DEPUIS estre arrivez à _Hochelaga_ avec le gallion & les barques, avons
conversé, allé & venu avec les peuples les plus prochains de noz navires
en douceur & amitié, fors que par fois avons eu aucuns differens avec
aucuns mauvais garçons, dont les autre étoient fort marris & courroucéz.
Et avons entendu par le Seigneur _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
autres, que la riviere devant-dite' & nommée la riviere du _Saguenay_,
va jusques audit _Saguenay_, qui est loin du commencement de plus d'une
lune de chemin vers l'Ouest-Norouest: & que passé huit ou neuf journées,
elle n'est plus parfonde que par bateaux: mais le droit & bon chemin &
plus seur est par ledit fleuve jusques au-dessus de _Hochelaga_ à une
riviere qui descend dudit _Saguenay_, & entre audit fleuve (ce qu'avons
veu) & que de là sont une lune à y aller. Et nous ont fait entendre
qu'audit lieu les gens sont habillez de draps, comme nous, & y a force
villes & peuples, & bonnes gens, & qu'ils ont quantité d'or & cuivre
rouge. Et nous ont dit que le tour de la terre d'empuis ladite premiere
riviere jusques audit _Hochelaga & Saguenay_ est une ile, laquelle est
circuite & environnée de rivieres & dudit fleuve: & que passé ledit
_Saguenay_ va ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs d'eau
fort larges: puis, que l'on trouve une mer douce, laquelle n'est mention
avoir veu le bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du _Saguenay_: car ilz
nous ont dit n'y avoir été. Outre nous ont donné à entendre qu'au lieu
où avions laissé notre gallion quand fumes à _Hochelaga_ y a une riviere
qui va vers le Surouest, où semblablement sont une lune à aller avec
leurs barques depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il n'y a
jamais glaces ni neges, mais qu'en cette dite terre y a guerre
continuelle des uns contre les autres, & qu'en icelle y a Orenges,
Amandes, Noix, Prunes,& autres sortes de fruits & en grande abondance.
Et nous ont dit les hommes & habitans d'icelle terre étre vétus &
accoutrez de peaux comme eux. Apres leur avoir demandé s'il y a de l'or
& du cuivre, nous ont dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre
vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean Verrazan à ce qu'ilz
montrent par leurs signes & merches.
Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple à noz navires &
apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre
marchandise, dequoy leur étoient baillez couteaux, alenes, patenôtres, &
autres mémes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes
que les deux méchans qu'avions apporté leur disoient & donnoient à
entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient
aussitôt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient,
nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup de presens, & si ne
cessoient à toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti
par un Seigneur de la ville de _Hagouchouda_ qu'il se donnât garde de
_Donnacona_, & dédits deux méchans, & qu'ils étoient _Agojuda_ qui est à
dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit _Canada_, & aussi
que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les
trois enfans que ledit _Donnacona_ avoit donné audit Capitaine. Et de ce
fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle
ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par
l'avertissement dédits _Taiguragni & Domagaya_ s'abstindrent &
deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui
venoient en grande peur & crainte.
Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune
trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit
renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges, & parfons,
avec porte à pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des
premiers. Et fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps à venir
cinquante hommes à quatre quarts & à chacun changement dédits quarts les
trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et lédits
_Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_ estans avertis dudit renfort, & de
la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'étre en la
malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens:
feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit
déplaisir, déquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montré aucun
semblant. Et y vindrent lédits _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &
autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux,
lui demandans s'il étoit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le
Capitaine leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, & méchans, ainsi
qu'on lui avoit rapporté: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs
sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller à _Hochelaga_, & d'avoir
retiré la fille qu'on lui avoit donnée, & autres mauvais tours qu'il lui
nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de bien, &
oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent
seurement à bord faire bonne chere comme pardevant. Déquelles paroles
remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la
fille qui s'en étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour de
Novembre _Domagaya_ accompagné de six autres hommes, vindrent à noz
navires pour dire au Capitaine que le Seigneur _Donnacona_ étoit allé
par le païs chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit
par lui menée. Et outre dit que _Taiguragni_ étoit fort malade, & qu'il
prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit
ledit Capitaine, lequel lui manda que c'étoit Jesus qui étoit marri
contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé jouer.
Et le lendemain ledit _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & plusieurs
autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit
Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, &
qu'ilz la remenassent. A quoy répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne
lui avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en étoit allée
parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: &
prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mémes la
menerent jusques aux navires. Apres léquelles choses le Capitaine
commanda apporter pain & vin, & les fétoya. Puis prindrent congé les uns
des autres. Et depuis sont allé & venu à noz navires, & nous à leur
demeurance en aussi grand amour que par devant.
_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les
François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation
envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison
merveilleuse d'icelle maladie._