LESCARBOT

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APRES que nous fumes arrivés au Port Royal en la

Nouvelle-France le sieur du Pont de Honfleur, qui estoit parti dés le

sezième de Juillet, desesperant qu'aucun navire deut arriver de France,

pour ce que la saison desja se passoit, ayant rencontré par un grand

heur quelques uns de nos gens (qui à la veuë de la terre du port de

Campseau s'estoient mis dans une chalouppe, & venoient jusques audit

Port Royal suivans la côte) parmi des iles, il tourna le cap à rebours,

& nous vint trouver avec beaucoup de rejouïssance d'une part & d'autre.

En fin au bout de trois semaines il nous laissa sa barque & une patache,

& se mit avec quelques cinquante homme qu'il avoit, dans nôtre navire

qui retournoit en France. Or avant son depart, pour lui dire Adieu je

lui fis ces vers ici parmi le tintamarre d'un peuple contus qui

marteloit de toutes parts pour faire ses logemens, lesquels vers furent

depuis imprimez à la Rochelle.

ADIEU AUX FRANÇOIS

retournans de la Nouvelle-France

en la France Gaulloise.

Du 25 d'Aoust 1606.

ALLEZ donques, vogués, ô troupe genereuse

Qui avez surmonté d'une ame courageuse

Et des vents & des flots les horribles fureurs

Et de maintes saisons les cruelles rigueurs,

Pour conserver ici de la Françoise gloire

Parmi tant de hazars l'honorable memoire.

Allez doncques, vogués, puissiez vous outre mer

Un chacun bien-tot voir son Ithaque fumer:

Et puissions nous encore au retour de l'année

La méme troupe voir par deça retournée.

Fatiguez de travaux vous nous laissés ici

Ayans également l'un de l'autre souci,

Vous, que nous ne soyons saisis de maladies

Qui facent à Pluton offrandes de noz vies:

Nous, qu'un contraire flot, ou un secret rocher

Ne vienne vôtre nef à l'impourveu toucher.

Mais un point entre nous met de la difference,

C'est que vous allez voir les beautez de la France,

Un royaume enrichi depuis les siecles vieux

De tout ce que le monde a de plus precieux:

Et nous comme perdus parmi la gent Sauvage

Demeurons étonnez sur ce marin rivage,

Privez du doux plaisir & du contentement

Que là vous recevrez dés votre avenement.

Que di-je, je me trompe, en ce lieu solitaire,

L'homme juste a dequoy à soy-méme complaire,

Et admirer de Dieu la haute Majesté,

S'il en veut contempler l'agreable beauté

Car qu'on aille rodant toute la terre ronde,

Et qu'on furette tous les cachotz du monde,

On ne trouvera rien si beau, ne si parfait

Que l'aspect de ce lieu ne passe d'un long trait.

Y desirez-vous voir une large campagne?

La mer de toutes parts ses moites rives baigne.

Y desirez-vous voir des coteaux alentour?

C'est ce qui de ce lieu rent plus beau le sejour.

Y voulez-vous avoir le plaisir de la chasse?

Un monde de forêts de toutes parts l'embrasse.

Voulez-vous des oiseaux avoir la venaison?

Par bendes ils y sont chacun en sa saison.

Cherchez-vous changement en votre nourriture?

La mer abondamment vous fournit de pâture.

Aymez-vous des ruisseaux le doux gazouillement

Les côtaux enlassés en versent largement.

Cherchez-vous le plaisir des verdoyantes iles?

Ce Port en contient deux capables de deux villes.

Aymez-vous d'un Echo la babillarde voix?

Ici peut un Echo répondre trente-fois.

Car lors que du Canon le tonnerre y bourdonne

Trente-fois alentour le méme coup resonne,

Et semble au tremblement que Megere à l'envers

Soit préte d'écrouler tout ce grand Univers.

Aymez-vous voir le cours des rivieres profondes?

Trois rendent à ce lieu le tribut de leurs ondes,

Dont l'Equille ayant eu plus de terre en son lot,

Elle se porte aussi d'un orgueilleux flot,

Et préques assourdit de son bruiant orage

Non le Stadisien, mais ce peuple Sauvage.

Bref, contre l'ennemi voulez-vous estre fort?

Ce lieu rien que du Ciel ne redoute l'effort.

Car de deux boulevers Nature a son entrée

Si dextrement muni, que toute la contrée

Peut à l'abri d'iceux reposer seurement,

Et en toute saison vivre joyeusement.

Le blé te manque encore, & le fruit de la vigne

Pour faire son renom par l'univers insigne.

Mais si le Tout-poussant benit nôtre labeur

En bref tu sentiras la celeste faveur

En ton sein decouler ainsi qu'une rousée

Qui tombe doucement sur la terre embrasée

Au milieu de l'eté. Que si on n'a encore

De tes veines tiré la riche mine d'or,

L'argent, l'airain, le fer que tes forêts épesses

Gardent comme en depos sont de belles richesses

Pour le commencement, & peut estre qu'un jour

Sera la mine d'or découverte à son tour.

Mais c'est ores assez que tu nous puisse rendre

Et du blé & du vin, pour apres entreprendre

Un vol plus elevé (car le bord de tes eaux

Peut fournir de pature à mille grans troupeaux)

Et de villes batir, des maisons, & bourgades,

Qui servent de retraite aux Françoises peuplades,

Et pour changer les moeurs de cette nation

Qui vit sans Dieu, sans loy, & sans religion.

O trois-fois Tout-puissant, ô grand Dieu que j'adore

Ores que ton Soleil envoye son Aurore

Sur cette terre ici, ne vueille plus tarder,

Vueilles d'un oeil piteux ce peuple regarder,

Qui languit attendant ta parfaite lumiere

Trop prolongeant, helas! sa divine carriere.

DU PONT dont la vertu vole jusques aux cieux

Pour avoir sceu domter d'un coeur audacieux

En ces difficultés mille maux, mille peines,

Qui pouvoient souz le faix accraventer tes veines,

Ayant esté ici laissé pour conducteur

A ceux-là qui poussez d'une pareille ardeur

Ont aussi soutenu en la Nouvelle-France

De leur propre maison la dure & longue absence;

Si-tot que tu verras la face de ton Roy

Di lui que ses ayeuls pour la Chrétienne loy

Ont jadis triomphé dedans la Palestine,

Et courageusement de la gent Sarazine

Repoussé la fureur és Memphitiques bors,

Et pour la méme cause ont exposé leurs corps

Au gré des vents, des flots, d'une maratre terre,

Et au guerrier hazard du sanglant cimeterre:

Qu'ici à peu de frais, sans qu'un robuste bras

Rougisse au sang humain le meurtrier coutelas,

Il se peut acquerir une gloire semblable.

Laquelle à sa grandeur sera plus proufitable.

Allez doncques, vogués, ô genereux François,

Cependant que plus loin vers les Armouchiquois

Les voiles nes tendons, pour outre Mallebarre

Rechercher quelque Port qui nous serve de barre

Soit pour nous opposer à un fort ennemi,

Ou pour y recevoir seurement nôtre ami,

Et la méme éprouver si la Nouvelle-France

A noz travaux rendra selon notre esperance.

Neptune, si jamais tu as favorisé

Ceux qui dessus tes eaux leurs vies ont usé;

Vray Neptune, fay nous chacun où il desire

A bon port arriver, afin que ton Empire

Soit par-deça connu en maintes regions,

Et bien-tot frequenté de toutes nations.

[Illustration]

LE THEATRE

DE NEPTUNE EN LA

NOUVELLE-FRANCE

_Representé sur les flots du Port Royal le quatorzieme de Novembre mille

six cens six, au retour du Sieur de Poutrincourt du païs des

Armouchiquois._

Neptune commence revetu d'un voile de couleur bleuë, & de brodequins,

ayant la chevelure & la barbe longues & chenuës, tenant son Trident en

main, assis sur son chariot paré de ses couleurs: ledit chariot trainé

sur les ondes par six Tritons jusques à l'abord de la chaloupe où

s'estoit mis ledit Sieur de Poutrincourt & ses gens sortant de la barque

pour venir à terre. Lors la dite chaloupe accrochée, Neptune commence

ainsi.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 283 / 303 题