NOUS partimes dudit lac le Vendredi quatriéme jour de juillet, &
revimmes cedit jour à la riviere des _Iroquois_. Le Dimanche ensuivant
nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant
nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes
quelques quatre lieuës pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi
ensuivant nous vimmes à _Kebec_, & le lendemain nous fumes au bout de
l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent à nous, qui étoient cabannez à
la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois _Algoumequins_,
pour sçavoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions
interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de
_Canada_. Ilz dirent, comme ilz l'ont figuré, que passé le saut que nous
avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur
demeure, qui est à la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite
grande riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs canots, &
viennent à passer cinq autres sauts, léquels peuvent contenir du premier
au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que lédits sauts ne sont point
difficiles à passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart
dédits sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là viennent à entrer
dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut
contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent cinq autres sauts,
où ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis à deux, où
ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a
quelques vint ou vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac qui
contient quelques cent cinquante lieuës de long, & quelques quatre ou
cinq lieues à l'entrée dudit lac il y a une riviere qui va aux
_Algoumequins_ vers le Nort: Et une autre qui va aux _Iroquois_ par où
lédits _Algoumequins & Iroquois_ se font la guerre. Et un peu plus haut
à la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux
_Iroquois_: puis venant à la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre
saut, où ils portent leurs canots: de là ils entrent dedans un autre
tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont été
que fort peu dans ce dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y
a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire qu'aucun l'ait veuë.
Mais que là où ils ont été, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz
n'ont point avancé plus haut, & que le cours de l'eau vient du côté du
Soleil couchant venant à l'orient, & ne sçavent si passé ledit lac
qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de
l'Occident: que le Soleil se couche à main droite dudit lac, qui est
selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau
ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temperé, & que
toutes les terres des _Algoumequins_ est terre basse, remplie de fort
peu de bois, & du côté des _Iroquois_ est terre montagneuse, neantmoins
elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit
qu'ils ayent veu. Lédits _Iroquois_ se tiennent à quelques cinquante ou
soixante lieuës dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont dit
avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers.
Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois
lieuës. Le Jeudi dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque lieuë & demie
de l'ile au Liévre, du côté du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en
nôtre barque, entre léquels il y avoit un jeune homme _Algoumequin_, qui
avoit fort voyagé dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort
particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous
dit, que passé ledit saut que nous avions veu, à quelques deux ou trois
lieuës, il y a une riviere qui va ausdits _Algoumequins_, où ilz sont
cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui
peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues,
dont il y en a trois où ilz portent leurs canots, & deux autres où ilz
les trainent: que chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë De
long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze
lieuës. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du
premier au dernier quelques vint à vint-cinq lieuës, où il n'y a que
dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois
ilz ne les font que trainer. De-là ils entrent dedans un grandissime
lac, qui peut contenir quelques trois cens lieuës de long. Avançant
quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est
fort grande, où au delà de ladite ile, l'eau est salubre; mais que
passant quelques cent lieuës plus avant, l'eau est encore plus mauvaise:
Arrivant à la fin dudit lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut
qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime
courant d'eau dans ledit lac. Que passé ce saut, on ne voit plus la
terre, ni d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont
point veu la fin, ni ouï dire qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se
couche à main droite dudit lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui
va aux _Algoumequins_, & l'autre aux _Iroquois_, par où ilz se font la
guerre. Que la terre des _Iroquois_ est quelque peu montagneuse,
neantmoins fort fertile, où il y a quantité de blé d'Inde, & autres
fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des _Algoumequins_
est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance
de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les
bons _Iroquois_, qui viennent pour troquer des marchandises que les
vaisseaux François donnent aux _Algoumequins_, léquelz disent qu'il y a
à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont
montré quelques brasselets qu'ils avoient eu dédits bons _Iroquois_: Que
si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour
cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se
differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez
dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin
dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les
uns le faisans plus court, & les autres plus long: De façon que selon
leur rapport, du saut où nous avons été, il y a jusques à la mer salée,
qui peut étre celle du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi
onziéme dudit mois nous fumes de retour à _Tadoussac_ ou étoit nôtre
vaisseau, le 16e jour apres la departie.
_Description de la grande riviere de_ Canada, & _autres qui s'y
deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la
terre: Des bétes & oyseaux: & particulierement d'une béte à deux piez:
Des poissons abondant en ladite grande grande riviere._