CHAP. XXIII

DEPUIS estre arrivez à _Hochelaga_ avec le gallion & les barques, avons

conversé, allé & venu avec les peuples les plus prochains de noz navires

en douceur & amitié, fors que par fois avons eu aucuns differens avec

aucuns mauvais garçons, dont les autre étoient fort marris & courroucéz.

Et avons entendu par le Seigneur _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &

autres, que la riviere devant-dite' & nommée la riviere du _Saguenay_,

va jusques audit _Saguenay_, qui est loin du commencement de plus d'une

lune de chemin vers l'Ouest-Norouest: & que passé huit ou neuf journées,

elle n'est plus parfonde que par bateaux: mais le droit & bon chemin &

plus seur est par ledit fleuve jusques au-dessus de _Hochelaga_ à une

riviere qui descend dudit _Saguenay_, & entre audit fleuve (ce qu'avons

veu) & que de là sont une lune à y aller. Et nous ont fait entendre

qu'audit lieu les gens sont habillez de draps, comme nous, & y a force

villes & peuples, & bonnes gens, & qu'ils ont quantité d'or & cuivre

rouge. Et nous ont dit que le tour de la terre d'empuis ladite premiere

riviere jusques audit _Hochelaga & Saguenay_ est une ile, laquelle est

circuite & environnée de rivieres & dudit fleuve: & que passé ledit

_Saguenay_ va ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs d'eau

fort larges: puis, que l'on trouve une mer douce, laquelle n'est mention

avoir veu le bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du _Saguenay_: car ilz

nous ont dit n'y avoir été. Outre nous ont donné à entendre qu'au lieu

où avions laissé notre gallion quand fumes à _Hochelaga_ y a une riviere

qui va vers le Surouest, où semblablement sont une lune à aller avec

leurs barques depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il n'y a

jamais glaces ni neges, mais qu'en cette dite terre y a guerre

continuelle des uns contre les autres, & qu'en icelle y a Orenges,

Amandes, Noix, Prunes,& autres sortes de fruits & en grande abondance.

Et nous ont dit les hommes & habitans d'icelle terre étre vétus &

accoutrez de peaux comme eux. Apres leur avoir demandé s'il y a de l'or

& du cuivre, nous ont dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre

vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean Verrazan à ce qu'ilz

montrent par leurs signes & merches.

Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple à noz navires &

apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre

marchandise, dequoy leur étoient baillez couteaux, alenes, patenôtres, &

autres mémes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes

que les deux méchans qu'avions apporté leur disoient & donnoient à

entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient

aussitôt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient,

nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup de presens, & si ne

cessoient à toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti

par un Seigneur de la ville de _Hagouchouda_ qu'il se donnât garde de

_Donnacona_, & dédits deux méchans, & qu'ils étoient _Agojuda_ qui est à

dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit _Canada_, & aussi

que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les

trois enfans que ledit _Donnacona_ avoit donné audit Capitaine. Et de ce

fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle

ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par

l'avertissement dédits _Taiguragni & Domagaya_ s'abstindrent &

deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui

venoient en grande peur & crainte.

Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune

trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit

renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges, & parfons,

avec porte à pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des

premiers. Et fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps à venir

cinquante hommes à quatre quarts & à chacun changement dédits quarts les

trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et lédits

_Donnacona, Taiguragni, & Domagaya_ estans avertis dudit renfort, & de

la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'étre en la

malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens:

feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit

déplaisir, déquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montré aucun

semblant. Et y vindrent lédits _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, &

autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux,

lui demandans s'il étoit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le

Capitaine leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, & méchans, ainsi

qu'on lui avoit rapporté: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs

sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller à _Hochelaga_, & d'avoir

retiré la fille qu'on lui avoit donnée, & autres mauvais tours qu'il lui

nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de bien, &

oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent

seurement à bord faire bonne chere comme pardevant. Déquelles paroles

remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la

fille qui s'en étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour de

Novembre _Domagaya_ accompagné de six autres hommes, vindrent à noz

navires pour dire au Capitaine que le Seigneur _Donnacona_ étoit allé

par le païs chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit

par lui menée. Et outre dit que _Taiguragni_ étoit fort malade, & qu'il

prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit

ledit Capitaine, lequel lui manda que c'étoit Jesus qui étoit marri

contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé jouer.

Et le lendemain ledit _Donnacona, Taiguragni, Domagaya_, & plusieurs

autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit

Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, &

qu'ilz la remenassent. A quoy répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne

lui avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en étoit allée

parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: &

prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mémes la

menerent jusques aux navires. Apres léquelles choses le Capitaine

commanda apporter pain & vin, & les fétoya. Puis prindrent congé les uns

des autres. Et depuis sont allé & venu à noz navires, & nous à leur

demeurance en aussi grand amour que par devant.

_Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les

François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation

envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison

merveilleuse d'icelle maladie._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 194 / 303 题