Il y eut une lutte violente au milieu du riacho; elle dura peu. Le
cheval de Ludwig reprenait courage en se sentant secouru; il fit un
effort de vigueur pour aider à celui qui était tenté en sa faveur; ses
jambes de derrière, dégagées, reprirent bientôt leur fonction, et il
finit par prendre terre à son tour.
Le bord de ce cours d'eau bourbeuse présentait un étrange tableau; les
trois chevaux frissonnant semblaient près de défaillir, et leurs
cavaliers n'étaient guère dans un meilleur état.
Le plus âgé des trois conservait encore un peu de force, mais il était
loin de se sentir aussi solide et aussi alerte que d'habitude. Jamais il
n'avait subi une si violente attaque des gymnotes, et il ne pouvait
s'expliquer leur puissance extraordinaire qu'en l'attribuant à
l'électricité de la tempête, qui sans doute avait surexcité en elles
l'énergie du fluide.
C'était là en effet l'explication la plus plausible du fait; la raie
électrique, parfois complètement inoffensive, est d'autres fois l'animal
le plus dangereux qu'il soit possible de rencontrer au sein des eaux.
Les chevaux furent quelque temps avant de se remettre de l'influence et
des souffrances causées par les décharges galvaniques des gymnotes. Les
cavaliers et Gaspardo lui-même avouaient qu'ils se sentaient très-mal à
leur ai$e. Cependant le gaucho finit par retrouver sa vaillante humeur.
Le succès de sa double pêche au lazzo, la première qu'il eût faite en ce
genre, l'avait ragaillardi, et il communiqua un peu de son entrain à ses
deux compagnons. Ils reprirent sans délai leur voyage, et, tout en
continuant à suivre les bords du Pilcomayo, Gaspardo donnait à ses
jeunes compagnons toutes les observations à sa connaissance relativement
aux singuliers animaux auxquels ils avaient eu tant de peine à se
soustraire.
«Les gauchos, dit-il, les appellent des raies: cependant j'ai entendu le
senor Ludovico (il désignait ainsi le père de Ludwig) leur donner le nom
de gymnotes (4). Je suppose que c'est celui qui est connu des
naturalistes.
[Note 4: La gymnote possède une merveilleuse puissance électrique.
Les chevaux e! les bestiaux qui passent à gué les marécages ou
ruisseaux peuplés par ces singulières créatures succombent souvent
sous leurs chocs galvaniques. L'incident que nous rapportons est
en parfaite concordance avec les phénomènes observés.]
--C'est vrai, répondit le jeune Ludwig en s'intéressant aux paroles de
Gaspardo. C'est là en effet leur nom scientifique.
--Avez-vous jamais vu de près un de ces vilains diables? demanda
Gaspardo.
--Non, répliqua Ludwig, mais j'ai souvent entendu mon père en parler.»
A ces mots de «: père», un nuage passa sur les traits du jeune homme; il
était évident qu'il ne pensait déjà plus aux gymnotes.
«Moi, dit Gaspardo, j'en ai vu beaucoup. Près de l'endroit où j'allais à
l'école, il y avait une espèce de mare qui était pleine de raies
électriques, et nous autres enfants nous nous en amusions beaucoup,
quoique nous en eussions très-peur. Vous allez voir que ce n'était pas
sans raison. Je me souviens qu'un jour j'assistai à un triste spectacle.
Un vieux boeuf, qui n'avait plus qu'un oeil, s'était laissé choir dans
cette mare. Les enfants ne doutent de rien; j'avais eu la chance
d'accrocher, avant que la pauvre bête ne fût à vau-l'eau, une corde à
l'extrémité de ses cornes; nous nous mimes une douzaine au moins à tirer
sur cette corde, persuadés que nos efforts suffiraient à ramener le
pauvre animal du gouffre où il était tombé. Naturellement nous n'y
parvînmes pas. Le malheureux boeuf n'en eut pas pour longtemps. Je le
vois encore, après s'être débattu un instant, s'abîmer tout d'un coup
sous l'eau, comme s'il eût été frappé d'un coup de foudre invisible.
Jamais je n'oublierai le regard de détresse qu'il nous jeta avant de
disparaître; ils ont de si bons regards, les boeufs; mais ce que
j'oublierai encore moins, c'est le châtiment inattendu que nous reçûmes
du propriétaire du boeuf, dont nous espérions des remerciements,
châtiment dû, nous dit-il, à la maladresse de nos efforts.
«C'était le maître d'école lui-même, un homme pratique, qui ne se payait
ni de bonnes paroles ni même de bonnes intentions. «Vous vous êtes tous
conduits comme des imbéciles, s'écria-t-il, en essayant de faire une
chose tellement au-dessus de vos forces. Il fallait crier au secours,
venir me chercher. Je n'étais pas loin et mon boeuf serait encore en
vie. Savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas, connaître la mesure
de ses forces est indispensable à tout âge, et pour que vous vous
souveniez de cette utile maxime, je vais vous appliquer à chacun quelque
chose qui vous la fixera dans la mémoire.»
«Nous reçûmes tous une demi-douzaine de férules. Jamais correction ne
fut administrée avec une plus grande impartialité. Chacun en eut son
compte.
--C'était un méchant homme ce maître d'école, s'écria Cypriano...
--Un peu rude, j'en conviens, répondit Gaspardo, mais c'était surtout un
homme sensé et judicieux. Ces férules m'ont sauvé de bien des sottises
dans ma vie, et, s'il faut tout dire, elle vous a été utile à vous-même.
Je me la suis rappelée à propos dans notre caverne, tout à l'heure,
quand il s'agissait d'abattre à coups de fusil notre second tigre.
L'affaire était chanceuse. C'est grâce à la mémorable leçon de notre
vieux maître que j'ai donné la préférence à notre fusée sur une décharge
d'artillerie dont reflet n'était pas certain. Pour en revenir à nos
raies électriques, je ne me doutais pas, à l'époque où s'est passée
l'histoire que je viens de vous raconter, que j'aurais à me tirer
d'affaire avec elles aujourd'hui et dans une circonstance aussi sérieuse
que celle d'où nous sortons. Soyez sûr, mon cher Ludwig, que le souvenir
du boeuf et de la leçon énergique subie à cause de lui m'a inspiré
heureusement tout à l'heure, quand je me suis servi de mon cheval comme
d'un remorqueur pour le vôtre.
--Pauvre Gaspardo, dit Cypriano, c'est pourtant vrai que nous voici tenu
de bénir le vieux maître d'école auquel il a dû un enseignement si
difficile à oublier.»
La conversation continua sur les raies électriques.
«Vous dites que vous avez vu des raies électriques, cousin, demanda
Ludwig. A quoi ressemblent-elles?
--Le gaucho peut vous le dire mieux que moi.
--A quoi ressemblent-elles, Gaspardo?
--Ma foi, _muchachos_, si l'on me demandait de faire une description de
ces vilaines bêtes, je répondrais qu'elles ne ressemblent à rien.
L'animal le plus laid de la création pourrait être vexé de leur être
comparé. S'il y a de l'eau en enfer, c'est d'animaux comme ceux-là
qu'elle doit être peuplée.
--Tout cela ne nous apprend pas à quoi ressemble une raie électrique,
interrompit Ludwig, auquel l'amour de l'histoire naturelle faisait
désirer une description plus précise.
--Non certainement, répliqua le gaucho, mais ce n'est pas une chose
aisée que de décrire un poisson qui n'est peut-être pas un poisson,
quoiqu'il passe son temps sous l'eau.
--Quant à être un poisson, c'est un poisson, fit le jeune naturaliste,
tout aussi bien que les autres raies, mais quelle est sa forme, sa
couleur? sa dimension?
Mayne Reid.
(_La suite prochainement._)
[Illustration: LES TORTUES DE MER A PARIS.--Décapitation d'une grosse
tortue.]