Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer

vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent

vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires.

Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher

apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui

l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles

les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu

mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de

faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable,

et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de

Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze

iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion

du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore

auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des

petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures

ames: iustice affamée du sang de l'innocence.

_Tantum religio potuit suadere malorum!_

Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et

qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la

mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.

C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine,

de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient

leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent

fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur

farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de

son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables,

par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia

au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast

enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent

commises:

_Et casta incestè nubendi tempore in ipso

Hostia concideret mactatu mœsta parentis:_

et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils,

pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines,

s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis.

_Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent,

nisi tales viri occidissent?_ Ioint que ce n'est pas au criminel

de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui

ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne

peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre.

La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour

sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates

tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son

continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher

et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté,

il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle

pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore

en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel

vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des

Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage,

l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu

que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux,

aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier?

_Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij

placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt._ Cette contexture

naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais

aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de

l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte

que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner

et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner

à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. _Vbi iratos

Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis

voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente

Domino, manus intulit._ Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs

mauuais effects.

_Sæpius olim

Religio peperit scelerosa atque impia facta._

Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque

façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque

d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté,

comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à

chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet

de sa diuine grandeur? _Infirmum Dei fortius est hominibus: et

stultum Dei sapientius est hominibus._ Stilpon le philosophe interrogé

si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous

estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez

parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous

tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos

resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui

dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que

c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux

apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict

et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien,

Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous

a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance?

S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le

cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de

ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et

qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage?

Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé,

au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au

delà: cette piece n'est rien au prix du tout:

_Omnia cùm cœlo terráque marique,

Nil sunt ad summam summaï totius omnem._

C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est

l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas

luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il

s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer

à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir.

Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil

bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et

de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté:

vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide;

l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut

estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement.

C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles

attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies

quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est,

auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui

auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre

chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te

persuade la pluralité des mondes,

_Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,

Non esse vnica, sed numero magis innumerali._

Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des

nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine.

D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul

et vn,

_Cùm in summa res nulla sit vna,

Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:_

et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par

où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul

ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt

esté toute espuisée en ce seul indiuidu.

_Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,

Esse alios alibi congressus materiaï,

Qualis hic est auido complexu quem tenet æther._

Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent

si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le

confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne

opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde,

sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration

de leur composition: mais immortelles par la determination

du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus,

Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous

si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement

les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus

les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons

en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance

des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux,

en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert:

tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de

parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de

Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes

d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à

la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine

nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent

sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont

tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont

qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à

la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau:

où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où

ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre,

et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations,

sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur

noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en

iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit

Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes

sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs,

combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny

à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la

cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors

de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance,

qui combattent ces belles regles que nous auons taillées

et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu

mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre

Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon

la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez

occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour

nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut

suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux

et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus

habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison

a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non

pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras

la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il

y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme

pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte,

si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons

mort, qui soit vie:

Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν,

Το ζην δε θνεισκειν εστι?

Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre,

de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne

nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle

et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le

derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment.

D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge:

comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement

sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à

autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption

en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le

doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de

cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes,

que des choses, qui semblent, rien est non plus que non

est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de

ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn.

Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il

seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce

sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant,

et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est

qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à

vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion

et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire,

Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer

ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence

qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer

plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a

ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part

des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez

ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus

part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement

exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien

de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte

du sens de cette syllabe, _Hoc_? Prenons la clause que la logique

mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict

beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps.

Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera

elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et

que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force

de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois

nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne

peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de

parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout

formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies.

De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à

la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent

ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer

dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur

seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte,

ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et

quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors

les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes.

Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation:

Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez

comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence.

Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous

pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément,

qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit

en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce

mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il,

est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu

ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le

voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre

condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les

trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a

eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le

passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à

Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut

faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn

Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours,

il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de

langage pour ramener Dieu à leur mesure.

_Cras vel atra

Nube polum Pater occupato,

Vel sole puro, non tamen irritum

Quodcumque retro est efficiet, neque

Diffinget infectúmque reddet,

Quod fugiens semel hora vexit._

Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir

n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont

mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre

intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance

veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de

là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde

se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée

de son poix. _Mirum quò procedat improbitas cordis humani,

paruulo aliquo inuitata successu._ Combien insolemment rabroüent

Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon

et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir

qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché

Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom

de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et

Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir

descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des

nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause

de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements

d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils

nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde

plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers,

ou d'vne suitte ordinaire. _Magna Dij curant, parua negligunt._ Escoutez

son exemple: il vous esclaircira de sa raison: _Nec in regnis

quidem reges omnia minima curant_. Comme si à ce Roy là, c'estoit

plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si

sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne

battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement,

se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et

mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements

et noz mesures ne le touchent pas. _Deus ita artifex magnus in magnis,

vt minor non sit in paruis._ Nostre arrogance nous remet tousiours

en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations

nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute

immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et

maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements

construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de

la crainte des iugements diuins. _Quod beatum æternúmque sit, id

nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri._ Nature veut qu'en

choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des

mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies,

qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et

profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans

oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent

noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres

et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement,

deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent

veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont

deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible,

en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce

bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe

pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault

de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en

mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit

que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles,

et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle

est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames

deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries

et inuentions,

_Quod finxere timent;_

comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé

et noircy à leur compagnon. _Quasi quicquam infelicius sit

homine, cui sua figmenta dominantur._ C'est bien loin d'honorer celuy

qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste

eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion

et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts

qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent

canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu

qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis

quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy

de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit

forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste

louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté

l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature,

et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie.

_Nosse cui Diuos et cœli numina soli,

Aut soli nescire, datum._

Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens,

il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame,

et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable.

Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le

monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la

main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte

chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur.

Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure,

encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous

pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que

nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce

soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes?

Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes

placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire

vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc

ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous

sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et

de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle

chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du

monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres

ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté.

Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se

paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas

biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et

l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est

donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme

par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine

sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or

la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla

compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté,

la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le

bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent

par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel

modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines

tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore,

et encore,

_Non, si te ruperis, inquit._

_Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro

illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant._

Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs

causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa

condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse,

pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce

n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne

sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la

mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent

Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de

fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone

de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu

Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage

des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus

sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le

secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre,

pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il

gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit,

paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui

veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le

lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement

de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la

mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour,

esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple

Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme

s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement

descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race,

Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant

voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en

songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques

à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon.

Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les

Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement

descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se

trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir

enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles:

et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous

faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus

estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent

rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez

de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous

pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de

ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne

peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et

qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De

toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc

est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la

vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine

figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. _Ita est

informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo

cogitet, forma occurrat humana._ Pourtant disoit plaisamment Xenophanes,

que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est

vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme

eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson

ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert

à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs

influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est

rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le

mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me

loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre:

s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si

fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit

une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de

son vol, et la possession de cette belle et haulte region. _Tam blanda

conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura._ Or donc par ce

mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il

luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est

pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses.

Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et

plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que

pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre

vacation. Les voyla contre nous en guerre.

_Domitósque Herculea manu

Telluris iuuenes, vnde periculum

Fulgens contremuit domus

Saturni veteris._

Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille

de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs:

_Neptunus muros magnóque emula tridenti

Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem

Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas

Prima tenet._

Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux

propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont

courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout

leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les

Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées

selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes,

qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale,

qui vne autre: _adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos_:

qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise,

qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn

Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant,

_Hîc illius arma,

Hîc currus fuit.

O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines!

Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam,

Vulcanum tellus Hipsipylæa colit,

Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ;

Pinigerum Fauni Mænalis ora caput,

Mars Latio venerandus._

Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul,

qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.

_Iunctáque sunt magno templa nepotis auo._

Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques

à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à

produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à

vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à

vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger,

de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns,

qui n'entrent pas encore en paradis.

_Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore,

Quas dedimus, certè terras habitare sinamus._

Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens

entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de

nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif.

Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais.

Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus

estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux

auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez

entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote?

_Iouis incunabula Creten._

Voicy l'excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject,

Sceuola grand pontife, et Varron grand theologien, en leur

temps: Qu'il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses

vrayes, et en croye beaucoup de fausses. _Quum veritatem, qua liberetur,

inquirat: credatur ei expedire, quod fallitur._ Les yeux humains

ne peuuent apperceuoir les choses que par les formes de leur

cognoissance. Et ne nous souuient pas quel sault print le miserable

Phaëthon pour auoir voulu manier les renes des cheuaux de son

pere, d'vne main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur,

se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous

demandez à la philosophie de quelle matiere est le soleil, que vous

respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son

vsage? S'enquiert-on à Zenon que c'est que Nature? Vn feu, dit-il,

artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes

maistre de cette science qui s'attribue la presseance sur toutes les

autres en verité et certitude: Le soleil, dit-il, est vn Dieu de fer

enflammé. Voyla pas vne belle imagination produicte de l'ineuitable

necessité des demonstrations geometriques? Non pourtant si

ineuitable et vtile, que Socrates n'ayt estimé, qu'il suffisoit d'en

sçauoir, iusques à pouuoir arpenter la terre qu'on donnoit et receuoit:

et que Polyænus, qui en auoit esté fameux et illustre docteur,

ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de

vanité apparente, après qu'il eut gousté les doux fruicts des iardins

poltronesques d'Epicurus. Socrates en Xenophon sur ce propos

d'Anaxagoras, estimé par l'antiquité entendu au dessus de

touts autres, és choses celestes et diuines, dit, qu'il se troubla du

cerueau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément

les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce

qu'il faisoit le soleil vne pierre ardente, il ne s'aduisoit pas, qu'vne

pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu'elle s'y consomme.

En ce qu'il faisoit vn, du soleil et du feu, que le feu ne noircit pas

ceux qu'il regarde: que nous regardons fixement le feu: que le

feu tue les plantes et les herbes. C'est à l'aduis de Socrates, et au

mien aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'en iuger point.

Platon ayant à parler des daimons au Timée: C'est entreprinse,

dit-il, qui surpasse nostre portée: il en faut croire ces anciens,

qui se sont dicts engendrez d'eux. C'est contre raison de refuser

foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par

raisons necessaires, ny vray-semblables: puis qu'ils nous respondent,

de parler de choses domestiques et familieres. Voyons si

nous auons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des

choses humaines et naturelles. N'est-ce pas vne ridicule entreprinse,

à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science

ne peut atteindre, leur aller forgeant vn autre corps, et prestant

vne forme faulce de nostre inuention: comme il se void au mouuement

des planetes, auquel d'autant que nostre esprit ne peut arriuer,

ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du

nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels:

_Temo aureus, aurea summæ

Curuatura rotæ, radiorum argenteus ordo._

Vous diriez que nous auons eu des cochers, des charpentiers, et

des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à diuers

mouuemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes

bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon

Platon.

_Mundus domus est maxima rerum,

Quam quinque altitonæ fragmine zonæ

Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis

Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ

Bigas acceptat._

Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il vn iour à

Nature nous ouurir son sein, et nous faire voir au propre, les

moyens et la conduicte de ses mouuements, et y preparer nos

yeux? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouuerions en

nostre pauure science! Ie suis trompé, si elle tient vne seule chose,

droictement en son poinct: et m'en partiray d'icy plus ignorant

toute autre chose, que mon ignorance. Ay-ie pas veu en Platon

ce diuin mot, que Nature n'est rien qu'vne poësie ainigmatique?

Comme, peut estre, qui diroit, vne peinture voilée et tenebreuse,

entreluisant d'vne infinie varieté de faux iours à exercer noz coniectures.

_Latent ista omnia crassis occultata et circumfusa tenebris:

vt nulla acies humani ingenij tanta sit, quæ penetrare in cœlum,

terram intrare possit._ Et certes la philosophie n'est qu'vne poësie

sophistiquée. D'où tirent ces autheurs anciens toutes leurs authoritez,

que des poëtes? Et les premiers furent poetes eux mesmes,

et la traicterent en leur art. Platon n'est qu'vn poete descousu.

Toutes les sciences sur-humaines s'accoustrent du stile poetique.

Tout ainsi que les femmes employent des dents d'yuoire, où les

leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en

forgent vn de quelque matiere estrangere: comme elles font des

cuisses de drap et de feutre, et de l'embonpoinct de coton: et au

veu et sçeu d'vn chacun s'embellissent d'vne beauté fauce et empruntée:

ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on,

des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa iustice)

elle nous donne en payement et en presupposition, les choses

qu'elle mesmes nous apprend estre inuentées: car ces epicycles,

excentriques, concentriques, dequoy l'astrologie s'aide à conduire

le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux

qu'elle ait sçeu inuenter en ce subject: comme aussi au reste, la

philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu'elle croit,

mais ce qu'elle forge ayant plus d'apparence et de gentillesse. Platon

sur le discours de l'estat de nostre corps et de celuy des bestes:

Que ce, que nous auons dict, soit vray, nous en asseurerions, si

nous auions sur cela confirmation d'vn oracle. Seulement nous

asseurons, que c'est le plus vray-semblablement, que nous ayons

sçeu dire. Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle enuoye ses cordages,

ses engins et ses rouës: considerons vn peu ce qu'elle dit

de nous mesmes et de nostre contexture. Il n'y a pas plus de retrogradation,

trepidation, accession, reculement, rauissement, aux

astres et corps celestes, qu'ils en ont forgé en ce pauure petit corps

humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l'appeller le petit

monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner

et bastir. Pour accommoder les mouuemens qu'ils voyent en

l'homme, les diuerses functions et facultez que nous sentons en

nous, en combien de parties ont ils diuisé nostre ame? en combien

de sieges logée? à combien d'ordres et d'estages ont-ils departy

ce pauure homme, outre les naturels et perceptibles? et à

combien d'offices et de vacations? Ils en font vne chose publique

imaginaire. C'est vn subject qu'ils tiennent et qu'ils manient: on

leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler,

et estoffer, chacun à sa fantasie; et si ne le possedent pas encore.

Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le

peuuent regler, qu'il ne s'y trouue quelque cadence, ou quelque

son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu'elle est, et

rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n'est pas raison

de les excuser. Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la

terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons,

qu'ils nous en rapportent seulement quelque marque legere: et

comme de choses ignorées, nous contentons d'vn tel quel ombrage

et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject,

qui nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux vne parfaicte

et exacte representation des lineaments, et des couleurs: et

les mesprisons, s'ils y faillent. Ie sçay bon gré à la garce Milesienne,

qui voyant le philosophe Thales s'amuser continuellement

à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousiours les yeux

esleuez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le

faire broncher, pour l'aduertir, qu'il seroit temps d'amuser son

pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit

pourueu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes

bien, de regarder plustost à soy qu'au ciel. Car, comme dit Democritus

par la bouche de Cicero,

_Quod est ante pedes, nemo spectat: cœli scrutantur plagas._

Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous

auons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au

dessus des nuës, que celle des astres. Comme dit Socrates en Platon,

qu'à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le

reproche que fait cette femme à Thales, qu'il ne void rien de ce

qui est deuant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin:

ouï et ce qu'il fait luy-mesme, et ignore ce qu'ils sont tous

deux, ou bestes, ou hommes. Ces gens icy, qui trouuent les raisons

de Sebonde trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouuernent

le monde, qui sçauent tout:

_Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum,

Stellæ sponte sua, iussæue vagentur et errent:

Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem,

Quid velit et possit rerum concordia discors:_

n'ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs liures, les difficultez

qui se presentent, à cognoistre leur estre propre? Nous voyons bien

que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aucunes parties

se branslent d'elles mesmes sans nostre congé, et que d'autres

nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension

engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination

agit en la rate seulement, telle autre au cerueau, l'vne nous cause

le rire, l'autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz

sens, et arreste le mouuement de noz membres, à tel object l'estomach

se sousleue, à tel autre quelque partie plus basse. Mais

comme vne impression spirituelle, face vne telle faucée dans vn

subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de

ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sçeu: _Omnia incerta

ratione, et in naturæ maiestate abdita_, dit Pline; et S. Augustin,

_Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi

ab homine potest: et hoc ipse homo est_. Et si ne le met on

pas pourtant en doubte: car les opinions des hommes, sont receuës

à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit,

comme si c'estoit religion et loy. On reçoit comme vn iargon ce qui

en est communement tenu: on reçoit cette verité, auec tout son

bastiment et attelage d'argumens et de preuues, comme vn corps

ferme et solide, qu'on n'esbranle plus, qu'on ne iuge plus. Au

contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette

creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est vn vtil

soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se

remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge. Ce qui

fait qu'on ne doubte de guere de choses, c'est que les communes

impressions on ne les essaye iamais; on n'en sonde point le pied,

où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on

ne demande pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou ainsin

entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille: mais

s'il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c'estoit bien raison que

cette bride et contrainte de la liberté de noz iugements, et cette

tyrannie de noz creances, s'estendist iusques aux escholes et aux

arts. Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote: c'est religion

de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus

à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale: qui est à l'aduanture

autant faulce que vne autre. Ie ne sçay pas pourquoy ie n'acceptasse

autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes

d'Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou

l'eau de Thales, ou l'infinité de Nature d'Anaximander, ou l'air de

Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'infiny

de Parmenides, ou l'vn de Musæus, ou l'eau et le feu d'Apollodorus,

ou les parties similaires d'Anaxagoras, ou la discorde et

amitié d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion,

(de cette confusion infinie d'aduis et de sentences, que produit

cette belle raison humaine par sa certitude et clair-voyance,

en tout ce dequoy elle se mesle) que ie feroy l'opinion d'Aristote,

sur ce subject des principes des choses naturelles: lesquels principes

il bastit de trois pieces, matiere, forme, et priuation. Et

qu'est-il plus vain que de faire l'inanité mesme, cause de la production

des choses? La priuation c'est vne negatiue: de quelle

humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont?

Cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour l'exercice de la

logique. On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour

deffendre l'autheur de l'escole des obiections estrangeres: son

authorité c'est le but, au delà duquel il n'est pas permis de s'enquerir.

Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce

qu'on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement,

le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir.

Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et

discourons à boule-veuë. Car nos maistres præoccupent et gaignent

auant main, autant de lieu en nostre creance, qu'il leur en faut

pour conclurre apres ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens

par leurs demandes auouées: le consentement et approbation que

nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche

et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu

de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il

prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par

iceux il nous pourra monter, s'il veut, iusques aux nuës. En cette

pratique et negotiation de science, nous auons pris pour argent

content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu

en son art. Le dialecticien se rapporte au grammairien de la signification

des mots: le rhetoricien emprunte du dialecticien les lieux

des argumens: le poëte, du musicien les mesures: le geometrien,

de l'arithmeticien les proportions: les metaphysiciens prennent

pour fondement les coniectures de la physique. Car chasque science

a ses principes presupposez, par où le iugement humain est bridé

de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle

gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la

bouche; qu'il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes.

Or n'y peut-il auoir des principes aux hommes, si la diuinité

ne les leur a reuelez: de tout le demeurant, et le commencement,

et le milieu et la fin, ce n'est que songe et fumée. A ceux qui combattent

par presupposition, il leur faut presupposer au contraire,

le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine,

et toute enunciation, a autant d'authorité que l'autre, si la

raison n'en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la

balance: et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent.

La persuasion de la certitude, est vn certain tesmoignage

de folie, et d'incertitude extreme. Et n'est point de plus folles

gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut

sçauoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s'il y a rien de

dur ou de mol en nostre cognoissance. Et quant à ces responses,

dequoy il se fait des comtes anciens: comme à celuy qui mettoit

en doubte la chaleur, à qui on dit qu'il se iettast dans le feu: à

celuy qui nioit la froideur de la glace, qu'il s'en mist dans le sein:

elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S'ils nous

eussent laissé en nostre estat naturel, receuans les apparences

estrangeres selon qu'elles se presentent à nous par nos sens; et

nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par

la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi.

Mais c'est d'eux que nous auons appris de nous rendre iuges du

monde: c'est d'eux que nous tenons cette fantasie, que la raison

humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et

au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout:

par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist. Cette response

seroit bonne parmy les Canibales, qui iouyssent l'heur d'vne longue

vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d'Aristote, et sans la

cognoissance du nom de la physique. Cette response vaudroit mieux

à l'aduenture, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu'ils

emprunteront de leur raison et de leur inuention. De cette-cy

seroient capables auec nous, tous les animaux, et tout ce, où le

commandement est encor pur et simple de la loy naturelle: mais

eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu'ils me dient, il est vray, car

vous le voyez et sentez ainsin: il faut qu'ils me dient, si ce que ie

pense sentir, ie le sens pourtant en effect: et si ie le sens, qu'ils me

dient apres pourquoy ie le sens, et comment, et quoy: qu'ils me

dient le nom, l'origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du

froid; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre: ou

qu'ils me quittent leur profession, qui est de ne receuoir ny approuuer

rien, que par la voye de la raison: c'est leur touche à

toutes sortes d'essais. Mais certes c'est vne touche pleine de fauceté,

d'erreur, de foiblesse, et defaillance. Par où la voulons nous

mieux esprouuer, que par elle mesme? S'il ne la faut croire parlant

de soy, à peine sera elle propre à iuger des choses estrangeres: si

elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile.

Elle est en l'ame, et partie, ou effect d'icelle: car la vraye

raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes,

elle loge dans le sein de Dieu, c'est là son giste et sa retraite,

c'est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire

voir quelque rayon: comme Pallas saillit de la teste de son pere,

pour se communiquer au monde. Or voyons ce que l'humaine

raison nous a appris de soy et de l'ame: non de l'ame en general,

de laquelle quasi toute la philosophie rend les corps celestes et les

premiers corps participants: ny de celle que Thales attribuoit aux

choses mesmes, qu'on tient inanimées, conuié par la consideration

de l'aimant: mais de celle qui nous appartient, que nous deuons

mieux cognoistre.

_Ignoratur enim quæ sit natura animaï:

Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur,

Et simul intereat nobiscum morte dirempta;

An tenebras Orci visat, vastásque lacunas,

An pecudes alias diuinitus insinuet se._

A Crates et Dicæarchus, qu'il n'y en auoit du tout point, mais

que le corps s'esbranloit ainsi d'vn mouuement naturel: à Platon,

que c'estoit vne substance se mouuant de soy-mesme: à Thales,

vne nature sans repos: à Asclepiades, vne exercitation des sens:

à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d'eau: à

Parmenides, de terre et de feu: à Empedocles, de sang:

_Sanguineam vomit ille animam:_

à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse,

_Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo:_

à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air

receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et

espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens:

à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux

Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme

determinée.

_Habitum quemdam vitalem corporis esse,

Harmoniam Græci quam dicunt._

N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps,

qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle

autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la

nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance,

Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé

que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement

d'opinions: _Harum sententiarum quæ vera sit, Deus

aliquis viderit_, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien

Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre

propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre

plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit

aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer,

si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension,

ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent

au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le

corps:

_Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse

Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis._

Epicurus, en l'estomach:

_Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm

Lætitiæ mulcent._

Les Stoïciens, autour et dedans le cœur: Erasistratus, ioignant la

membrane de l'epicrane: Empedocles, au sang: comme aussi

Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des

bestes, auquel leur ame est iointe: Galen a pensé que chaque partie

du corps ait son ame: Strato l'a logée entre les deux sourcils: _Qua

facie quidem sit animus, aut vbi habitet, ne quærendum quidem

est_: dit Cicero. Ie laisse volontiers à cet homme ses mots propres.

Iroy-ie à l'éloquence alterer son parler? Ioint qu'il y a peu d'acquest

à desrober la matiere de ses inuentions. Elles sont et peu

frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy

Chrysippus l'argumente autour du cœur, comme les autres

de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que

quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main

sur l'estomach: et quand nous voulons prononcer, εγω, qui signifie

moy, nous baissons vers l'estomach la machouëre d'embas. Ce lieu

ne se doit passer, sans remerquer la vanité d'vn si grand personnage:

car outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infiniment

legeres, la derniere ne preuue qu'aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en

cet endroit là. Il n'est iugement humain, si tendu, qui ne sommeille

par fois. Que craignons nous à dire? Voyla les Stoiciens peres de

l'humaine prudence, qui trouuent, que l'ame d'vn homme accablé

sous vne ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouuant

desmesler de la charge, comme vne sourix prinse à la trapelle.

Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition,

aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils

auoyent esté creés: la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle:

et que selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur

spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement.

De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit,

qui fut pour sa peine inuesti du corps du soleil, deuoit auoir vne

mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de

nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit

Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes, l'orée

des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts

et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles

rauasseries, se trouuent plus en ceux qui traittent les choses

plus hautes, et plus auant: s'abysmants en leur curiosité et presomption.

La fin et le commencement de science, se tiennent en

pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages

poëtiques. Voyez chez luy le iargon des Dieux. Mais à quoy

songeoit-il, quand il definit l'homme, vn animal à deux pieds, sans

plume: fournissant à ceux qui auoyent enuie de se moquer de luy,

vne plaisante occasion? car ayans plumé vn chapon vif, ils alloyent

le nommant, l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens, de

quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que

leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur,

et vn mouuement naturel contre bas, eussent basti le

monde: iusques à ce qu'ils fussent auisez par leurs aduersaires,

que par cette description, il n'estoit pas possible qu'ils se ioignissent

et se prinsent l'vn à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et

perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles?

Parquoy il fut force, qu'ils y adioustassent depuis vn mouuement

de costé, fortuite: et qu'ils fournissent encore à leurs atomes, des

queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s'attacher et

se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyuent de cette autre

consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont par

sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils iamais

rencontrez à faire vne maison et vn soulier? Pourquoy de mesme

ne croid on, qu'vn nombre infini de lettres Grecques versées emmy

la place, seroyent pour arriuer à la contexture de l'Iliade? Ce

qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n'en

est point capable: il n'est rien meilleur que le monde: il est donc

capable de raison. Cotta par cette mesme argumentation fait le

monde mathematicien: et le fait musicien et organiste, par cette

autre argumentation aussi de Zenon: Le tout est plus que la partie:

nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde:

il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens

faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans

leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches

que les philosophes se font les vns aux autres sur les dissentions

de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment

vn amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merueilles.

I'en assemble volontiers, comme vne montre, par quelque biais

non moins vtile que les instructions plus moderees. Iugeons par là

ce que nous auons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison,

puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut

l'humaine suffisance, il s'y trouue des deffauts si apparens et si

grossiers. Moy i'aime mieux croire qu'ils ont traitté la science

casuelement ainsi, qu'vn iouët à toutes mains, et se sont esbatus

de la raison, comme d'vn instrument vain et friuole, mettans en

auant toutes sortes d'inuentions et de fantasies tantost plus tenduës,

tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l'homme

comme vne poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu'il ne sçait à la

verité que c'est que l'homme, et que c'est l'vne des pieces du

monde d'autant difficile cognoissance. Par cette varieté et instabilité

d'opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à cette

resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas

tousiours leur auis à visage descouuert et apparent: ils l'ont caché

tantost soubs des vmbrages fabuleux de la poësie, tantost soubs

quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela,

que la viande crue n'est pas tousiours propre à nostre estomach: il

la faut assecher, alterer et corrompre. Ils font de mesmes: ils obscurcissent

par fois leurs naïfues opinions et iugemens, et les falsifient

pour s'accommoder à l'vsage publique. Ils ne veulent pas faire

profession expresse d'ignorance, et de l'imbecillité de la raison

humaine, pour ne faire peur aux enfans: mais ils nous la descouurent

assez soubs l'apparence d'vne science trouble et inconstante.

Ie conseillois en Italie à quelqu'vn qui estoit en peine de parler

Italien, que pourueu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans

y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers

mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François,

Espagnols, ou Gascons, et qu'en y adioustant la terminaison Italienne,

il ne faudroit iamais à rencontrer quelque idiome du pays,

ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain,

et de se ioindre à quelqu'vne de tant de formes. Ie dis de

mesme de la philosophie: elle a tant de visages et de varieté, et

a tant dict, que tous nos songes et resueries s'y trouuent. L'humaine

phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n'y

soit: _Nihil tam absurdè dici potest, quod non dicatur ab aliquo

philosophorum_. Et i'en laisse plus librement aller mes caprices en

public: d'autant que bien qu'ils soyent nez chez moy, et sans patron,

ie sçay qu'ils trouueront leur relation à quelque humeur ancienne,

et ne faudra quelqu'vn de dire: Voyla d'où il le print. Mes

mœurs sont naturelles: ie n'ay point appellé à les bastir, le secours

d'aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand

l'enuie m'a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en

publiq, vn peu plus decemment, ie me suis mis en deuoir de les

assister, et de discours, et d'exemples: ç'a esté merueille à moy

mesme, de les rencontrer par cas d'aduenture, conformes à tant

d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit

ma vie, ie ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploittée et employée.

Nouuelle figure: Vn philosophe impremedité et fortuit. Pour

reuenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerueau,

l'ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que

ç'a esté plustost vne interpretation des mouuemens de l'ame,

qu'vne diuision, et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'vn

corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs

opinions est, que c'est tousiours vne ame, qui par sa faculté ratiocine,

se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses

autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher

gouuerne son nauire selon l'experience qu'il en a, ores tendant

ou laschant vne corde, ores haussant l'antenne, ou remuant

l'auiron, par vne seule puissance conduisant diuers effets: et

qu'elle loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et

accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez

de l'ame: de là il n'est pas inconuenient qu'elle s'escoule par

le reste du corps:

_Medium non deserit vnquam

Cœli Phœbus iter: radiis tamen omnia lustrat._

comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances,

et en remplit le monde.

_Cætera pars animæ, per totum dissita corpus

Paret, et ad numen mentis moménque mouetur._

Aucuns ont dict, qu'il y auoit vne ame generale, comme vn

grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes,

et s'y en retournoyent, se remeslant tousiours à cette matiere

vniuerselle:

_Deum namque ire per omnes

Terrásque, tractúsque maris, cœlúmque profundum:

Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,

Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas:

Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri

Omnia: nec morti esse locum:_

d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resioindre et r'attacher:

d'autres, qu'elle estoyent produites de la substance diuine: d'autres,

par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté:

aucuns, sur l'heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre

du rond de la lune, et y retourner. Le commun des anciens,

qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'vne pareille maniere et

production que toutes autres choses naturelles: argumentants

cela par la ressemblance des enfans aux peres,

_Instillata patris virtus tibi:

Fortes creantur fortibus et bonis:_

et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les

marques du corps, mais encores vne ressemblance d'humeurs, de

complexions, et inclinations de l'ame:

_Denique cur acris violentia triste leonum

Seminium sequitur? dolus vulpibus, et fuga ceruis

A patribus datur, et patrius pauor incitat artus?

Si non certa suo quia semine seminióque,

Vis animi pariter crescit cum corpore toto?_

que là dessus se fonde la iustice diuine, punissant aux enfans la

faute des peres: d'autant que la contagion des vices paternels est

aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement

de leur volonté les touche. Dauantage, que si les ames venoyent

d'ailleurs, que d'vne suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque

autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre

premier; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de

discourir, raisonner et se souuenir.

_Si in corpus nascentibus insinuatur,

Cur super anteactam ætatem meminesse nequimus,

Nec vestigia gestarum rerum vlla tenemus?_

Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons,

il les faut presupposer toutes sçauantes, lors qu'elles sont

en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent

esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien

auant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres

qu'elles en seront sorties. Et de ce sçauoir, il faudroit qu'elles se

ressouuinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que

ce que nous apprenions, n'estoit qu'vn ressouuenir de ce que nous

auions sçeu: chose que chacun par experience peut maintenir

estre fauce. En premier lieu d'autant qu'il ne nous ressouuient

iustement que de ce qu'on nous apprend: et que si la memoire

faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque

traict outre l'apprentissage. Secondement ce qu'elle sçauoit estant

en sa pureté, c'estoit vne vraye science, cognoissant les choses

comme elles sont, par sa diuine intelligence: là où icy on luy fait

receuoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit; en quoy elle ne

peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant

iamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de

maniere ses facultez naifues, qu'elles y sont toutes esteintes: cela

est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre

ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent

en cette vie, si admirables, que d'en auoir conclu cette diuinité et

eternité passée, et l'immortalité à venir;

_Nam si tantopere est animi mutata potestas,

Omnis vt actarum exciderit retinentia rerum,

Non, vt opinor, ea ab letho iam longior errat._

En outre, c'est icy chez nous, et non ailleurs, que doiuent estre

considerées les forces et les effects de l'ame: tout le reste de ses

perfections, luy est vain et inutile: c'est de l'estat present, que

doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie

de l'homme, qu'elle est comtable seulement. Ce seroit iniustice de

luy auoir retranché ses moyens et ses puissances, de l'auoir desarmée,

pour du temps de sa captiuité et de sa prison, de sa

foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte,

tirer le iugement et vne condemnation de durée infinie et

perpetuelle: et de s'arrester à la consideration d'vn temps si court,

qui est à l'aduenture d'vne ou de deux heures, ou au pis aller,

d'vn siecle (qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'vn

instant) pour de ce moment d'interualle, ordonner et establir definitiuement

de tout son estre. Ce seroit vne disproportion inique, de

tirer vne recompense eternelle en consequence d'vne si courte

vie. Platon, pour se sauuer de cet inconuenient, veut que les

payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relatiuement

à l'humaine durée: et des nostres assez leur ont donné bornes

temporelles. Par ainsin ils iugeoyent, que sa generation suyuoit

la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie,

par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus

receuë, suyuant ces belles apparences: Qu'on la voyoit naistre; à

mesme que le corps en estoit capable; on voyoit esleuer ses forces

comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance,

et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination

et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude:

_Gigni pariter cum corpore, et vnà

Crescere sentimus, paritérque senescere mentem._

Ils l'apperceuoient capable de diuerses passions et agitée de plusieurs

mouuemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en

douleur, capable d'alteration et de changement, d'allegresse, d'assopissement,

et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences,

comme l'estomach ou le pied:

_Mentem sanari, corpus vt ægrum

Cernimus, et flecti medicina posse videmus:_

esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette,

par les vapeurs d'vne fieure chaude: endormie par l'application

d'aucuns medicamens, et reueillée par d'autres.

_Corpoream naturam animi esse necesse est,

Corporeis quoniam telis ictúque laborat._

On luy voyoit estonner et renuerser toutes ses facultez par la seule

morsure d'vn chien malade, et n'y auoir nulle si grande fermeté

de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique,

nulle contention de ses forces, qui la peust exempter

de la subjection de ces accidens: la saliue d'vn chetif mastin versée

sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses

grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il

ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere:

_Vis. . . . . . . animaï

Conturbatur, et . . . . . diuisa seorsum

Disiectatur, eodem illo distracta veneno:_

et ce venin ne trouuer non plus de resistance en cette ame, qu'en

celle d'vn enfant de quatre ans: venin capable de faire deuenir

toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée: si

que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne

peust souffrir la veuë d'vn miroir, ou de l'eau, accablé d'espouuantement

et d'effroy, quand il seroit tombé par la contagion d'vn chien

enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.

_Vis morbi distracta per artus

Turbat agens animam, spumantes æquore salso

Ventorum vt validis feruescunt viribus vndæ._

Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour

la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle

couste trop à trouuer, d'vne deffaitte inffallible, en se desrobant

tout à faict du sentiment: mais ce sont moyens, qui seruent à vne

ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation:

non pas à cet inconuenient, où chez vn philosophe, vne

ame deuient l'ame d'vn fol, troublée, renuersée, et perdue. Ce que

plusieurs occasions produisent, comme vne agitation trop vehemente,

que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en

soy-mesme: ou vne blessure en certain endroit de la personne:

ou vne exhalation de l'estomach, nous iectant à vn esblouyssement

et tournoyement de teste:

_Morbis in corporis auius errat

Sæpe animus; dementit enim, deliráque fatur,

Interdúmque graui lethargo fertur in altum

Æternúmqùe soporem, oculis nutúque cadenti._

Les philosophes n'ont, ce me semble, guere touché cette corde,

non plus qu'vne autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme

tousiours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition:

Ou l'ame est mortelle, ou immortelle: Si mortelle, elle sera sans

peine: Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent iamais

l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? Et laissent

aux poëtes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent

vn beau ieu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent

en leurs discours. Ie reuiens à la premiere. Cette ame pert

l'vsage du souuerain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut

que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes.

Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l'humaine

raison, que le meslange et société de deux pieces si diuerses,

comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable:

_Quippe etenim mortale æterno iungere, et vnà

Consentire putare, et fungi mutua posse,

Desipere est. Quid enim diuersius esse putandum est,

Aut magis inter se disiunctum discrepitánsque,

Quàm, mortale quod est, immortali atque perenni

Iunctum in concilio sæuas tolerare procellas?_

Dauantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le

corps.

_Simul æuo fessa fatiscit._

Ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez. Car il

estime que c'est vne defaillance et cheute de l'ame aussi bien que

du corps. _Contrahi animum, et quasi labi putat atque decidere._ Et ce

qu'on aperceuoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir

en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diuersité des maladies,

comme on void les hommes en cette extremité, maintenir, qui vn

sens, qui vn autre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans alteration: et ne

se voit point d'affoiblissement si vniuersel, qu'il n'y reste quelques

parties entieres et vigoureuses:

_Non alio pacto, quàm si pes cùm dolet ægri,

In nullo caput interea sit fortè dolore._

La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait

l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote.

Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers

aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire,

de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement

introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes

Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention

à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine

science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes

les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement,

de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne

sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les

anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: _rem

gratissimam promittentium magis quàm probantium_. Il s'est caché

soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles,

et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que

sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible:

l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy

asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration

de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne

tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se

desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent

tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire

apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger

son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la

conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation

du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir,

impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions.

L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son

pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et

fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et

se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy

forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais

les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité

de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez

courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. _Somnia

sunt non docentis, sed optantis_: disoit vn ancien. L'homme peut

recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre,

la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme,

qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la

maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir.

Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance,

autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat.

C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre

misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion

de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans

son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace,

ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est

vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession,

nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse.

Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue

tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente

si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il

batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses

du bastiment de sa pyramide. _Perdam sapientiam sapientium,

et prudentiam prudentium reprobabo._ La diuersité d'idiomes

et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose,

que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions

et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment

de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous

tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a

faict grand plaisir: _Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio

est, aut elationis attritio_. Iusques à quel poinct de presomption

et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre

bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement

bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de

sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule

liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste

en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement,

que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas

de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses

forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra

l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui

sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et

deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement.

Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement

de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de

Dieu? _Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum

apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium.

Vtor hac publica persuasione._ Or la foiblesse des argumens

humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les

fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette

opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité.

Laissons les Stoïciens, _Vsuram nobis largiuntur tanquam

cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant_: qui

donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus

vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous,

ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en

fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup

de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que

les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à

vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants

ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir

auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus,

en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire

de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes

ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores:

_O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est

Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti

Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?_

Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais

estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante

ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus,

que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu

et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne

poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles

l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses

en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy

n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience

des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et

seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy

son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel

il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il

ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable

à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne

soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison

défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui

estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les

Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante.

Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans

venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées

de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la

premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles

passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis

leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il

n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party,

attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux

se mourroient auant que d'auoir esté viuans.

_Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum,

Esse animas præsto deridiculum esse videtur,

Et spectare immortales mortalia membra

Innumero numero, certaréque præproperanter

Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur._

D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer

les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la

corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la

diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la

font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle,

sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres

mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en

faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux

de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur

là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy:

maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue.

Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des

hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent

d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux,

apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation,

nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute

mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais

à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts,

en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui

le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez

de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter

ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune,

et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre

lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup

d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement

humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes

choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de

la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage.

Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la

science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point

moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles.

Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous

nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales.

Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle

matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à

leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si

haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe.

Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon,

selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté

faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras

dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang:

Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il

argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté

de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et

qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent

outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite

de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du

corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier

qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par

la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes

efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y

ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne

confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien

en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent

que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne

sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement,

qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et

ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne

se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes,

et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes,

sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et

moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui

maintiennent la grossesse d'onze moys. Le monde est basty de cette

experience, il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son

aduis sur toutes ces contestations, et si nous n'en sçaurions estre

d'accord. En voyla assez pour verifier que l'homme n'est non plus

instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu'en

la spirituelle. Nous l'auons proposé luy mesmes à soy, et sa raison,

à sa raison, pour voir ce qu'elle nous en diroit. Il me semble assez

auoir montré combien peu elle s'entend en elle mesme. Et, qui ne

s'entend en soy, en quoy se peut il entendre? _Quasi veró mensuram

vllius rei possit agere, qui sui nesciat._ Vrayement Protagoras nous

en comtoit de belles, faisant l'homme la mesure de toutes choses,

qui ne sçeut iamais seulement la sienne. Si ce n'est luy, sa dignité

ne permettra pas qu'autre creature ayt cet aduantage. Or luy estant

en soy si contraire, et l'vn iugement subuertissant l'autre sans

cesse, cette fauorable proposition n'estoit qu'vne risée, qui nous

menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.

Quand Thales estime la cognoissance de l'homme tres-difficile

à l'homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre

chose luy estre impossible. Vous, pour qui i'ay pris la peine d'estendre

vn si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de

maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d'argumenter,

dequoy vous estes tous les iours instruite, et exercerez en cela vostre

esprit et vostre estude: car ce dernier tour d'escrime icy, il ne

le faut employer que comme vn extreme remede. C'est vn coup desesperé,

auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à

vostre aduersaire les siennes: et vn tour secret, duquel il se faut

seruir rarement et reseruément. C'est grande temerité de vous perdre

pour perdre vn autre. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger,

comme fit Gobrias. Car estant aux prises bien estroictes auec

vn Seigneur de Perse, Darius y suruenant l'espée au poing, qui craignoit

de frapper, de peur d'assener Gobrias: il luy cria, qu'il donnast

hardiment, quand il deuroit donner au trauers tous les deux.

I'ay veu reprouuer pour iniustes, des armes et conditions de combat

singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit

luy et son compaignon en termes d'vne fin à tous deux ineuitable.

Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs

prisonniers: lesquels impatiens de leur captiuité, se resolurent,

et leur succeda, frottant des clous de nauire l'vn à l'autre, et faisans

tomber vne estincelle de feu dans les caques de poudre (qu'il

y auoit en l'endroit où ils estoyent gardez) d'embraser et mettre

en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau. Nous secouons icy les

limites et dernieres clostures des sciences: ausquelles l'extremité

est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune,

il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souuienne vous de

ce que dit le prouerbe Thoscan,

_Chi troppo s'assottiglia, si scauezza._

Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu'en

vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l'attrempance,

et la fuite de la nouuelleté et de l'estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes

me faschent. Vous qui par l'authorité que vostre grandeur

vous apporte, et encores plus par les auantages que vous

donnent les qualitez plus vostres, pouuez d'vn clin d'œil commander

à qui il vous plaist, deuiez donner cette charge à quelqu'un,

qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé

et enrichy cette fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce

que vous en auez à faire. Epicurus disoit des loix, que les pires

nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s'entremangeroient

les vns les autres. Et Platon verifie que sans loix,

nous viurions comme bestes. Nostre esprit est vn vtil vagabond,

dangereux et temeraire: il est malaisé d'y ioindre l'ordre et la

mesure: de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au

dessus des autres, et quelque viuacité extraordinaire, nous les

voyons quasi tous, desbordez en licence d'opinions, et de mœurs:

c'est miracle s'il s'en rencontre vn rassis et sociable. On a raison

de donner à l'esprit humain les barrieres les plus contraintes qu'on

peut. En l'estude, comme au reste, il luy faut compter et regler

ses marches: il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On

le bride et garotte de religions, de loix, de coustumes, de science,

de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles:

encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à

toutes ces liaisons. C'est vn corps vain, qui n'a par où estre saisi

et assené: vn corps diuers et difforme, auquel on ne peut asseoir

nœud ny prise. Certes il est peu d'ames si reglées, si fortes et bien

nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte: et qui puissent

auec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs

iugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de

les mettre en tutelle. C'est vn outrageux glaiue à son possesseur

mesme, que l'esprit, à qui ne sçait s'en armer ordonnément et discrettement.

Et n'y a point de beste, à qui il faille plus iustement

donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant

ses pas; et la garder d'extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres

que l'vsage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera

mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu'il soit,

que de ietter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu'vn

de ces nouueaux docteurs, entreprend de faire l'ingenieux en vostre

presence, aux despens de son salut et du vostre: pour vous deffaire

de cette dangereuse peste, qui se respand tous les iours en vos

cours, ce preseruatif à l'extreme necessité, empeschera que la contagion

de ce venin n'offencera, ny vous, ny vostre assistance. La

liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la

philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d'opinions differentes,

chacun entreprenant de iuger et de choisir pour prendre

party. Mais à present, que les hommes vont tous vn train: _qui certis

quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, vt

étiam, quæ non probant, cogantur defendere_: et que nous receuons

les arts par ciuile authorité et ordonnance: si que les escholes

n'ont qu'vn patron et pareille institution et discipline circonscripte,

on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais

chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l'approbation commune

et le cours leur donne: on ne plaide pas de l'alloy, mais de

l'vsage: ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la

medecine, comme la geometrie; et les battelages, les enchantemens,

les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications,

les domifications, et iusques à cette ridicule poursuitte

de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne

faut que sçauoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de

la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt: et

que quand la mensale couppe le tubercle de l'enseigneur, c'est

signe de cruauté: quand elle faut soubs le mitoyen, et que la

moyenne naturelle fait vn angle auec la vitale, soubs mesme endroit,

que c'est signe d'vne mort miserable: que si à vne femme,

la naturelle est ouuerte, et ne ferme point l'angle auec la vitale,

cela denote qu'elle sera mal chaste. Ie vous appelle vous mesme à

tesmoin, si auec cette science, vn homme ne peut passer auec reputation

et faueur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit,

que l'humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouuoit

iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais qu'estant

arriuée aux causes extremes et premieres, il falloit qu'elle

s'arrestast, et qu'elle rebouchast: à cause ou de sa foiblesse, ou de

la difficulté des choses. C'est vne opinion moyenne et douce; que

nostre suffisance nous peut conduire iusques à la cognoissance

d'aucunes choses, et qu'elle a certaines mesures de puissance, outre

lesquelles c'est temerité de l'employer. Cette opinion est plausible,

et introduicte par gens de composition: mais il est malaisé

de donner bornes à nostre esprit: il est curieux et auide, et n'a

point occasion de s'arrester plus tost à mille pas qu'à cinquante.

Ayant essayé par experience, que ce à quoy l'vn s'estoit failly,

l'autre y est arriué: et que ce qui estoit incogneu à vn siecle, le

siecle suyuant l'a esclaircy: et que les sciences et les arts ne se

iettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les

maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent

leurs petits en les leschant à loisir: ce que ma force ne peut descouurir,

ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et

pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l'eschauffant, i'ouure

à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son

ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable:

_Vt Hymettia sole

Cera remollescit, tractatáque pollice multas

Vertitur in facies, ipsóque fit vtilis vsu._

Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté

ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce

n'est que la mienne. L'homme est capable de toutes choses,

comme d'aucunes. Et s'il aduouë, comme dit Theophrastus, l'ignorance

des causes premieres et des principes, qu'il me quitte hardiment

tout le reste de sa science. Si le fondement luy faut, son

discours est par terre. Le disputer et l'enquerir, n'a autre but et

arrest que les principes: si cette fin n'arreste son cours, il se iecte

à vne irresolution infinie. _Non potest aliud alio magis minùsue comprehendi,

quoniam omnium rerum vna est definitio comprehendendi._

Or il est vray-semblable que si l'ame sçauoit quelque chose, elle se

sçauroit premierement elle mesme; et si elle sçauoit quelque chose

hors d'elle, ce seroit son corps et son estuy, auant toute autre

chose. Si on void iusques auiourd'huy les dieux de la medecine se

debattre de nostre anatomie,

_Mulciber in Troiam, pro Troia stabat Apollo:_

quand attendons nous qu'ils en soyent d'accord? Nous nous sommes

plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur

de la pierre. Si l'homme ne se cognoist, comment cognoist-il

ses functions et ses forces? Il n'est pas à l'aduanture, que

quelque notice veritable ne loge chez nous; mais c'est par hazard.

Et d'autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les

erreurs se reçoiuent en nostre ame, elle n'a pas dequoy les distinguer,

ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les Academiciens

receuoyent quelque inclination de iugement; et trouuoyent

trop crud, de dire qu'il n'estoit pas plus vray-semblable que la

nege fust blanche, que noire; et que nous ne fussions non plus

asseurez du mouuement d'vne pierre, qui part de nostre main, que

de celuy de la huictiesme sphere. Et pour euiter cette difficulté et

estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination,

que malaisément; quoy qu'ils establissent que nous n'estions aucunement

capables de sçauoir, et que la verité est engoufrée dans

des profonds abysmes, où la veuë humaine ne peut penetrer: si

aduouoyent ils, les vnes choses plus vray-semblables que les autres;

et receuoyent en leur iugement cette faculté, de se pouuoir

incliner plustost à vne apparence, qu'à vne autre. Ils luy permettoyent

cette propension, luy deffendant toute resolution. L'aduis

des Pyrrhoniens est plus hardy, et quant et quant plus vray-semblable.

Car cette inclination Academique, et cette propension

à vne proposition plustost qu'à vne autre, qu'est-ce autre chose

que la recognoissance de quelque plus apparente verité, en cette-cy

qu'en celle-là? Si nostre entendement est capable de la forme, des

lineamens, du port, et du visage, de la verité, il la verroit entiere,

aussi bien que demie, naissante, et imperfaicte. Cette apparence

de verisimilitude, qui les fait prendre plustost à gauche qu'à droite,

augmentez la; cette once de verisimilitude, qui incline la balance,

multipliez la de cent, de mille onces; il en aduiendra en fin, que

la balance prendra party tout à faict, et arrestera vn chois et vne

verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance,

s'ils ne cognoissent le vray? Comment cognoissent ils la

semblance de ce, dequoy ils ne cognoissent pas l'essence? Ou nous

pouuons iuger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouuons pas.

Si noz facultez intellectuelles et sensibles, sont sans fondement et

sans pied, si elles ne font que flotter et vanter, pour neant laissons

nous emporter nostre iugement à aucune partie de leur operation,

quelque apparence qu'elle semble nous presenter. Et la plus seure

assiette de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit

celle-là, où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle

et sans agitation. _Inter visa vera, aut falsa, ad animi assensum,

nihil interest._ Que les choses ne logent pas chez nous en leur

forme et en leur essence, et n'y facent leur entrée de leur force

propre et authorité, nous le voyons assez. Par ce que s'il estoit

ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la

bouche du malade, qu'en la bouche du sain. Celuy qui a des creuasses

aux doigts, ou qui les a gourdz, trouueroit vne pareille

durté au bois ou au fer, qu'il manie, que fait vn autre. Les

subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy, ils logent chez

nous, comme il nous plaist. Or si de nostre part nous receuions

quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez

capables et fermes, pour saisir la verité par noz propres moyens,

ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se

reiecteroit de main en main de l'vn à l'autre. Et au moins se trouueroit-il

vne chose au monde, de tant qu'il y en a, qui se croiroit

par les hommes d'vn consentement vniuersel. Mais ce, qu'il ne se

void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersée entre

nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre iugement

naturel ne saisit pas bien clairement ce qu'il saisit: car mon iugement

ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon:

qui est signe qui ie l'ay saisi par quelque autre moyen, que par

vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes.

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II · 第 23 / 107 题