_Obseruation sur les moyens de faire la guerre,
de Iulius Cæsar._
ON recite de plusieurs chefs de guerre, qu'ils ont eu certains liures
en particuliere recommandation, comme le grand Alexandre,
Homere: Scipion Aphricain, Xenophon: Marcus Brutus, Polybius:
Charles cinquiesme, Philippe de Comines. Et dit-on de ce temps,
que Machiauel est encores ailleurs en credit. Mais le feu Mareschal
Strossy, qui auoit pris Cæsar pour sa part, auoit sans doubte
bien mieux choisi: car à la verité ce deuroit estre le breuiaire de
tout homme de guerre, comme estant le vray et souuerain patron
de l'art militaire. Et Dieu sçait encore de quelle grace, et de quelle
beauté il a fardé cette riche matiere, d'vne façon de dire si pure,
si delicate, et si parfaicte, qu'à mon goust, il n'y a aucuns escrits
au monde, qui puissent estre comparables aux siens, en cette partie.
Ie veux icy enregistrer certains traicts particuliers et rares,
sur le faict de ses guerres, qui me sont demeurez en memoire.
Son armée estant en quelque effroy, pour le bruit qui couroit
des grandes forces, que menoit contre luy le Roy Iuba, au lieu de
rabattre l'opinion que ses soldats en auoyent prise, et appetisser
les moyens de son ennemy, les ayant faict assembler pour les r'asseurer
et leur donner courage, il print vne voye toute contraire à
celle que nous auons accoustumé: car il leur dit qu'ils ne se missent
plus en peine de s'enquerir des forces que menoit l'ennemy, et qu'il
en auoit eu bien certain aduertissement: et lors il leur en fit le
nombre surpassant de beaucoup, et la verité, et la renommée, qui
en couroit en son armée. Suiuant ce que conseille Cyrus en Xenophon.
D'autant que la tromperie n'est pas de tel interest, de trouuer
les ennemis par effect plus foibles qu'on n'auoit esperé: que de les
trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par
reputation. Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement,
sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de
leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct
de l'execution: et prenoit plaisir s'ils en auoyent descouuert
quelque chose, de changer sur le champ d'aduis, pour les tromper:
et souuent pour cet effect ayant assigné vn logis en quelque lieu,
il passoit outre, et allongeoit la iournée, notamment s'il faisoit
mauuais temps et pluuieux. Les Souisses, au commencement de
ses guerres de Gaule, ayans enuoyé vers luy pour leur donner passage
au trauers des terres des Romains; estant deliberé de les
empescher par force, il leur contrefit toutesfois vn bon visage, et
print quelques iours de delay à leur faire responce, pour se seruir
de ce loisir, à assembler son armée. Ces pauures gens ne sçauoyent
pas combien il estoit excellent mesnager du temps: car il redit
maintes-fois, que c'est la plus souueraine partie d'vn capitaine, que
la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui
est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable. S'il n'estoit
pas fort conscientieux en cela, de prendre aduantage sur son
ennemy, sous couleur d'vn traicté d'accord: il l'estoit aussi peu,
en ce qu'il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance,
ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance.
Souuent apres ses victoires, il leur laschoit la bride à
toute licence, les dispensant pour quelque temps des regles de la
discipline militaire, adioustant à cela, qu'il auoit des soldats si bien
creez, que tous perfumez et musquez, ils ne laissoyent pas d'aller
furieusement au combat. De vray, il aymoit qu'ils fussent richement
armez, et leur faisoit porter des harnois grauez, dorez et argentez:
afin que le soing de la conseruation de leurs armes, les rendist
plus aspres à se deffendre. Parlant à eux, il les appelloit du nom
de compagnons, que nous vsons encore: ce qu'Auguste son successeur
reforma, estimant qu'il l'auoit faict pour la necessité de ses
affaires, et pour flatter le cœur de ceux qui ne le suyuoient que
volontairement:
_Rheni mihi Cæsar in vndis
Dux erat: hic socius; facinus quos inquinat, æquat;_
mais que cette façon estoit trop rabbaissée, pour la dignité d'vn
Empereur et general d'armée, et remit en train de les appeller
seulement soldats. A cette courtoisie, Cæsar mesloit toutesfois
vne grande seuerité, à les reprimer. La neufiesme legion s'estant
mutinée au pres de Plaisance, il la cassa auec ignominie, quoy que
Pompeius fust lors encore en pieds, et ne la reçeut en grace qu'auec
plusieurs supplications. Il les rappaisoit plus par authorité et
par audace, que par douceur. Là où il parle de son passage
de la riuiere du Rhin, vers l'Allemaigne, il dit qu'estimant indigne
de l'honneur du peuple Romain, qu'il passast son armée à
nauires, il fit dresser vn pont, afin qu'il passast à pied ferme. Ce
fut là, qu'il bastit ce pont admirable, dequoy il dechiffre particulierement
la fabrique: car il ne s'arreste si volontiers en nul
endroit de ses faits, qu'à nous representer la subtilité de ses inuentions,
en telle sorte d'ouurages de main. I'y ay aussi remarqué
cela, qu'il fait grand cas de ses exhortations aux soldats
auant le combat: car où il veut montrer auoir esté surpris, ou
pressé, il allegue tousiours cela, qu'il n'eut pas seulement loisir de
haranguer son armée. Auant cette grande battaille contre ceux de
Tournay; Cæsar, dict-il, ayant ordonné du reste, courut soudainement,
où la fortune le porta, pour exhorter ses gens; et rencontrant
la dixiesme legion, il n'eut loisir de leur dire, sinon, qu'ils
eussent souuenance de leur vertu accoustumée, qu'ils ne s'estonnassent
point, et soustinsent hardiment l'effort des aduersaires:
et par ce que l'ennemy estoit des-ia approché à vn iect de traict,
il donna le signe de la battaille: et de là estant passé soudainement
ailleurs pour en encourager d'autres, il trouua qu'ils estoyent
des-ia aux prises: voyla ce qu'il en dit en ce lieu là. De vray, sa
langue luy a faict en plusieurs lieux de bien notables seruices, et
estoit de son temps mesme, son eloquence militaire en telle recommendation,
que plusieurs en son armée recueilloyent ses harangues:
et par ce moyen, il en fut assemblé des volumes, qui ont
duré long temps apres luy. Son parler auoit des graces particulieres;
si que ses familiers, et entre autres Auguste, oyant reciter
ce qui en auoit esté recueilly, recognoissoit iusques aux phrases,
et aux mots, ce qui n'estoit pas du sien. La premiere fois qu'il
sortit de Rome, auec charge publique, il arriua en huict iours à la
riuiere du Rhone, ayant dans son coche deuant luy vn secretaire
ou deux qui escriuoyent sans cesse, et derriere luy, celuy qui portoit
son espée. Et certes quand on ne feroit qu'aller, à peine pourroit-on
atteindre à cette promptitude, dequoy tousiours victorieux
ayant laissé la Gaule, et suiuant Pompeius à Brindes, il subiuga
l'Italie en dix huict iours; reuint de Brindes à Rome; de Rome il
s'en alla au fin fond de l'Espaigne; où il passa des difficultez extremes,
en la guerre contre Affranius et Petreius, et au long siege
de Marseille: de là il s'en retourna en la Macedoine, battit l'armée
Romaine à Pharsale; passa de là, suiuant Pompeius, en Ægypte,
laquelle il subiuga; d'Ægypte il vint en Syrie, et au pays de Pont,
où il combattit Pharnaces; de là en Afrique, où il deffit Scipion et
Iuba; et rebroussa encore par l'Italie en Espaigne, où il deffit les
enfans de Pompeius.
_Ocior et cœli flammis et tigride fœta.
Ac veluti montis saxum de vertice præceps
Cùm ruit auulsum vento, seu turbidus imber
Proluit, aut annis soluit sublapsa vetustas,
Fertur in abruptum magno mons improbus actu,
Exultátque solo, siluas, armenta, virósque,
Inuoluens secum._
Parlant du siege d'Auaricum, il dit, que c'estoit sa coustume,
de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu'il auoit en besoigne.
En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte
luy mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu'il
n'eust premierement recognu. Et si nous croyons Suetone; quand
il fit l'entreprise de traietter en Angleterre, il fut le premier à sonder
le gué. Il auoit accoustumé de dire, qu'il aimoit mieux la
victoire qui se conduisoit par conseil que par force. Et en la guerre
contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien
apparante occasion d'aduantage; il la refusa, dit-il, esperant auec
vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de
ses ennemis. Il fit aussi là vn merueilleux traict, de commander à
tout son ost, de passer à nage la riuiere sans aucune necessité,
_Rapuitque ruens in prælia miles,
Quod fugiens timuisset iter: mox vda receptis
Membra fouent armis, gelidósque a gurgite, cursu
Restituunt artus._
Ie le trouue vn peu plus retenu et consideré en ses entreprinses,
qu'Alexandre: car cettuy-cy semble rechercher et courir à force
les dangers, comme vn impetueux torrent, qui choque et attaque
sans discretion et sans chois, tout ce qu'il rencontre.
_Sic tauriformis voluitur Aufidus,
Qui regna Dauni perfluit Appuli
Dum sæuit, horrendámque cultis
Diluuiem meditatur agris._
Aussi estoit-il embesongné en la fleur et premiere chaleur de son
aage; là où Cæsar s'y print estant desia meur et bien auancé.
Outre ce, qu'Alexandre estoit d'vne temperature plus sanguine,
cholere, et ardente: et si esmouuoit encore cette humeur par le
vin, duquel Cæsar estoit tres-abstinent. Mais où les occasions de
la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut
iamais homme faisant meilleur marché de sa personne. Quant à
moy, il me semble lire en plusieurs de ses exploicts, vne certaine
resolution de se perdre, pour fuyr la honte d'estre vaincu. En cette
grande battaille qu'il eut contre ceux de Tournay, il courut se presenter
à la teste des ennemis, sans bouclier, comme il se trouua,
voyant la pointe de son armée s'esbranler: ce qui luy est aduenu
plusieurs autres fois. Oyant dire que ses gens estoyent assiegez, il
passa desguisé au trauers l'armée ennemie, pour les aller fortifier
de sa presence. Ayant trauersé à Dirrachium, auec bien petites
forces, et voyant que le reste de son armée qu'il auoit laissée à
conduire à Antonius, tardoit à le suiure, il entreprit luy seul de
repasser la mer par vne tres-grande tormente: et se desroba, pour
aller reprendre le reste de ses forces; les ports de delà, et toute la
mer estant saisie par Pompeius. Et quant aux entreprises qu'il a
faictes à main armée, il y en a plusieurs, qui surpassent en hazard
tout discours de raison militaire: car auec combien foibles moyens,
entreprint-il de subiuger le Royaume d'Ægypte: et depuis d'aller
attaquer les forces de Scipion et de Iuba, de dix parts plus grandes
que les siennes? Ces gens là ont eu ie ne sçay quelle plus qu'humaine
confiance de leur fortune: et disoit-il, qu'il falloit executer,
non pas consulter les hautes entreprises. Apres la battaille de Pharsale,
comme il eust enuoyé son armée deuant en Asie, et passast
auec vn seul vaisseau, le destroit de l'Hellespont, il rencontra en mer
Lucius Cassius, auec dix gros nauires de guerre: il eut le courage
non seulement de l'attendre, mais de tirer droit vers luy, et le sommer
de se rendre: et en vint à bout. Ayant entrepris ce furieux
siege d'Alexia, où il y auoit quatre vingts mille hommes de deffence,
toute la Gaule s'estant esleuée pour luy courre sus, et leuer le
siege, et dressé vn' armée de cent neuf mille cheuaux, et de deux
cens quarante mille hommes de pied, quelle hardiesse et maniacle
confiance fut-ce, de n'en vouloir abandonner son entreprise, et se
resoudre à deux si grandes difficultez ensemble? Lesquelles toutesfois
il soustint: et apres auoir gaigné cette grande battaille contre
ceux de dehors, rengea bien tost à sa mercy ceux qu'il tenoit enfermez.
Il en aduint autant à Lucullus, au siege de Tigranocerta
contre le Roy Tigranes, mais d'vne condition dispareille, veu la
mollesse des ennemis, à qui Lucullus auoit affaire. Ie veux icy
remarquer deux rares euenemens et extraordinaires, sur le faict
de ce siege d'Alexia, l'vn, que les Gaulois s'assemblans pour venir
trouuer là Cæsar, ayans faict denombrement de toutes leurs forces,
resolurent en leur conseil, de retrancher vne bonne partie de cette
grande multitude, de peur qu'ils n'en tombassent en confusion.
Cet exemple est nouueau, de craindre à estre trop: mais à le bien
prendre, il est vray-semblable, que le corps d'vne armée doit auoir
vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la
difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de la conduire et
tenir en ordre. Aumoins seroit il bien aisé à verifier par exemple,
que ces armées monstrueuses en nombre, n'ont guere rien fait qui
vaille. Suiuant le dire de Cyrus en Xenophon, ce n'est pas le nombre
des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l'aduantage:
le demeurant servant plus de destourbier que de secours.
Et Baiazet print le principal fondement à sa resolution, de liurer
iournée à Tamburlan, contre l'aduis de tous ses Capitaines, sur ce,
que le nombre innombrable des hommes de son ennemy luy donnoit
certaine esperance de confusion. Scanderbech bon iuge et tres
expert, auoit accoustumé de dire, que dix ou douze mille combattans
fideles, deuoient baster à vn suffisant chef de guerre, pour
garantir sa reputation en toute sorte de besoing militaire. L'autre
poinct, qui semble estre contraire, et à l'vsage, et à la raison de
la guerre, c'est que Vercingentorix, qui estoit nommé chef et general
de toutes les parties des Gaules, reuoltées, print party de s'aller
enfermer dans Alexia. Car celuy qui commande à tout vn pays ne
se doit iamais engager qu'au cas de cette extremité, qu'il y allast
de sa derniere place, et qu'il n'y eust rien plus à esperer qu'en la
deffence d'icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen
de prouuoir en general à toutes les parties de son gouuernement.
Pour reuenir à Cæsar, il deuint auec le temps vn peu plus tardif
et plus consideré, comme tesmoigne son familier Oppius: estimant,
qu'il ne deuoit aisément hazarder l'honneur de tant de victoires,
lequel, vne seule defortune luy pourroit faire perdre. C'est
ce que disent les Italiens, quand ils veulent reprocher cette hardiesse
temeraire, qui se void aux ieunes gens, les nommants necessiteux
d'honneur, _bisognosi d'honore_: et qu'estans encore en
cette grande faim et disette de reputation, ils ont raison de la chercher
à quelque prix que ce soit: ce que ne doiuent pas faire ceux
qui en ont desia acquis à suffisance. Il y peut auoir quelque iuste
moderation en ce desir de gloire, et quelque sacieté en cet appetit
comme aux autres: assez de gens le pratiquent ainsin. Il estoit
bien esloigné de cette religion des anciens Romains, qui ne se vouloyent
preualoir en leurs guerres, que de la vertu simple et nayfue.
Mais encore y apportoit il plus de conscience que nous ne ferions à
cette heure, et n'approuuoit pas toutes sortes de moyens, pour
acquerir la victoire. En la guerre contre Ariouistus, estant à parlementer
auec luy, il y suruint quelque remuement entre les deux
armées, qui commença par la faute des gens de cheual d'Ariouistus.
Sur ce tumulte, Cæsar se trouua auoir fort grand aduantage
sur ses ennemis, toutes-fois il ne s'en voulut point preualoir, de
peur qu'on luy peust reprocher d'y auoir procedé de mauuaise foy.
Il auoit accoustumé de porter vn accoustrement riche au combat,
et de couleur esclatante, pour se faire remarquer. Il tenoit
la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court
estants pres des ennemis. Quand les anciens Grecs vouloient accuser
quelqu'vn d'extreme insuffisance, ils disoyent en commun
prouerbe, qu'il ne sçauoit ny lire ny nager: il auoit cette mesme
opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en
tira plusieurs commoditez: s'il auoit à faire diligence, il franchissoit
ordinairement à nage les riuieres qu'il rencontroit: car
il aymoit à voyager à pied, comme le grand Alexandre. En Ægypte,
ayant esté forcé pour se sauuer, de se mettre dans vn petit batteau,
et tant de gens s'y estants lancez quant et luy, qu'il estoit
en danger d'aller à fons, il ayma mieux se ietter en la mer, et gaigna
sa flotte à nage, qui estoit plus de deux cents pas au delà,
tenant en sa main gauche ses tablettes hors de l'eau, et trainant à
belles dents sa cotte d'armes, afin que l'ennemy n'en iouyst, estant
desia bien auancé sur l'aage. Iamais chef de guerre n'eut tant
de creance sur ses soldats. Au commencement de ses guerres
ciuiles, les centeniers luy offrirent de soudoyer chacun sur sa
bourse, vn homme d'armes, et les gens de pied, de le seruir à leurs
despens: ceux qui estoyent plus aysez, entreprenants encore à deffrayer
les plus necessiteux. Feu Monsieur l'Admiral de Chastillon
nous fit veoir dernierement vn pareil cas en noz guerres ciuiles:
car les François de son armée, fournissoient de leurs bourses au
payement des estrangers, qui l'accompagnoient. Il ne se trouueroit
guere d'exemples d'affection si ardente et si preste, parmy
ceux qui marchent dans le vieux train, soubs l'ancienne police des
loix. La passion nous commande bien plus viuement que la raison.
Il est pourtant aduenu en la guerre contre Annibal, qu'à
l'exemple de la liberalité du peuple Romain en la ville, les gendarmes
et Capitaines refuserent leur paye; et appelloit on au camp
de Marcellus, mercenaires, ceux qui en prenoient. Ayant eu du pire
aupres de Dyrrachium, ses soldats se vindrent d'eux mesmes offrir
à estre chastiez et punis, de façon qu'il eut plus à les consoler qu'à
les tancer. Vne sienne seule cohorte, soustint quatre legions de
Pompeius plus de quatre heures, iusques à ce qu'elle fut quasi
toute deffaicte à coups de trait, et se trouua dans la tranchée, cent
trente mille flesches. Vn soldat nommé Scæua, qui commandoit à
l'vne des entrées, s'y maintint inuincible ayant vn œil creué, vne
espaule et vne cuisse percées, et son escu faucé en deux cens trente
lieux. Il est aduenu à plusieurs de ses soldats pris prisonniers,
d'accepter plustost la mort, que de vouloir promettre de prendre
autre party. Granius Petronius, pris par Scipion en Affrique, Scipion
apres auoir faict mourir ses compagnons, luy manda qu'il luy
donnoit la vie, car il estoit homme de reng et questeur: Petronius
respondit que les soldats de Cæsar auoyent accoustumé de donner
la vie aux autres, non la receuoir; et se tua tout soudain de sa
main propre. Il y a infinis exemples de leur fidelité: il ne faut
pas oublier le traict de ceux qui furent assiegez à Salone, ville partizane
pour Cæsar contre Pompeius, pour vn rare accident qui y
aduint. Marcus Octauius les tenoit assiegez; ceux de dedans estans
reduits en extreme necessité de toutes choses, en maniere que pour
suppleer au deffaut qu'ils auoyent d'hommes, la plus part d'entre
eux y estans morts et blessez, ils auoyent mis en liberté tous leurs
esclaues, et pour le seruice de leurs engins auoient esté contraints
de coupper les cheueux de toutes les femmes, affin d'en faire des
cordes; outre vne merueilleuse disette de viures; et ce neantmoins
resolus de iamais ne se rendre. Apres auoir trainé ce siege en
grande longueur, d'où Octauius estoit deuenu plus nonchalant, et
moins attentif à son entreprinse, ils choisirent vn iour sur le midy,
et comme ils eurent rangé les femmes et les enfans sur leurs murailles,
pour faire bonne mine, sortirent en telle furie, sur les
assiegeans, qu'ayants enfoncé le premier, le second, et tiers corps
de garde, et le quatriesme, et puis le reste, et ayants faict du
tout abandonner les tranchées, les chasserent iusques dans les nauires:
et Octauius mesmes se sauua à Dyrrachium, où estoit Pompeius.
Ie n'ay point memoire pour cett' heure, d'auoir veu aucun
autre exemple, où les assiegez battent en gros les assiegeans, et
gaignent la maistrise de la campaigne; ny qu'vne sortie ait tiré
en consequence, vne pure et entiere victoire de battaille.