CHAP. XXV

DURANT le temps que la maladie & mortalité regnoit en Noz navires, se

partirent _Donnacona, Taiguragni_, et plusieurs autres feignans aller

prendre des cerfs & autres bétes, léquels ils nomment en leur langage

_Aionnesta, & Aiquenoudo_, par ce que les neges étoient grandes & que

les glaces étoient ja rompuës dedans le cours du fleuve: tellement

qu'ilz pourroient naviger par icelui. Et nous fut par _Domagaya_, &

autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours: ce que croyions: mais

ilz furent deux mois sans retourner. Au moyen dequoy eumes suspection

qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre de gens pour nous faire

déplaisir, par ce qu'ilz nous voyoient si affoiblis. Nonobstant

qu'avions mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute la puissance de

leur terre y eût été, ilz n'eussent sçeu faire autre chose que nous

regarder. Et pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient tous les

jours force gens à noz navires, comme ils avoient de coutume, nous

apportans de la chair fréche de cerfs, daims, & poissons fraiz de toutes

sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l'aimoient remporter,

parce qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à cause de l'hiver

qui avoit été long, & qu'ilz avoient mangé leurs vivres & étouremens.

Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril _Domagaya_ vint à bord de noz

navires accompagné de plusieurs gens, léquels étoient beaux & puissans,

& n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le seigneur

_Donnacona_ seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de

cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit _Donnacona_, lequel

amena en sa compagnie grand nombre de gens audit _Stadaconé_. Ne

sçavions à quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un

proverbe, _qui de tout se garde & d'aucuns échappe._ Ce que nous étoit

de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de maladies, que de noz

gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de

Sainte-Croix.

Le Capitaine étant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramené tant de

peuple, & aussi que _Domagaya_ le vint dire audit Capitaine, sans

vouloir passer la riviere qui étoit entre nous & ledit _Stadaconé_, ains

fit difficulté de passer. Ce que n'avoit accoutumé de faire, au moyen

dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia

son serviteur nommé Charles Guyot, lequel étoit plus que nul autre aimé

du peuple de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, & ce qu'ilz

faisoient, ledit serviteur feignant étre allé voir ledit seigneur

_Donnacona_, par ce qu'il avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui

porta aucun present. Et lors que ledit _Donnacona_ fut averti de sa

venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il étoit

fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de _Taiguragni_

pour le voir, où partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on

ne se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé de voir: & ne voulut

permettre ledit _Taiguragni_ que le serviteur allât és autres maisons,

ains le convoya vers les navires environ la moitié du chemin: & lui dit

que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du

païs nommé _Agona_, lequel lui avoit fait déplaisir, & l'emmener en

France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il

retournât le lendemain dire la réponse.

Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étoient audit

_Stadaconé_, ne sçachant à quelle fin, se delibera leur jouer une

finesse, & prendre leur Seigneur, avec _Taiguragni, Domagaya_, & des

principaux: & aussi qu'il étoit bien deliberé de mener ledit Seigneur

_Donnacona_ en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu és

païs Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifié avoir

été à la terre du _Saguenay_, où y a infini Or, Rubis, & autres

richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de

draps de laine. Plus dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent

point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font

seulement eau par la verge:

Plus dit avoir été en autre païs de _Pecqueniaus_, & autres païs où les

gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues à raconter. Ledit

Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par païs depuis sa

conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.

Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit à son maitre ce

que ledit _Taiguragni_ lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit

serviteur le lendemain dire audit _Taiguragni_ qu'il le vint voir, & lui

dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son

vouloir. Ledit _Taiguragni_ lui manda qu'il viendroit le lendemain, &

qu'il meneroit _Donnacona_, & ledit homme qui lui avoit fait déplaisir.

Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne

vint personne és navires dudit _Stadaconé_, comme avoient de coutume,

mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes

leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de _Stadim_

alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonné le fond du

navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers

jour dudit _Stadaconé_ de l'autre bord de la riviere, & passerent la

plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais ledit

_Donnacona_ n'y voulut passer; & furent _Taiguragni & Domagaya_ plus

d'une heure à parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin

passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit _Taiguragni_

le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que

refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu

de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits

garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en

Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le

Capitaine pour les asseurer, & à celle fin d'amener ledit _Donnacona_,

lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles paroles fut fort joyeux

ledit _Taiguragni_, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain,

qui étoit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur _Donnacona_,

& tout le peuple audit _Stadaconé_.

_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour

les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay:

Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, &

d'iceux Sauvages._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 196 / 303 题