Celui qui céderait au désir de faire l'oraison funèbre de l'année
n'aurait pas à se donner beaucoup de peine. Il lui suffirait de quelques
mots, genre sombre. Cette année est de celles qu'on ne regrette pas.
A-t-elle été assez absurde! S'est-elle montrée assez maussade, assez
ennuyeuse, assez ennuyée! Elle a vu s'opérer deux ou trois révolutions
parlementaires aussi insipides qu'elle-même. Pendant sa durée, Paris a
reçu la visite d'un prince d'Orient, couleur de suie, tout couvert de
diamants mais qui ne donnait que des salamalecks. L'hippopotame du
Jardin des Plantes a succombé à des peines de coeur; M. Ernest Renan a
fait paraître l'_Antéchrist_; trois académiciens sont morts; le chapeau
des femmes a redoublé de bizarrerie; un grand théâtre a brûlé; un vilain
procès s'est dénoué, très-peu flatteur pour nous tous; enfin, en guise
de couronnement, il nous est arrivé une charretée de monstres.
Tel est le bilan de 1873.
Mil huit cent soixante-treize vient de rendre le dernier soupir ou peu
s'en faut. Eh bien, regardons devant nous; là est l'espérance. Quel
lendemain nous attend? L'avenir est riche de promesses; c'est un
capitaliste qui a son portefeuille plein de lettres de change. Déjà la
nouvelle année, celle qui commencera dans quatre jours, semble vouloir
ne ressembler en rien à sa devancière. On a beau dire que le commerce ne
va pas, elle a l'air de lui forcer la main. Quelle foule dans les rues!
L'argent, qui est de retour, vous le savez, circule tout le long de la
ville. Personne n'a les mains vides; chacun porte son sac de bonbons ou
son polichinelle.
Le baraquement des boulevards n'a plus rien de sa rusticité originelle;
on a encore enjolivé sa mise en scène. Seulement il abuse du _jouet de
l'année_, un affreux poussah qu'on nomme l'_Oncle Sam_ et qui rappelle
trop l'auteur de la pièce de ce nom. Partout ailleurs, de longues files
de boutiques ambulantes s'établissent sur les trottoirs; c'est à peine
si l'on peut marcher au milieu de cet encombrement.--Nous rencontrons M.
de Laboulaye, occupé à acheter un cornet de pralines, sans doute afin
d'adoucir quelqu'un de ses voisins de la Chambre. L'honorable
pamphlétaire dit tout haut: «--Ah! dame, nos moeurs deviennent
américaines. La démocratie coule par ici à pleins bords comme à
New-York.»--Presque en même temps le comte Orloff sort d'un bazar, suivi
d'un éléphant en baudruche. Des malins s'écrient: «--Il doit y avoir un
rébus diplomatique là-dessous. Que veut faire de cet éléphant
l'ambassadeur du czar?» Le comte Orloff a à amuser un petit garçon et
deux petites filles; voilà toute l'énigme.
Aux alentours du jour de l'an, aussitôt que la nuit arrive, quelque fée
invisible lève sa baguette en l'air et le coup d'oeil change. Les
étalages s'illuminent de mille feux. Au gaz municipal se marient les
bougies du petit commerce en plein vent. Vingt mille lanternes de
couleur contribuent à faire un jour nocturne d'une lueur fantastique.
Cette fois, M. de Laboulaye trouverait qu'on n'est plus à New-York mais
à Pékin.--Tous les cercles sont éclairés avec un luxe inusité.--Une mode
nouvelle à noter à propos des cercles.--Vous savez que tous ces
établissements ont, le soir, un dîner sous forme de table d'hôte.
A ce dîner, en ce moment, l'usage veut qu'on ne commence plus par le
classique vermicelle ni par le tapioca désormais trop enfantin. Tout
cela cède le pas à la soupe à la tortue rehaussée de gingembre. Voilà
une clef pour les flâneurs; depuis un mois la foule stationne à la
devanture des marchands de comestibles; on y est en extase devant
d'énormes amphibies. Ces tortues sont le régal du jour.--_Turtle-soup_,
dit-on en faisant la grimace, autant à cause du mot qu'on ne sait pas
prononcer qu'en raison du mets effroyablement épicé.
Pour le coup, Paris devient une parodie de Londres.
Au temps de Vadé, la cour et les beaux esprits allaient aux Halles; de
nos jours, le monde aux gants roses va à l'Hôtel des Ventes, qui est
décidément l'endroit de Paris le plus affairé. Que de choses on y aura
vendues, cet hiver! Une mondaine, Mme A***, une des princesses de la
cocotterie, étant morte, on a apporté par là tout ce qu'elle a laissé.
C'était une succession uniquement mobilière, des appartements en bois de
rose, l'argenterie, les bijoux, la cave, deux voitures, du linge, la
toilette, des objets d'art, le tout évalué à un million. Un million rien
que pour des meubles! Si vous voulez prêter l'oreille, des échos de
l'hôtel vous diront que les seules robes ont formé le chiffre de 300 000
francs. Voilà un luxe dont les honnêtes gens n'ont assurément aucune
idée. C'est un trait de moeurs à noter. Les familles les plus riches
frissonnent rien qu'à la mention de ce fait. Où sont allées toutes ces
robes? Étant d'étoffes neuves, elles serviront de rechef, mais à qui
serviront-elles? Qui peut affirmer que ce ne sera pas aux plus honnêtes
femmes?
J'ai déjà dit un mot de la vente des livres d'Émile Gaboriau. Ce brave
garçon, frivole en apparence, était mordu, au fond, d'un sérieux désir
d'apprendre. Il se passionnait pour l'histoire et il s'était mis à
rechercher les vieilles éditions des écrivains graves. Nous lui avons
entendu dire à lui-même qu'il estimait sa bibliothèque à 6,000 francs,
au bas mot. C'est tout au plus si les enchères auront fourni la moitié
de cette somme. Des livres, de vieux livres, voilà une superfluité dont
notre société n'est guère friande. Donnez-lui pour 300,000 francs de
robes, à la bonne heure.
Sur la fin de la semaine, on a pu constater un certain empressement à
propos des oeuvres de M. Carpeaux, le sculpteur. Marbres, terres cuites,
bronzes se sont bien vendus. Néanmoins la tête horrible de l'Ugolin des
Tuileries n'a pas trouvé d'amateur. Il y a bien trop de mièvrerie dans
les allures du jour pour qu'on puisse aimer le Dante commenté avec de la
terre glaise. Un comte qui mange ses fils sans couteau ni fourchette, un
Italien de la Renaissance, plus anthropophage qu'un Caraïbe de Fenimore
Cooper, ce n'est guère tentant d'ailleurs comme bibelot à mettre sur une
étagère. En revanche on a fait fête au modèle d'un autre groupe non
moins fameux, mais plus décolleté. Vous avez compris que nous parlons de
cette sarabande effrénée, la Danse, qui figure sur le seuil du nouvel
Opéra, où, du matin au soir, elle scandalise tous les bons bourgeois
passant par là. Trois concurrents se disputaient ce morceau; on l'a
adjugé à 8.000 francs.--Cette même débauche d'art, un des principaux
confiseurs avait demandé à l'artiste la permission d'en faire une
réduction en sucre candi ou en chocolat. Avouez que c'eût été d'une
très-heureuse actualité à l'heure des étrennes. Le sculpteur n'a pas
voulu. On lui a dit:
--Monsieur, vous refusez de voir votre nom dans toutes les bouches.
Beauvallet, de la Comédie-Française, vient de mourir à Passy, à
soixante-douze ans. Il était fort bien doué; par malheur, il a abusé de
la facilité que lui avait donnée le sort pour vouloir faire trop de
choses à la fois. Bon comédien, tragédien passable, il se piquait aussi
d'être poète, ce qui l'a poussé à faire des vers qui ne devaient pas
vivre. A ses premiers débuts dans la vie, il avait commencé par étudier
la peinture chez Paul Delaroche. Un jour que Casimir Delavigne visitait
l'atelier, on lui amena l'élève qui se mit à déclamer des vers, une des
Messéniennes, celle où trois femmes, trois Muses, apparaissent à
Napoléon pour lui prédire tout à tour sa grandeur et sa chute.
--Mon cher monsieur, dit l'auteur des Vêpres siciliennes, il se peut que
vous fassiez quelque chose en peinture; cependant je suis sûr que vous
réussiriez au théâtre.
Il n'en fallut pas plus pour enflammer la tête du jeune homme.
Beauvallet jeta là ses crayons et sa palette pour aller au
Conservatoire; après les études indispensables à un débutant, il fut
engagé à l'Ambigu, où il joua, non sans succès, le drame d'alors. En ce
temps-là, le boulevard oscillait entre les oeuvres de la vieille école
sentimentale et les premières tentatives du romantisme. Le nouveau venu
trouva moyen de se mettre en relief dans ce genre bizarre; il se fit un
nom en jouant _Caravage_, une histoire arrangée de peintre italien. Sa
belle prestance, une voix de tonnerre, un soin merveilleux dans l'art de
s'arranger un costume, ne pouvaient manquer de le faire mettre en
évidence. Le Théâtre-Français ne pouvait manquer de lui ouvrir
très-prochainement ses portes. Un jour, en 1833, quand Victor Hugo donna
_Angelo, tyran de Padoue_, ce fut à Beauvallet qu'il confia le principal
rôle. Il avait à côté de lui, pour lui donner la réplique, deux des
grandes actrices de l'époque, Mlle Mars et Mme Dorval. Il fallait
entendre le superbe podestat lorsque, s'avançant sur la scène, d'un air
tout à la fois effrayé et menaçant, il récitait le grand monologue sur
le Conseil des Dix. Sans mentir, c'était à donner la chair de poule.
Beauvallet avait mis tant d'originalité dans ce rôle qu'on n'a plus
consenti à le voir jouer par un autre. La parodie se chargea, suivant la
mode du temps, de donner une suprême sanction à son triomphe. Le
Vaudeville, qui n'était qu'un théâtre gai, ne s'inquiétant que de faire
rire, avait mis à l'étude une farce intitulée _Cornaro ou le tyran pas
doux_. Ce susdit Cornaro, personnage correspondant à celui du drame,
devenait une charge des plus amusantes, grâce à Lepeintre jeune, le plus
gros des comédiens. Il criait à tue-tête, celui-là, même pour demander
ses pantoufles. Faire trembler tout le monde autour de lui était sa
joie. C'était pour cela qu'Arnal, l'invitant à parler en sourdine, lui
disait:
--Êtes-vous le cousin du bourdon Notre-Dame?
Quelle voix! ah! quel creux! Vous effrayez madame.
Et Cornaro de répondre sur un ton plein de mignardise:
--Je n'ai que le désir d'être son beau valet.
Depuis vingt-cinq ans, Beauvallet avait abordé le répertoire classique,
tragédie et comédie. Très-soigneux, correct, il y était fort
applaudi.--On a dit mille fois que, de tous les artistes, le comédien a
la vie la plus ingrate, en ce qu'il ne laisse rien après lui.
--Bast! répliquait Sheridan, ayez la patience d'attendre deux ou trois
siècles, et vous verrez ce qui restera des autres!
Il se passe un fait bizarre au sujet des étrennes. Tandis que s'accroît
le nombre de ceux qui en demandent, on voit de plus en plus des ratures
se dessiner sur la liste de ceux qui en donnent. Parmi les premiers, on
signale surtout deux nouvelles recrues: l'employé du télégraphe qui
apporte les dépêches et le clerc d'huissier qui remet le papier timbré.
Quant à ceux de l'autre catégorie, ce sont de spirituels sceptiques qui
profitent des moyens de locomotion dont dispose notre XIXe siècle pour
filer et disparaître. Dix ou douze jours d'absence suffisent. On dit:
«J'ai un procès en Bretagne», ou bien: «Mon vieil oncle de Beauvoisis
vient de mourir d'une coqueluche rentrée»; et l'on s'en va passer une
quinzaine à Nice. Un voyage d'agrément et une bonne affaire tout à la
fois.
Trois académiciens qui se sont rencontrés, jeudi soir, au foyer de
l'Odéon, se contaient à demi-voix leurs peines à propos du jour de l'an.
Rien de plus curieux que leurs plaintes à cet égard.
--Figurez-vous, disait l'un d'eux qui avait un bonnet de soie noire sur
la tête, figurez-vous que seize personnes nous poursuivent pour nous
demander chacune la même chose; comprenez que cette chose ne nous
coûterait rien, pas même la moitié d'un centime et que néanmoins nous ne
pouvons la donner tant que ça.
--Qu'est-ce donc?
--Eh! pardieu, un fauteuil.
En effet, il y a trois fauteuils à donner en janvier et seize candidats
qui demandent à les avoir; et tous les seize, suivant l'usage
immémorial, sont individuellement le premier moutardier du pape, ou, si
vous voulez, un homme du bois dont on fait les dieux. Ces dignes
académiciens voudraient bien se sauver quelque part, mais leur grandeur
et les jetons de présence les retiennent au quai Conti.
Il n'y a pas fort longtemps, dans cette divine baraque au palais
Mazarin, il y avait un des Quarante qui n'entendait pas raillerie à
propos d'argent à donner. C'était Lemontey, l'auteur de l'_Histoire de
la Régence_.
Un certain jour de l'an, un des garçons de l'Institut vint voir
l'historien; il le salua, la casquette à terre, et tendit la main.
Lemontey lui donna une pièce de dix sous.
--Comment! rien que ça? dit le garçon en grommelant entre ses dents.
--Hein! qu'est-ce que c'est? riposta l'immortel furieux. Cinquante
centimes, un demi-franc, ce n'est rien? Eh! malheureux, c'est la quatre
cent millième partie de deux cent mille francs, par conséquent de dix
mille livres de rente. Eh! je voudrais bien être garçon de l'Institut
pour en recevoir autant, moi!
P.-J. Proudhon comprenait les étrennes d'une autre façon.
L'année qui a précédé la mort du célèbre dialecticien, M. E. Dentu, son
éditeur et son voisin, se présenta chez lui le matin du jour de l'an.
Après avoir échangé une poignée de main avec lui, il lui montra un petit
paquet enveloppé de papier gris.
--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Proudhon.
--Deux poupées que je vous demande la permission d'offrir à vos deux
petites filles.
En entendant ces mots, l'auteur du livre _De la Justice_ entra tout à
coup dans une colère des plus violentes.
--Des poupées à mes filles! Non, mon cher monsieur, non; je vous le
défends positivement. Savez-vous l'enseignement qui résulterait de ce
cadeau? L'amour de l'alanguissement, la coquetterie, la paresse, le
goût du luxe, peut-être de la luxure. C'est bon pour les duchesses,
c'est bon pour les bourgeoises. Tenez, si voulez faire un présent à ces
enfants, apportez-leur quelque chose d'utile, un dé à coudre, des
ciseaux, un paquet d'aiguilles. Qu'elles aient à la main un objet qui,
de bonne heure, leur rappelle qu'elles sont filles de la misère et de la
philosophie et qu'il faut qu'elles songent sans cesse à épouser le
travail!
À certains égards cet esprit de prévoyance se retrouve en grand dans un
mot de Mme Lætitia Bonaparte, la mère de Napoléon.--Longtemps éprouvée,
n'ayant eu de 1790 à 1799 que 1,500 fr. pour soutenir sa modeste maison
et nourrir ses trois filles, Caroline, Elisa et Pauline, la brave femme
ne pouvait pas se résoudre à jeter l'argent par les fenêtres.
En 1809, le 2 janvier, la princesse Pauline vint la voir.
--Madame, l'empereur m'envoie vous faire une question.
--Laquelle?
--Combien avez-vous dépensé, hier, en fait d'étrennes?
--Ma fille, 3,255 francs.
--3,255 francs! Mais je vous avais remis, de la part de mon frère, 30
000 francs pour faire des largesses! Est-ce que vous comptez placer
cette somme?
--Mon Dieu, oui, Paulette.
--Mais pourquoi faire?
--Pourquoi faire? Pour donner, un jour, du pain à tous les rois et à
toutes les reines qu'on a faits dans ma famille!
L'histoire a prouvé par trois fois que l'Agrippine d'Ajaccio n'avait pas
si grand tort.
Philibert Audebrand.