A LA FRANCE

BEL oeil de l'Univers, Ancienne nourrice des lettres & des armes,

Recours des affligez, Ferme appui de la Religion Chrétienne, Tres-chere

Mere, ce seroit vous faire tort de publier ce mien travail (chose qui

vous époinçonnera) souz vôtre nom, sans parler à vous, & vous en

declarer le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz peres & majeurs

ont jadis par plusieurs siecles eté les maitres de la mer lors qu'ilz

portaient le nom de Gaullois, & vos François n'étoient reputez legitimes

si dés la naissance ilz ne sçavoient nager, & comme naturellement

marcher sur les eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie. Ils y

ont planté leur nom, qui y est encore. Ils en ont fait de méme és païs

des Lusitaniens & Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,

poussez d'un zele religieux & enflammé de pieté, ils ont encore porté

leurs armes & le nom François en l'Orient & au Midi, si bien qu'en ces

parties là qui dit François il dit Chrétien: & au rebours, qui dit

Chrétien Occidental & Romain, il dit François. Le premier Cæsar Empereur

& Dictateur vous donne cette louange d'avoir civilisé & rendu plus

humaines & sociables les nations voz voisines, comme les Allemagnes,

léquelles aujourd'huy sont remplies de villes, de peuples, & de

richesses. Bref les grans Evéques & Papes de Rome s'étant mis souz vôtre

aile en la persecution, y ont trouvé du repos: & les Empereurs mémes en

affaires difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice de votre

premier Parlement. Toutes ces choses sont marques de votre grandeur.

Mais si és premiers siecles vous avez commandé sur les eaux, si vous

avés imposé votre nom aux nations éloignées, si vous avés eté zelée pour

la Religion Chrétienne, & bref si vous avés apprivoisé les moeurs

farouches des peuples rustiques; il faut aujourd'hui reprendre les vieux

erremens en ce qui a esté laissé, & dilater les bornes de vôtre pieté,

justice, & civilité, en enseignant ces choses aux nations de la

Nouvelle-France, puis que l'occasion se presente de ce faire, & que vos

enfans reprennent le courage & la devotion de leurs peres. Que diray-je

ici? (tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je di pour la Verité

que c'est chose honteuse aux Princes, Prelats, Seigneurs & peuples

tres-Chrétiens de souffrir vivre en ignorance, & préque comme bétes,

tant de creatures raisonnables formées à l'image de Dieu, léquelles

chacun sçait étre és grandes terres Occidentales d'outre l'Ocean.

L'Hespagnol s'est montré plus zelé que nous en cela, & nous a ravi la

palme de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu du profit. Mais

pourquoy lui enviera-on ce qu'il a bien acquis? Il a esté cruel. C'est

ce qui souille sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité.

Depuis cinq ans le Sieur de Monts meu d'un beau desir & d'un grand

courage, a essayé de commencer une habitation en la Nouvelle-France, & a

continué jusques à present à ses dépens. En quoy faisant lui & ses

lieutenans ont humainement traité les peuples de ladite province. Aussi

aiment-ils les François universellement, & ne desirent rien plus que de

se conformer à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion. Quoy donc,

n'aurons nous point de pitié d'eux, qui sont noz semblables? Les

lairrons-nous toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le sçachant, sans

y apporter aucun remede? Il faut, il faut reprendre l'ancien exercice de

la marine, &faire une alliance du Levant avec le Ponant, de la France

Orientale avec l'Occidentale, & convertir tant de milliers d'hommes à

Dieu avant que la consommation du monde vienne, laquelle s'avance fort,

si les conjectures de quelques anciens Chrétiens sont veritables,

léquels ont estimé que comme Dieu a fait ce grand Tout en six journées,

aussi qu'au bout de six mille ans viendroit le temps de repos, auquel

sera le diable enchainé, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se

rapporte à l'opinion des disciples & sectateurs d'Elie, léquels, (selon

les Talmudiste) on tenu que le monde seroit

DEUX MILLE ANS VAGUE [1]

DEUX MILLE ANS LOY

DEUX MILLE ANS MESSIE,

[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.]

& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminuées dédites

années autant qu'il en sera diminué.

Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance imitant le cours

du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la

Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilité, vôtre

justice, vôtre pieté, bref votre lumiere se transporte là-méme par vos

enfans, léquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en

ces parties Occidentales seront appellés Enfans de la mer, qui sont

interpretés Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque, en la

prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa &

d'autres, qui ont affriandé les Hespagnols & iceux attirés aux Indes

Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera

digne d'étre dite vôtre fille, la transmigration des hommes de courage,

l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se

contenteront de leur fortune: déquels plusieurs faute d'estre employés,

vont és païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les metiers qui vous

estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la

route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obeïssance

de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux,

léquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu'és

écrits des Prophetes, le mot de negociation [Hébreux] se prent aussi

pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec

les discours des richesses.

Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent la veuë des ondes, étonnent

les simples gens, disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut mieux

contempler de loin la fureur de Neptune:

_Neptunum proculè terra spectare furentem,_

& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les

violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les

beaux batiments de France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs

lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est à eux

qu'appartient la gloire d'établir au nom de Dieu parmi des peuples

errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques

Chrétiennes & Françoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose

de vertu, qui puisse servir & donner courage à la posterité. Tels

faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans faire valoir la terre,

& n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes

impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.

Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de méme que ceux-là de

la Nouvelle-France: _Qui est_ (dit-il) _Celui, qui outre le danger d'une

mer effroyable & inconnuë, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou

l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un sol rigoureux, une terre informe

& triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui

y est nay?_ Cestui-là parloit en Payen, & comme un homme de qui

l'esperance étoit en la jouïssance des choses d'ici bas. Mais le

Chrétien marche d'un autre pié & a son but à ce qui regarde l'honneur de

Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices

tous perils ne lui sont que jouëts. Pour n'y avoir des violons & autres

recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre:

car il est fait aisé d'y en mener.

Mais ceux qui ont accoutumé de voir de beaux chateaux, villes & palais,

& se contenter de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable

parmi les foréts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour

certain, que s'il y avoit des villes ja fondées de grande antiquité il

m'y auroit point un poulce de terre au commandement des François, &

d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller

pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est

bien sot) qui n'aime mieux voir une forét qui est à lui, qu'un palais où

il n'a rien?

Les timides mettent encore une difficulté digne d'eux, qui est la

crainte des Pyrates: A quoy j'ay répondu au Traité de la Guerre: & diray

encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un

tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: _Ne craint point, ô

vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit le

Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Israël._

Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay

quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les

terres de la Nouvelle-France, & en dépoüiller les habitans: auquels ma

reponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont semblables à celui

duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit serré le talent qui lui

avoit esté donné, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant

lui fut oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre

à l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de

possession doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur pere & le

reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que

sont les Chrétiens, auquels apparient le partage de la terre premier

qu'aux enfans desobeïssans, qui ont eté chassez de la maison, comme

indignes de l'heritage, & de ce qui en depend.

Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait

l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des

commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, & autres combattans pour

le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur,

de pieté, & de misericorde, en laquelle nôtre Sauveur a dit, _Apprenez

de moy que je suis doux, & humble de coeur:_ Item, _Venés à moy vous

tous qui estes travaillés & chargés, et je vous soulageray_: Et ne dit

point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens

estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruiné: & n'ont pas

resisté comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait mention. Et

d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conquéte, ce seroit

en vain que le méme Sauveur auroit dit à ses Apôtres: _Allez vous-en par

tout le monde, & prêchez l'Evangile à toute creature_.

La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est

ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne

seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant ainsi, il la

faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter

serieusement le nom de Jesus-Christ & le vôtre, puis qu'aujourd'hui

plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y

conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y

attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de

quelque belle & honorable ambition d'étre des premiers courans à

l'immortalité par cette action l'une des plus grandes que les hommes se

puissent proposer. Et comme les poissons de la mer salée passent tous

les ans par le détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin (qui est

la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que là ilz

trouvent l'eau plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se

déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans

qui voudront quitter cette mer salée pour aller boire les douces eaux du

Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront là bien-tot (Dieu aydant)

une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler

la province & la remplir de generation.

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 9 / 303 题