DURANT le temps que la maladie & mortalité regnoit en Noz navires, se
partirent _Donnacona, Taiguragni_, et plusieurs autres feignans aller
prendre des cerfs & autres bétes, léquels ils nomment en leur langage
_Aionnesta, & Aiquenoudo_, par ce que les neges étoient grandes & que
les glaces étoient ja rompuës dedans le cours du fleuve: tellement
qu'ilz pourroient naviger par icelui. Et nous fut par _Domagaya_, &
autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours: ce que croyions: mais
ilz furent deux mois sans retourner. Au moyen dequoy eumes suspection
qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre de gens pour nous faire
déplaisir, par ce qu'ilz nous voyoient si affoiblis. Nonobstant
qu'avions mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute la puissance de
leur terre y eût été, ilz n'eussent sçeu faire autre chose que nous
regarder. Et pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient tous les
jours force gens à noz navires, comme ils avoient de coutume, nous
apportans de la chair fréche de cerfs, daims, & poissons fraiz de toutes
sortes qu'ils nous vendoient assez cher, ou mieux l'aimoient remporter,
parce qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à cause de l'hiver
qui avoit été long, & qu'ilz avoient mangé leurs vivres & étouremens.
Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril _Domagaya_ vint à bord de noz
navires accompagné de plusieurs gens, léquels étoient beaux & puissans,
& n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le seigneur
_Donnacona_ seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de
cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit _Donnacona_, lequel
amena en sa compagnie grand nombre de gens audit _Stadaconé_. Ne
sçavions à quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un
proverbe, _qui de tout se garde & d'aucuns échappe._ Ce que nous étoit
de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de maladies, que de noz
gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de
Sainte-Croix.
Le Capitaine étant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramené tant de
peuple, & aussi que _Domagaya_ le vint dire audit Capitaine, sans
vouloir passer la riviere qui étoit entre nous & ledit _Stadaconé_, ains
fit difficulté de passer. Ce que n'avoit accoutumé de faire, au moyen
dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia
son serviteur nommé Charles Guyot, lequel étoit plus que nul autre aimé
du peuple de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, & ce qu'ilz
faisoient, ledit serviteur feignant étre allé voir ledit seigneur
_Donnacona_, par ce qu'il avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui
porta aucun present. Et lors que ledit _Donnacona_ fut averti de sa
venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il étoit
fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de _Taiguragni_
pour le voir, où partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on
ne se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé de voir: & ne voulut
permettre ledit _Taiguragni_ que le serviteur allât és autres maisons,
ains le convoya vers les navires environ la moitié du chemin: & lui dit
que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du
païs nommé _Agona_, lequel lui avoit fait déplaisir, & l'emmener en
France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il
retournât le lendemain dire la réponse.
Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étoient audit
_Stadaconé_, ne sçachant à quelle fin, se delibera leur jouer une
finesse, & prendre leur Seigneur, avec _Taiguragni, Domagaya_, & des
principaux: & aussi qu'il étoit bien deliberé de mener ledit Seigneur
_Donnacona_ en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu és
païs Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifié avoir
été à la terre du _Saguenay_, où y a infini Or, Rubis, & autres
richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de
draps de laine. Plus dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent
point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font
seulement eau par la verge:
Plus dit avoir été en autre païs de _Pecqueniaus_, & autres païs où les
gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues à raconter. Ledit
Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par païs depuis sa
conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.
Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit à son maitre ce
que ledit _Taiguragni_ lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit
serviteur le lendemain dire audit _Taiguragni_ qu'il le vint voir, & lui
dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son
vouloir. Ledit _Taiguragni_ lui manda qu'il viendroit le lendemain, &
qu'il meneroit _Donnacona_, & ledit homme qui lui avoit fait déplaisir.
Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne
vint personne és navires dudit _Stadaconé_, comme avoient de coutume,
mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes
leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de _Stadim_
alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonné le fond du
navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers
jour dudit _Stadaconé_ de l'autre bord de la riviere, & passerent la
plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais ledit
_Donnacona_ n'y voulut passer; & furent _Taiguragni & Domagaya_ plus
d'une heure à parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin
passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit _Taiguragni_
le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que
refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu
de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits
garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en
Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le
Capitaine pour les asseurer, & à celle fin d'amener ledit _Donnacona_,
lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles paroles fut fort joyeux
ledit _Taiguragni_, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain,
qui étoit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur _Donnacona_,
& tout le peuple audit _Stadaconé_.
_Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour
les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay:
Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, &
d'iceux Sauvages._