LES GYMNOTES

Les voyageurs se trouvaient à un mille de distance de leur dernière

halte quand les hautes berges du Pilcomayo commencèrent à se déprimer,

puis à s'abaisser jusqu'à se mettre presque de niveau avec le fleuve. La

colline qu'ils avaient jusqu'alors suivie se continuait sur l'autre

bord, comme si elle eût été coupée par le courant qui formait en cet

endroit une série de rapides contre lesquels l'eau se brisait en

bouillonnant et avec un bruit assourdissant.

Les voyageurs n'y prêtèrent pas attention; ils descendirent la pente et

continuèrent à remonter le cours d'eau.

Ils ne tardèrent pas à se heurter contre un obstacle inattendu. C'était

une sorte de ruisseau lent, un _riacho_ (2) qui débouchait

perpendiculairement dans le Pilcomayo ou en sortait, suivant la saison

et les caprices de l'inondation. En ce moment il semblait être immobile,

parce que la rivière principale, subitement enflée par l'ouragan,

arrêtait le courant plus tranquille de son affluent. Ses eaux étaient

jaunâtres et comme mêlées de terre et de sable. Le seul moyen d'en

savoir la profondeur était d'y entrer à cheval, mais l'expérience était

dangereuse.

[Note 2: Le _riacho_ de l'Amérique du Sud est un cours d'eau

tributaire d'une grande rivière. Il ressemble au bayou de la

Louisiane. En temps d'inondation son courant change de direction

et revient sur lui-même.]

Il ne fallait pas songer à tourner pour le franchir au-dessus de sa

source, ni à chercher un gué en le remontant. Le riacho était droit

comme un canal, et les cavaliers pouvaient le suivre des yeux à travers

la plaine sur une étendue de plus de dix milles présentant toujours la

même largeur et probablement la même profondeur que sous la tête de

leurs chevaux.

Que faire? remonter jusqu'à la source aurait exigé une demi-journée tout

entière. Cypriano était trop impatient pour y songer et Gaspardo

lui-même paraissait médiocrement disposé à un retard. Essayer de passer

à l'endroit où ils se trouvaient semblait être une entreprise

hasardeuse; il leur faudrait peut-être nager. Cependant cette

alternative ne les eût pas arrêtés si le bord opposé avait offert une

pente douce ou quelque point facile qui permit aux chevaux d'aborder.

Mais il n'en était pas ainsi; au contraire, la berge s'élevait

perpendiculairement à plus de deux pieds au-dessus de l'eau, et, sous

l'eau, cette sorte de muraille pouvait être encore plus profonde. Les

voyageurs étaient dans l'impossibilité d'évaluer la profondeur à cause

de la coloration de l'eau, conséquence de la tormenta, et il n'existait

ni courant ni rides pour les aider à se former une opinion même

approximative.

Ils restaient indécis sur leurs selles. S'il avait été seul, Cypriano,

dans son impatience, aurait lancé son cheval en plein cours d'eau, mais

Gaspardo avait mis la main sur la bride en lui disant: «Patience! il est

bon de réfléchir, même avant de faire une folie.»

Ils demeurèrent ainsi pendant plus de dix minutes, tantôt jetant les

yeux sur le ruisseau, tantôt se regardant les uns les autres.

«_Gracias a Dios!_ que Dieu soit loué! s'écria tout d'un coup le

gaucho.»

Il proféra cette exclamation d'un ton si satisfait et avec un tel soupir

de soulagement que ses jeunes camarades comprirent que le problème était

résolu et que le moyen de passer était découvert.

«Qu'avez-vous imaginé, mon bon Gaspardo? demanda Cypriano, toujours le

plus prompt à interroger.

--Regardez là-bas, dit Gaspardo? en montrant de la main l'endroit où

l'affluent réunissait ses eaux à celles du fleuve. Que voyez-vous

là-bas, senoritos?

--Rien de particulier, quelques grands oiseaux blancs avec de longs

becs, qui ressemblent à des grues.

--Certainement, ce sont des grues, et même des grues soldats, des

_garzones_ (3). Eh bien! qu'en pensez-vous?

[Note 3: Le _garzon_ est la plus grande des grues de l'Amérique du

Sud. Il possède une hauteur de cinq pieds; ses jambes sont longues

et grêles; son bec pointu est immense; il a sous la gorge un sac

rouge comme un pélican et son plumage est presque d'un blanc de

neige.]

--Qu'elles nagent?

--Nager! pas le moins du monde. Le garzon ne nage jamais. Elles passent

à gué, senoritos; oui! à gué.

--Eh bien! après? fit Ludwig.

--Comment! après? Je suis étonné que vous, naturaliste, un savant qui

avez appris à raisonner, vous ne liriez pas la conclusion d'un fait

aussi clair.

--Quelle conclusion? demanda naïvement le jeune savant.

--La plus simple du monde, à savoir que comme le dit la chanson, si les

canards l'ont bien passé, nous passerons nous aussi le riacho. Les grues

ont de longues jambes, c'est vrai, mais où un garzon peut passer, un

cheval n'est pas obligé de nager. Non, muchachos! nous traverserons à

l'endroit où ces gros oiseaux blancs sont en train de s'amuser. Nous

pourrions même peut-être le faire ici, mais cela serait moins sûr. Il y

a évidemment une barre de sable entre le riacho et la rivière et voilà

pourquoi les grues sont à l'eau. J'ajoute que, si elles y sont, ce n'est

pas pour le simple plaisir d'y prendre un bain de pieds. Il est probable

que l'orage a troublé les poissons et les a ramenés du large contre la

barre. Les grues, les trouvant là à leur portée, y sont venues à leur

tour. Tout s'enchaîne à merveille, vous le voyez, et nous n'avons

nous-mêmes rien de mieux à faire que de mettre à profit le résultat de

l'expérience faite par les grues.»

Le gaucho avait raison. Les _garzones_ étaient activement occupés à

pêcher; les uns plongeaient leur bec sous l'eau, d'autres, la tête

renversée, montraient sous leur gorge de vastes poches écarlates

gonflées par le poisson qu'ils s'efforcaient d'engloutir.

«C'est pitié de les déranger de leur dîner, dit Gaspardo, surtout après

le service qu'elles nous ont rendu en nous montrant le gué. Por Dios! Il

nous faut pourtant le faire, il n'y a pas moyen de l'éviter. Allons,

senoritos, descendons, nous demanderons en passant pardon à mesdames les

grues de la liberté que nous prenons à leurs dépens.»

En disant ces mois, Gaspardo se dirigea vers le confluent des deux cours

d'eau, suivi par ses compagnons qui n'avaient fait, comme on le pense,

aucune objection au discours du brave gaucho.

Au bout de deux cents pas, ils arrivaient au territoire de pêche des

grues.

Ces grands oiseaux, effrayés par l'approche de créatures si différentes

de celles qu'ils voyaient ordinairement, se hâtèrent d'avaler le contenu

de leurs poches écarlates, puis, agitant leurs grandes ailes au-dessus

de l'eau, s'élevèrent dans les airs en protestant par leurs cris contre

le dérangement qu'on leur causait!

Pendant un moment, ils tournèrent au-dessus de la tête des cavaliers en

poussant leurs notes perçantes, comme s'ils avaient espéré disputer aux

cavaliers le passage du ruisseau. Cependant, quand les chevaux se mirent

à l'eau, ils comprirent que pour le moment leur pèche était finie, et,

cessant leurs bruyantes démonstrations, ils partirent l'un après l'autre

en quête d'une retraite plus tranquille.

Le passage était tel que Gaspardo l'avait supposé; c'était une barre

entre le fleuve principal et son tributaire. Ni en aval ni en amont les

chevaux n'auraient pu passer à gué, et même sûr la barre, au point le

plus profond, leurs sangles baignaient dans l'eau.

La distance à parcourir était de plus de cent mètres, car c'était à

cette place que le riacho avait sa plus grande largeur.

Ils avaient franchi les deux tiers du passage et se félicitaient déjà

d'être bientôt arrivés sur l'autre rive, quand tout d'un coup les

chevaux firent halte en frémissant de la tête aux pieds.

Au même instant, chacun des trois cavaliers ressentit une commotion

étrange et tellement simultanée, que leurs exclamations s'échappèrent de

leurs trois bouches à la fois comme d'un seul gosier..

Gaspardo seul reconnut la cause de ces chocs imprévus.

«Caramba! s'écria-t-il, c'est une raie électrique. Non pas une, mais

peut-être un millier! Il y en a tout autour de nous, je le vois bien au

frémissement des chevaux. Donnez de l'éperon, senoritos! donnez de

l'éperon, ou nos bêtes paralysées n'atteindront jamais le bord!»

Ainsi apostrophés, les jeunes gens piquèrent de toute la force de leurs

talons, et leurs montures s'avancèrent encore, mais avec inquiétude et

une visible irrésolution. Parfois elles essayaient de reculer en dépit

des coups d'éperon.

Les cavaliers n'échappaient pas à cette influence. Le fluide subtil

courant le long des membres des chevaux, pénétrait dans le système

nerveux des hommes et leur causait de violentes secousses. Tous les

trois se sentirent d'autant plus troublés, que la force ne pouvait rien

contre l'obstacle bizarre qui s'opposait à leur marche en avant.

Gaspardo seul conservait encore assez de présence d'esprit pour parler

et agir.

«Éperonnez, criait-il, éperonnez! si nous ne gagnons pas le bord

rapidement, les gymnotes auront raison de nous et de nos bêtes. Nos

chevaux s'enfonceront dans l'eau comme des pierres et nous-mêmes, si

nous n'échappons pas à l'influence de ces infernales bêtes, nous ne

pourrons passer ni à gué ni en nageant. En avant donc, senoritos! Jouez

de la cravache et des éperons comme s'il s'agissait du salut de nos

Ames!»

Ludwig et Cypriano n'avaient pas besoin d'être excités. Ils sentaient

parfaitement l'imminence du péril et ne comprenaient que trop que chaque

minute le décuplait. Tous deux poussaient leurs montures autant que le

leur permettait leur énergie défaillante.

Gaspardo le premier finit par atteindre le bord; il fut suivi de près

par Cypriano. Mais quand tous deux, se retournant, jetèrent les yeux sur

Ludwig, ils s'aperçurent que celui-ci était resté en arrière d'eux, à

quelques mètres de la rive; son cheval tremblait comme une feuille et

refusait d'avancer. Le cavalier commençait à perdre la tête en voyant

l'inutilité de ses efforts. Tout d'un coup sa monture cessa de bouger.

Le gaucho et Cypriano la virent peu à peu enfoncer. Evidemment Ludwig

était hors d'état de la retenir,

Cypriano fit mine de descendre de cheval et de se jeter à l'eau pour

aller au secours de son cousin.

«Gardez-vous-en bien, s'écria le gaucho. Vous n'arriverez qu'à périr

avec lui. Il y a mieux à faire pour le salut de Ludwig.»

En même temps il détachait son lazzo de sa selle et le faisait tournoyer

autour de sa selle. Le noeud coulant tomba juste sur les épaules de

Ludwig. Le jeune homme enlevé de sa bête abordait, cinq minutes après,

sain et sauf sur le rivage.

Sans perdre un instant, le gaucho relâcha le lazzo, le détacha

promptement des épaules de Ludwig, le fit siffler encore, et le lança

sur le cheval, dont l'arrière-train était déjà sous l'eau.

Cette fois, la boucle largement ouverte tomba sur le cou de l'animal en

entourant dans sa première moitié la haute selle espagnole qu'il

portait; Gaspardo, assurant solidement le lazzo autour de son poignet et

de son avant-bras, fit faire demi-tour à sa propre monture du côté

opposé à la rive, et l'encourageant de la voix, il la lança d'un élan

vigoureux en avant.

L'Illustration, No. 1609, 27 décembre 1873 · 第 22 / 33 题