l'autorité maternelle et de l'influence
qu'elles ont de par la nature elle-même. Il n'est pas question ici de
ceux qui, punis par où ils ont péché, se sont, par suite de quelque
passion malsaine, volontairement soumis à elles, d'autant que nous
parlons de vieilles femmes, ce qui n'est pas le cas des leurs. C'est
apparemment cette considération qui nous a fait édicter cette loi,
admise si facilement et dont nul n'a jamais vu le texte, qui, chez
nous, prive les femmes de la couronne. Il n'est guère de seigneurie au
monde où la question ne se soit posée en raison du bien-fondé du motif
qui justifie le principe; mais les choses ont fait qu'il a trouvé plus
de partisans dans certains pays que dans d'autres.--Il est dangereux
de laisser la femme disposer comme elle l'entend de notre succession,
les choix qu'elle fait parmi ses enfants étant toujours iniques et
fantastiques parce que les appétits bizarres, les goûts dépravés
qu'elle manifeste lors de ses grossesses, elle les a dans l'âme en tous
temps. Communément, on la voit donner la préférence à ceux d'entre eux
les plus faibles et les plus mal tournés, ou à ceux, s'il en existe,
qu'elle porte encore pendus à son cou. N'ayant pas la raison assez
forte pour comprendre et saisir les choses suivant la valeur qui leur
est propre, elles se laissent plus volontiers aller aux impressions
résultant du seul fait de la nature, comme font les animaux qui ne
reconnaissent leurs petits que lorsqu'ils les ont à la mamelle.
=On compte en vain sur ce qu'on appelle la tendresse maternelle.=--Il
est du reste facile de juger par expérience combien sont peu profondes
les racines de cette affection naturelle, à laquelle nous attribuons
tant d'autorité. Pour un maigre salaire, nous arrachons tous les jours
des enfants des bras de leur mère pour leur substituer les nôtres; nous
amenons ces femmes à abandonner les leurs à quelque chétive nourrice à
laquelle nous ne voulons pas confier les nôtres ou à quelque chèvre,
et nous leur interdisons non seulement de les allaiter, quelque danger
qui puisse en résulter pour eux, mais encore d'en prendre aucun soin,
pour s'employer tout entières au service des nôtres; et l'on voit la
plupart d'entre elles concevoir, par le fait de l'habitude, pour ces
enfants d'emprunt qu'elles nourrissent, une affection bâtarde souvent
plus vive que l'affection naturelle qu'elles ont pour les leurs et
apporter dans les soins qu'elles leur donnent, une sollicitude plus
grande qu'à l'égard de ceux qui leur appartiennent.--Si j'ai parlé de
chèvre, c'est qu'autour de moi il est ordinaire que les femmes des
villages, quand elles ne peuvent nourrir leurs enfants, aient recours
à des chèvres; j'ai chez moi, à cette heure, deux laquais qui n'ont
tété que pendant huit jours du lait de femme. Ces chèvres s'habituent
de suite à allaiter leurs nourrissons; elles reconnaissent leur voix
quand ils crient et accourent au plus vite; si on leur en présente
un autre que celui qu'elles nourrissent, elles le refusent; l'enfant
repousse également une chèvre autre que celle qui le nourrit. J'en ai
vu un, dernièrement, auquel on enleva sa chèvre que son père n'avait
fait qu'emprunter à un de ses voisins; il ne voulut jamais prendre le
pis de celle qu'on lui présentait à la place et mourut, probablement de
faim. Chez les animaux, l'affection naturelle s'altère et s'abâtardit
aussi facilement que chez nous. Je crois que ce qui, d'après Hérodote,
se pratiquerait en certaines parties de la Libye, où hommes et femmes
s'uniraient indifféremment et où l'enfant, quand il commence à marcher,
reconnaît de lui-même son père vers lequel, au milieu de tous, le
portent naturellement ses premiers pas, doit donner lieu à bien des
erreurs.
=Les hommes chérissent les productions de leur esprit bien plus que
leurs propres enfants et, en effet, c'est bien plus exclusivement
leur ouvrage.=--A ne considérer que cette seule raison d'aimer nos
enfants parce que nous les avons engendrés, ce qui nous les fait
qualifier d'autres nous-mêmes, il est des productions d'un autre
genre, émanant également de nous, qui ne sont pas, ce me semble, de
moindre importance. Ce que notre âme engendre, ce qui naît de notre
esprit, de notre courage, de notre capacité, provient d'une plus noble
partie de nous-mêmes que notre corps, et est encore plus nous que nos
enfants; nous en sommes à la fois le père et la mère. Ces créations
nous coûtent bien plus, mais aussi, lorsqu'elles ont du bon, nous font
bien plus honneur. Nos enfants valent beaucoup plus de leur propre
fait que du nôtre, la part que nous y avons est bien légère; dans ces
autres émanations de nous-mêmes au contraire, leur beauté, leur grâce,
tout ce qui leur donne du prix est notre œuvre exclusive; aussi nous
représentent-elles et éveillent-elles sur nous l'attention beaucoup
plus vivement que nos enfants. Platon ajoute que ce sont elles qui
arrivent à l'immortalité et immortalisent leurs pères, allant jusqu'à
en faire des dieux: Lycurgue, Solon, Minos en sont des exemples.--Les
histoires étant pleines de faits qui témoignent de l'affection que les
pères portent communément à leurs enfants, il m'a paru ne pas être
hors de propos d'en citer quelques-uns ayant trait à l'affection que
l'on porte parfois à ces autres d'origine immatérielle:--Héliodore,
ce bon évêque de Tricca, préféra renoncer au rang, aux bénéfices et
à la vénération que lui valait la dignité épiscopale dont il était
investi, plutôt que de désavouer son roman amoureux intitulé «Théagène
et Chariclée», fillette pleine de gentillesse, qui est encore de ce
monde, mais, j'en conviens, un peu trop pimpante, sémillante, d'allures
trop provocantes pour la fille d'un tel père, revêtu de fonctions
ecclésiastiques et sacerdotales.--Il y eut à Rome un personnage de
haute valeur et de grande autorité, du nom de Labiénus, qui, parmi
ses autres qualités, avait celle d'exceller dans tous les genres de
littérature. Il était, je crois, fils de ce grand Labiénus, le premier
des lieutenants de César dans ses guerres des Gaules, lequel plus tard
embrassa le parti de Pompée où il se comporta si vaillamment et finit
par être défait par César en Espagne. Le Labiénus dont je parle se fit
des envieux par sa vertu, et vraisemblablement aussi, en raison de sa
franchise, de nombreux ennemis parmi les courtisans et les favoris
des empereurs sous lesquels il vécut, non moins que par son esprit
d'opposition à la tyrannie qu'il pouvait tenir de son père et qui
probablement devait se retrouver dans ses écrits et dans ses livres.
Ses adversaires le poursuivirent devant les magistrats et obtinrent par
jugement que plusieurs de ses ouvrages, de ceux qui l'avaient mis en
lumière, fussent brûlés. C'est à lui que fut appliqué, pour la première
fois, à Rome, ce genre de peine qui le fut depuis à certains autres,
emportant condamnation à mort des écrits eux-mêmes et de travaux
littéraires. Nous n'avions pas assez de moyens ni de sujets d'exercer
notre cruauté, il a fallu que nous y ajoutions des choses que la nature
a exemptées de sentiment et sur lesquelles la souffrance n'a pas prise,
comme les productions de l'esprit et la réputation que nous pouvons
en acquérir; que nous soumettions aux rigueurs de la discipline les
inspirations qui nous viennent des Muses, et que nous leur étendions
les peines corporelles qui peuvent nous atteindre nous-mêmes. Labiénus
ne put supporter cette perte, ni survivre à l'œuvre qui lui devait le
jour et qui lui était si chère; il se fit porter et enfermer vivant
dans le monument funéraire de ses ancêtres, où il se tua et s'ensevelit
tout à la fois: il est difficile de trouver un témoignage d'affection
paternelle qui surpasse celui-ci. Cassius Severus, homme d'une grande
éloquence, qui était de l'intimité de Labiénus, s'écria, en voyant
consumer ses livres, que la sentence eût dû le condamner lui-même à
être en même temps brûlé vif, parce qu'il portait et conservait dans
sa mémoire tout ce qui s'y trouvait écrit.--Pareil accident advint
à Cremutius Cordus, accusé d'avoir dans ses ouvrages fait l'éloge
de Brutus et de Cassius; ce misérable sénat, servile autant que
corrompu, digne d'un pire maître tel que Tibère, les condamna au feu.
Pour leur tenir compagnie dans la mort, Cremutius se laissa mourir
de faim.--Lucain, cet homme de bien condamné par ce monstre qu'était
Néron, s'était fait, pour se donner la mort, ouvrir les veines par son
médecin. Il touchait à ses derniers moments et déjà avait perdu la
presque totalité de son sang, le froid avait envahi les extrémités des
membres et gagnait les organes essentiels de la vie, quand il se mit à
réciter certains vers de son poème sur la bataille de Pharsale, qui lui
revinrent en dernier lieu à la mémoire; il s'éteignit les ayant à la
bouche. N'est-ce pas là comme un tendre et paternel congé qu'il prenait
de ses enfants: tels les adieux et les étroits embrassements que nous
donnons aux nôtres, quand notre mort est proche; n'est-ce pas un effet
de ce sentiment de la nature qui, à nos derniers moments, nous remet
en mémoire ce qui, dans notre vie, a été l'objet de nos plus chères
pensées?
Épicure, à l'heure de sa mort, en proie, ainsi qu'il était obligé d'en
convenir, à de très violentes douleurs d'entrailles, éprouvait une
vive consolation à l'idée de la beauté de la doctrine dont il avait
doté le monde. Croit-on que si, au lieu de ses écrits remarquables, il
eût eu une nombreuse lignée d'enfants qu'il eût laissés après lui bien
portants et bien élevés, il en eût ressenti autant de satisfaction? ou
encore, qu'ayant à choisir, pour perpétuer sa mémoire, entre un enfant
contrefait et mal portant ou un livre sot et inepte, il ne se fût pas
résigné, lui et tout autre de son mérite, au premier de ces malheurs
plutôt qu'au second?--Si, par exemple, on eût proposé à saint Augustin
d'anéantir ses écrits dont notre religion a retiré un si grand fruit,
ou de perdre ses enfants en admettant qu'il en ait eu, n'eût-ce pas
été une impiété de sa part de ne pas sacrifier ces derniers?--Je ne
sais vraiment pas si je n'aimerais pas beaucoup mieux en avoir mis au
monde un, réunissant toutes les perfections, issu de mon commerce avec
les Muses, plutôt que de mes relations avec ma femme. A celui-ci que
je suis obligé d'accepter tel qu'il est, ce que je donne, je le lui
donne simplement et d'une façon irrévocable, comme tout ce que nous
donnons à nos enfants selon la chair; le peu de bien que je lui fais,
cesse dès lors d'être à ma disposition. Il peut savoir des choses que
je ne sais plus, en tenir de moi dont moi-même n'ai plus souvenir;
et si besoin était que je lui fasse un emprunt, il me faudrait le
contracter comme le ferait un étranger; si je suis plus sage que lui,
il est plus riche que moi.--Il est peu d'hommes cultivant la poésie,
qui ne se trouveraient mieux lotis d'être le père de l'Énéide que du
plus beau garçon de Rome, et ne souffriraient davantage de la perte
de celle-là que de celui-ci; d'autant que selon Aristote, de tous
ceux qui produisent, le poète est, en particulier, le plus porté à
s'éprendre de ses œuvres.--On croirait difficilement qu'Épaminondas,
qui se vantait de laisser pour toute postérité des filles qui feraient
un jour honneur à leur père (c'étaient les deux brillantes victoires
qu'il avait remportées sur les Lacédémoniens), eût volontiers consenti
à les échanger pour les deux plus belles filles de la Grèce; ni
qu'Alexandre et César aient jamais souhaité sacrifier la célébrité
qu'ils doivent à leurs glorieuses conquêtes, à l'avantage d'avoir des
enfants qui eussent été leurs héritiers, si parfaits et si accomplis
qu'ils eussent pu être. Je doute aussi beaucoup que Phidias, ou tout
autre sculpteur passé maître en son art, eût préféré la conservation
et la durée des enfants que la nature lui avait donnés, à celles de
telles de ses œuvres qu'à force de travail et d'étude il a amenées
à la perfection.--Ces mêmes passions contre nature que rien ne peut
contenir, qui ont parfois porté des pères à concevoir de l'amour pour
leurs filles et des mères pour leurs fils, se rencontrent parfois au
même degré dans cette parenté d'un autre genre; témoin ce que l'on
dit de Pygmalion qui, ayant sculpté une statue de femme de singulière
beauté, en devint si éperdument épris, d'un amour si violent qu'il
fallut que, cédant à ses transports, les dieux lui donnassent la vie:
«_Il touche l'ivoire, et l'ivoire oubliant sa dureté naturelle cède et
s'amollit sous ses doigts_ (_Ovide_).»