Le 15 décembre, un télégramme fort laconique annonçait à l'Europe que
«le professeur Agassiz venait de mourir à Boston».
Cet illustre naturaliste mérite mieux qu'une mention d'une ligne.
C'était le digne successeur des Buffon et des Cuvier, et le monde
scientifique a peu de noms à opposer au sien; en Amérique, nous ne
voyons pas qui est capable de prendre sa place.
Agassiz avait émigré aux États-Unis en 1847, à la suite des événements
politiques dont la principauté de Neufchâtel fut alors le théâtre. Il
était déjà célèbre et s'était fait connaître au monde savant par un
ouvrage sur les poissons fossiles, publié dès 1842, et qui est resté
classique en géologie, comme le livre de Cuvier sur les mammifères
éteints du bassin de Paris, ou le livre de Brongniart sur la flore
fossile des terrains houillers.
Né dans le canton de Vaud en 1807, Agassiz avait étudié en Allemagne, et
fut reçu docteur à Munich. Il fut nommé professeur d'histoire naturelle
à Neufchâtel dès 1838, et publia en français, en latin ou en allemand
divers ouvrages de zoologie, dont celui que nous avons cité plus haut a
surtout contribué à le faire connaître.
Ses études sur les glaciers, qu'il poursuivit avec une ardeur
infatigable, escaladant tous les pics des Alpes, entre les années 1840
et 1847, confirmèrent la réputation qu'il s'était acquise parmi les
géologues, et l'on peut dire que lorsqu'il quitta l'Europe, son nom
était déjà universellement connu.
Ses deux collaborateurs, MM. Desor et Vogt, Suisses comme lui, ont
continué les traditions du maître. Ils n'ont cessé de marcher à la tête
de la science helvétique, et ils l'ont même quelquefois poussée en
avant, notamment en anthropologie, avec une virilité, une audace qui ont
épouvanté en France plus d'un de nos maîtres officiels.
Agassiz, à peine arrivé aux États-Unis, fut nommé professeur d'histoire
naturelle à l'Université de Cambridge, près Boston, et c'est là que,
vingt ans plus tard, nous l'avons rencontré nous-même, augmentant,
classant sans cesse ses chères collections, et toujours à l'affût de
nouveaux voyages pour faire progresser la science et ouvrir aux
investigations de l'esprit humain des champs jusque-là inconnus.
[Note 1: Voyage au Brésil, Paris, Hachette. 1868.]
Avec sa femme, qui ne cessa de le seconder dans ses recherches et de
s'associer à tous ses travaux, comme une vraie Américaine qu'elle était,
il entreprit le voyage de l'Amazone. On sait quel trésor de faits
curieux il rapporta de cette exploration, et combien il en accrut ses
collections, notamment en ichthyologie. Ce voyage, publié par Mme
Agassiz, a été traduit en français (1); l'exploration de l'Amazone a été
même illustrée dans le _Tour du monde_, d'après les dessins de Mme
Agassiz, qui tenait aussi bien le pinceau que la plume, dans ces
dernières années, M. Agassiz avait entrepris l'étude du fond des mers,
et fait à ce sujet sur un navire de guerre américain, que le
gouvernement des États-Unis avait mis généreusement à sa disposition,
une série de travaux fort intéressants poursuivis dans l'un et l'autre
océan, l'Atlantique et le Pacifique. Il était aussi allé de Boston à
San-Francisco par le cap Horn. Il avait espéré que sa santé, ébranlée
par un travail incessant, se relèverait dans ce long voyage. Il semble
qu'il n'en a rien été, puisque la nouvelle, de sa mort nous est parvenue
au moment où tout faisait espérer que ses amis et la science pourraient
encore le conserver longtemps.
Dans ce voyage de circumnavigation, les découvertes d'Agassiz ont été
presque de tous les jours, sur les courants, la température des eaux
marines à diverses profondeurs, le fond de la mer, les animaux qui s'y
rencontrent. C'est lui qui a pour la première fois démontré que le fond
des océans est habité à toutes les profondeurs, contrairement à ce qu'on
avait écrit. Que d'espèces nouvelles en coraux, coquilles, poissons,
plantes marines il avait ramenées de son dernier voyage! Il était occupé
à classer tout cela, à le distribuer, à le faire connaître avec cette
générosité toute américaine qui le distinguait, quand la mort est venue
le surprendre.
Au physique, c'était un homme de haute taille, fort vigoureux; ses
traits annonçaient l'aménité, la bienveillance, et le moral ne démentait
pas ce que le physique annonçait. Il était ouvert, sympathique, causait
volontiers et facilement, ne disait du mal de personne, pas même de ses
confrères, ce qui est rare parmi les savants. Il était, comme tous les
protestants, fort attaché aux doctrines religieuses. Spiritualiste, il
faisait volontiers intervenir la Providence dans la création des
espèces, mais cela ne l'empêchait pas d'apporter dans les théories
scientifiques beaucoup d'indépendance. Ainsi il était, en histoire
naturelle, avec les Lamarck, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Goethe, les
Darwin, partisan de la variabilité de l'espèce humaine et non de
l'unité, comme le voulaient Buffon et Cuvier, et comme quelques
naturalistes, entre autres M. de Quatrefages, le veulent encore
aujourd'hui.
Il faisait bon marché des honneurs, et se contentait du titre de
correspondant de notre Académie des sciences, n'ayant jamais voulu
accepter de l'empereur Napoléon III, qui l'avait connu et apprécié en
suisse, ni le titre de sénateur, ni celui de professeur au Collège de
France, ni même celui de directeur général du Muséum, place restée,
dit-on, vacante depuis la mort de Cuvier. On essaya de le tenter à
diverses reprises et de le fixer parmi nous; toujours il préféra rester
dans sa patrie d'adoption. Républicain il était en Suisse, républicain
il demeura aux États-Unis. Il vient d'y mourir, comblé de gloire sinon
d'honneurs, aimé de tous, ayant fait de nombreux élèves, n'ayant cessé
un jour de travailler et de faire progresser la science, qui a été
l'occupation de toute sa vie. C'était un homme de bien, _vir probus_, au
sens le plus général du mot, un de ces hommes qu'on voit toujours partir
avec le plus vif regret, parce que l'on sent combien il sera difficile,
pour ne pas dire impossible, de les remplacer.