CHAP. XXI

NOUS partimes dudit lac le Vendredi quatriéme jour de juillet, &

revimmes cedit jour à la riviere des _Iroquois_. Le Dimanche ensuivant

nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre au lac. Le Lundi ensuivant

nous fumes mouiller l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous fimes

quelques quatre lieuës pardela lesdites trois rivieres. Le Mardi

ensuivant nous vimmes à _Kebec_, & le lendemain nous fumes au bout de

l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent à nous, qui étoient cabannez à

la gran'terre du Nort. Nous interrogeames deux ou trois _Algoumequins_,

pour sçavoir s'ilz se conformeroient avec ceux que nous avions

interrogez, touchant la fin & le commencement de Ladite riviere de

_Canada_. Ilz dirent, comme ilz l'ont figuré, que passé le saut que nous

avions veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere en leur

demeure, qui est à la bende du Nort, continuant le chemin dans ladite

grande riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs canots, &

viennent à passer cinq autres sauts, léquels peuvent contenir du premier

au dernier quelques neuf ou dix lieues, & que lédits sauts ne sont point

difficiles à passer, & ne font que trainer leurs canots en la pluspart

dédits sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là viennent à entrer

dedans une riviere, qui est comme une maniere de lac, laquelle peut

contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent cinq autres sauts,

où ilz trainent leurs canots comme ausdits premiers, horsmis à deux, où

ilz les portent comme aux premiers, & que du premier au dernier il y a

quelques vint ou vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac qui

contient quelques cent cinquante lieuës de long, & quelques quatre ou

cinq lieues à l'entrée dudit lac il y a une riviere qui va aux

_Algoumequins_ vers le Nort: Et une autre qui va aux _Iroquois_ par où

lédits _Algoumequins & Iroquois_ se font la guerre. Et un peu plus haut

à la bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere qui va aux

_Iroquois_: puis venant à la fin dudit lac, ilz rencontrent un autre

saut, où ils portent leurs canots: de là ils entrent dedans un autre

tres-grand lac, qui peut contenir autant comme le premier. Ilz n'ont été

que fort peu dans ce dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y

a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire qu'aucun l'ait veuë.

Mais que là où ils ont été, l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz

n'ont point avancé plus haut, & que le cours de l'eau vient du côté du

Soleil couchant venant à l'orient, & ne sçavent si passé ledit lac

qu'ils ont veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de

l'Occident: que le Soleil se couche à main droite dudit lac, qui est

selon mon jugement au Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier l'eau

ne gele point, ce qui fait juger que le temps y est temperé, & que

toutes les terres des _Algoumequins_ est terre basse, remplie de fort

peu de bois, & du côté des _Iroquois_ est terre montagneuse, neantmoins

elles sont tres-bonnes & fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit

qu'ils ayent veu. Lédits _Iroquois_ se tiennent à quelques cinquante ou

soixante lieuës dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont dit

avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport des premiers.

Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois

lieuës. Le Jeudi dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque lieuë & demie

de l'ile au Liévre, du côté du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en

nôtre barque, entre léquels il y avoit un jeune homme _Algoumequin_, qui

avoit fort voyagé dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort

particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous

dit, que passé ledit saut que nous avions veu, à quelques deux ou trois

lieuës, il y a une riviere qui va ausdits _Algoumequins_, où ilz sont

cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui

peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues,

dont il y en a trois où ilz portent leurs canots, & deux autres où ilz

les trainent: que chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë De

long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze

lieuës. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du

premier au dernier quelques vint à vint-cinq lieuës, où il n'y a que

dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois

ilz ne les font que trainer. De-là ils entrent dedans un grandissime

lac, qui peut contenir quelques trois cens lieuës de long. Avançant

quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est

fort grande, où au delà de ladite ile, l'eau est salubre; mais que

passant quelques cent lieuës plus avant, l'eau est encore plus mauvaise:

Arrivant à la fin dudit lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut

qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime

courant d'eau dans ledit lac. Que passé ce saut, on ne voit plus la

terre, ni d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont

point veu la fin, ni ouï dire qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se

couche à main droite dudit lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui

va aux _Algoumequins_, & l'autre aux _Iroquois_, par où ilz se font la

guerre. Que la terre des _Iroquois_ est quelque peu montagneuse,

neantmoins fort fertile, où il y a quantité de blé d'Inde, & autres

fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des _Algoumequins_

est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance

de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les

bons _Iroquois_, qui viennent pour troquer des marchandises que les

vaisseaux François donnent aux _Algoumequins_, léquelz disent qu'il y a

à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont

montré quelques brasselets qu'ils avoient eu dédits bons _Iroquois_: Que

si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour

cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se

differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez

dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin

dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les

uns le faisans plus court, & les autres plus long: De façon que selon

leur rapport, du saut où nous avons été, il y a jusques à la mer salée,

qui peut étre celle du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi

onziéme dudit mois nous fumes de retour à _Tadoussac_ ou étoit nôtre

vaisseau, le 16e jour apres la departie.

_Description de la grande riviere de_ Canada, & _autres qui s'y

deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la

terre: Des bétes & oyseaux: & particulierement d'une béte à deux piez:

Des poissons abondant en ladite grande grande riviere._

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 192 / 303 题