Comme l'âge de l'homme commence par l'ignorance, & peu à peu l'esprit se
formant, par une studieuse recherche, pratique & experience, acquiert la
cognoissance des choses belles & relevées: Ainsi l'âge du monde, en son
enfance croit rude, agreste, & incivil, ayant peu de conoissance des
choses celestes & terrestes, & des sciences que les siecles suivans ont
depuis trouvées, & communiquées à la posterité: & y reste encore
beaucoup de choses à decouvrir, dont l'âge futur se glorifiera, comme
nous nous glorifions des choses trouvées de nôtre temps. C'est ainsi que
le siecle dernier a trouvé la Zone torride habitable, & la curiosité des
hommes a osé chercher & franchir les antipodes que plusieurs anciens
n'avoient sceu comprendre. Tout de méme en noz jours, le desir de
sçavoir a fait découvrir à noz François des terres & orées maritimes qui
onques n'avoient eté vuës des peuples de deçà. Témoins de ceci soient
les Souriquois, Etechemins, Armouchiquois, Iroquois, Montagnais du
Saguenay, & ceux que habitent par-delà le Saut de la grande riviere de
Canada, decouverts depuis un an, au lieu déquels les Hespagnols, &
Flamens ont couché sur leurs Tables geographiques des noms inventés à
plaisir: & le premier menteur en a tiré plusieurs autres aprés soi.
_Nemo enim_ (dit Seneque) _sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &
author est, versatque nos & præcipitat traditus per manies error,
alienisque perimus exemplis._ Mais rien ne sert de chercher & decouvrir
des païs nouveaux au peril de tant de vies, si on ne tire fruit de cela.
Rien ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE, pour estre un nom en
l'air & en peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur, que noz Roys
ont fait plusieurs découvertes outre l'Ocean depuis cent ans en-çà, sans
que la Religion Chrétienne en ait esté avancée, ni qu'aucune utilité
leur en soit reüssie. La cause en est, que les uns se sont contentez
d'avoir veu, d'autres d'en ouir parler, & que jamais on n'a embrassé
serieusement ces affaires. Or maintenant nous sommes en un siecle
d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà s'occuperoient volontiers à
l'innocente culture de la terre, s'ils avoient dequoy l'employer: &
d'autres exposeroient volontiers leurs vies pour la conversion des
peuples de delà. Mais il y faut au prealable établir la Republique,
d'autant que (comme disoit un bon & ancien Eveque) _Ecclesia est in
Republica, non Republica in Ecclesia._ Il faut donc premierement fonder
la republique, si l'on veut faire quelque avancement par-delà (car sans
la Republique l'Eglise ne peut étre) & y envoyer des colonies Françoises
pour civiliser les peuples qui y sont, & les rendre Chrétiens par leur
doctrine & exemple. Et puis que Dieu, Monseigneur vous a mis en lieu
eminent sur le grand theatre de la France pour voir & considerer ces
choses, & y apporter du secours: Vous qui aymez les belles entreprises
des voyages & navigations, aprés tant de services rendus à noz Roys,
faites encore valoir ce talent, & obligez ces peuples errans, mais toute
la Chrétienté, à prier Dieu pour vous, & benir vostre Nom eternellement,
voire à le graver en tous lieux dans les rochers, les arbres, & les
coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si vous daignés apporter ce qui est
de vôtre credit & pouvoir pour chasser l'ignorance arriere d'eux, leur
ouvrir le chemin de salut, & faire conoitre les choses belles, tant
naturelles que surnaturelles de la terre & des cieux. En quoy je
n'épargneray jamais mon travail, s'il vous plait en cela (comme en toute
autre chose) honorer de voz commandemens celuy qu'il vous a pleu aymer
sans l'avoir veu: C'est,