Glace et patins: "La première leçon" et "Un regard en passant".
Puisque l'hiver s'obstine à ne pas entrer en scène, faisons tout éveillé
un rêve qui fera tressaillir d'aise les membres du club des patineurs.
Il y a huit jours, le thermomètre est descendu à dix degrés au-dessous
de zéro, et depuis lors il s'est résolument maintenu entre six et huit.
Lacs, étangs, toutes les pièces d'eau dormante ont gelé, et finalement
la glace a acquis une respectable épaisseur.
O bonheur! l'heure heureuse, depuis si longtemps attendue, a donc sonné,
et le moment fortuné est venu! Vite, courons, et sans perdre une minute,
au lac, au lac!
Déjà sous un ciel gris d'acier, au milieu d'un cercle de grands arbres
étincelants de givre, s'y presse une foule élégante et joyeuse, les
femmes emmitouflées de fourrures, portant le manchon en sautoir; les
hommes vêtus du costume de rigueur; bonnet fourré, pelisse, pantalon
collant qui fait valoir les formes et bottes cracoviennes; les uns et
les autres ayant chaussé le patin et glissant, se croisant, se
poursuivant sur la glace qu'ils rayent d'un pied plus ou moins habile.
Car s'il en est qui savent proprement faire un dehors, écrire
correctement leur nom du bout d'un patin victorieux, il y en a d'autres
aussi qui font beaucoup de fautes d'orthographe, et même en sont encore
à épeler péniblement leur alphabet. Aussi, pour les présomptueux, que de
mésaventures et de chutes, souvent ridicules.
Je ne parle que pour les hommes.
Il est bien entendu que c'est toujours avec grâce qu'une femme tombe sur
son pouff, quand cela arrive, ce qui est rare; car, plus timide, ce
n'est que bien soutenue qu'elle se risque à faire ses premiers pas sur
ce terrain glissant, où bientôt cependant elle s'élancera, rapide comme
l'hirondelle, en traçant comme elle, capricieuse, d'inextricables
méandres.
Quelques-unes cependant ne parviennent jamais à surmonter assez leur
frayeur pour oser chausser le patin, et ce n'est que confortablement et
chaudement établies dans un traîneau qu'elles consentent à fendre l'air,
sous la conduite et la garde de quelque jeune gentleman, avec lequel il
leur est loisible alors d'achever tout à leur aise la conversation en un
autre endroit commencée, ou de commencer l'entretien qui sans doute se
terminera ailleurs.
Je n'en jurerais cependant pas, car à quoi le plus souvent tiennent
ici-bas les choses, et de quoi dépendent nos résolutions les mieux
arrêtées? De ceci ou de cela, d'une goutte de pluie, d'un rayon de
soleil, ou encore d'un regard en passant.
Louis Clodion.
Les tortues de mer à Paris.
Il y a longtemps qu'on n'avait vu à Paris des chéloniens possédant des
dimensions aussi prodigieuses. Les derniers avaient fait leur apparition
alors que florissait l'empire de l'infortuné Maximilien. Depuis lors il
s'est écoulé moralement plus d'un siècle. Aussi n'est-il pas étonnant
que les tortues de MM. Potel et Chabot aient obtenu un véritable succès
d'estime aussi bien dans la rue Vivienne que sur le boulevard des
Italiens.
Une de ces étrangères, rien qu'en agitant ses pattes, a cassé innocemment
la glace de la devanture qui la séparait de la rue. Mais ce n'était pas
pour reconquérir une liberté définitivement perdue, et dont elle ne
pouvait, dans son état d'engourdissement, de demi-sommeil, comprendre le
prix.
Ces animaux sont d'une force prodigieuse, et dans leur pays d'origine
d'une étonnante agilité. Ils nagent comme des poissons dans l'Océan.
C'est surtout lorsque la femelle va pondre ses oeufs que l'on peut
facilement la surprendre et la capturer, ce qui se fait en la retournant
sur le dos, quelquefois à l'aide d'un levier.
L'écaille des tortues franches n'a aucune valeur, mais la chair est
très-délicate, et il est à désirer qu'elle figure sur le carreau des
Halles où elle serait très-rapidement appréciée.
Malheureusement nous sommes si routiniers en matière de gastronomie,
qu'elle est à peu près complètement perdue pour nous dès qu'elle a servi
à faire du bouillon. Les Anglais, plus pratiques, tirent un excellent
parti de tous les morceaux.
La tortue jouit d'une propriété inestimable pour le transport dans les
pays lointains. On n'a besoin de la fumer ni de la saler, ni de la
placer dans des boîtes ou dans un garde-manger entouré de glace
fondante. Elle arrive vivante des Antilles sans qu'on ait besoin de lui
donner à boire et à manger. On pourrait donc se livrer à une
exploitation régulière de cette nouvelle matière alimentaire que nous
signalons expressément.
De tous les animaux la tortue est peut-être celui qui a le cerveau le
moins développé.
Lacépède allait jusqu'à prétendre qu'il est de la grosseur d'une
noisette pour un animal pesant 150 kilos.
Mais il n'y a pas, paraît-il, d'animal qui soit plus porté aux plaisirs
de l'amour. Alors le mâle devient féroce, et aucun danger ne serait
capable de le déterminer à quitter sa femelle. Mais cela ne dure guère.
Au bout de quelques jours il l'abandonne sans remords, la laissant
regagner péniblement les îlots sablonneux où elle déposera ses oeufs, en
grand danger d'être surprise par les pêcheurs qui la guettent. Notre
dessin fait voir les suites inévitables de cette surprise. Un aide de
cuisine s'apprête à trancher la tête de la tortue tandis qu'un autre
empêche cette tête de rentrer dans la carapace, à l'aide d'un câble et
d'un croc. L'armée des marmitons est là sous les armes, prête à
commencer ses grandes opérations. Jamais mode plus barbare d'exécution
n'a été inventé. Il faut croire que la tortue a si peu de cervelle
qu'elle ne s'en aperçoit presque pas. Car si elle se plaint, c'est si
bas, si bas que jamais personne ne l'a entendue.
W. de Fonvielle.