[Illustration]
AU ROY
TRES-CHRÉTIEN
DE FRANCE ET DE
NAVARRE LOUYS
XIII
Duc de Milan,
Comte d'Ast, Seigneur de
Genes.
Sire,
_Il y a deux choses principales, qui coutumierement excitent les Roys à
faire des conquétes, le zele de la gloire de Dieu, & l'accroissement de
la leur propre. En ce double sujet noz Roys vos preddecesseurs ont eté
dés y a long temps invités à étendre leur domination outre l'Ocean, & y
former à peu de frais des Empires nouveaux par des voyes justes &
legitimes. Ils y ont fait quelques depenses en divers lieux & saisons.
Mais aprés avoir découvert le païs on s'est contenté de cela, & le nom
François est tombé à mépris, non par faute d'hommes vertueux, qui
pouvoient le porter sur les ailes, des vents les plus hautains: mais par
les menées, artifices, & pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont
sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont reconu pouvoir quelque
chose à l'avancement d'un tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant en l'Orient & en
l'Occident, sans que nous ayons eu cette honorable ambition non de le
devancer, mais de le seconder; non de le seconder, mais de venger les
injures par eux faites à noz François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont
voulu avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles & immenses que
Dieu a presenté aux hommes de deça depuis environ six-vints ans. C'étoit
chose digne du feu Roy de glorieuse memoire vôtre pere, SIRE, de reparer
ces choses: mais ayant de hauts desseins pour le bien de la republique
Chrétienne, il avoit laissé à vos jeunes ans ces exercices, &
l'établissement d'un Royaume nouveau au nouveau monde, tandis que
par-deça il travailleroit à réunir les diverses religions, & mettre en
bonne intelligence les Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or
la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette gloire, & à nous un tel
bien, on pourroit dire Que le fardeau que vous avez pris de
l'administration des Royaumes qui vous sont écheuz vous pese assez, sans
rechercher des occupations à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je
trouve au contraire, que comme le grand Alexandre commença préque à
vôtre âge la conquéte du premier Empire du monde; Ainsi, que les
entreprises extraordinaires sont bien-seantes à vôtre Majesté, laquelle
depuis six mois a donné tant de preuves de sa prudence & de son courage,
que les cieux, en ont eté ravis, & la terre tellement étonnée, qu'il n'y
a celui d'entre les hommes qui ne vous admire, ayme & redoute
aujourd'hui, & ne vous juge capable de regir non ce que vous possedés,
mais tout l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous ayant departi si
abondamment ses graces, il les faut reconoitre par quelque action digne
d'un Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens, & amener à la
bergerie de Jesus-Christ les peuples d'outre mer qui ne sont encore à
aucun Prince assujétis, ou effacer de noz livres & de la memoire des
hommes ce nom de NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous nous glorifions.
Vous ne manquerez, SIRE, de bons Capitaines sur les lieux s'il vous
plait les ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là seuls qui
veulent habiter le païs. Mais, SIRE, il faut vouloir & commander, & ne
permettre qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé, comme on a
fait ci-devant à la ruine d'une si belle entreprise, que promettoit bien
tot l'établissement d'un nouveau Royaume aux terres de dela, & seroit
l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si l'envie & l'avarice de certaines
gens qui ne donneront point un coup d'epée pour vôtre service, ne l'eût
empeché. Le feu sieur de Poutrincourt Gentilhomme d'immortelle memoire
bruloit d'un immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit bien
commencé) les terres échuës à son lot: Et à cela il a toujours eté
traversé, comme aussi son fils ainé, qui habite le païs il y a dix ans,
n'ayans jamais trouvé que bien peu de support en chose si haute, si
Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des Hercules Chrétiens. Les sieurs
de Monts & de Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les
entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages de Jacques
Quartier, Villegagnon, & Laudonniere, en Canada, au Bresil, & en la
Floride. Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il que par-tout où le
soleil luit depuis son reveil jusques à son sommeil il a commandement;
Et vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise, ne pourrez pas
dire le méme? Quoy? les anciens Grecs & Romains en leur paganisme
auront-ils eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations, & chés
elles envoyé des grandes colonies à cet effect; Et nous nais en la
conoissance du vray Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons pas
le zele, non de civiliser seulement, mais d'amener au chemin de salut
tant de peuples errans capables de toutes choses bonnes, qui sont
au-dela de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans en une
pitoyable ignorance? Quoy, SIRE, noz Roys voz grans ayeuls auront-ils
epuisé la France d'hommes & de tresors, & exposé leurs vies à la mort
pour conserver la religion aux peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas
le méme zele à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous donnent
volontairement leurs terres, & nous tendent les bras il y a cent ans
passez? Pourrons-nous trouver aucune excuse valable devant le throne de
Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eu d'eux,
& nous attribueront le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions
l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche. Mais nous le
voyons, nous le trouvons, nous le sentons, & n'en avons aucun souci. Si
quelques gens nouveaux nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un
habit, ou un chant nouveau, nous allons au-devant, nous les embrassons,
nous les admirons, nous les faisons en un moment regorger de richesses.
Je ne blame point cela, SIRE, puis que les largesses des Roys n'ont
autres bornes que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume chacun
est maitre de son bien. Mais à la mienne volonté que l'on fit autant
d'état de l'oeuvre dont je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de
bien loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les exercice des
hommes. Une seule confiscation, un seul bon benefice, une seule somme de
cent mille écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis la mort du sieur
Roy vôtre pere, SIRE, à une Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit
fournir à cela, & vous faire commander puissamment dedans la Zone
torride, & dehors, à l'Occident. Mais chacun veut tirer à soi, & tant
s'en faut qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les effects nous
font croire que l'on tache partout tous moyens d'enerver & faire perdre
courage à ceux qui s'employent à des actions si genereuses, sans se
prendre garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en ces affaires ici:
Et si nous attendons encore un siecle la France ne sera plus France,
mais le proye de l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous
debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine en un monde
nouveau qui sera tout à lui. Et pour nous eblouïr on demande des tresors
tout appareillés en ces terres là, comme si la voye n'étoit point
ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique à l'autre quand il
lui plaira: Comme si la gloire & force des Roys consistoit en autre
chose qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre antique France
n'avoit pas de beaux tresors en ses blez, vins, bestiaux, toiles,
laines, pastel, & autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi
les tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE plus voisine de nus,
laquelle dés si long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui communique ses
pelleteries, d'où noz Terre-neuviers & Marchans tirent de bons profits._
SIRE, _s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur
la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie
languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de
gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui
ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la
terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y
occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement
encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que
deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient &
l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les
vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que
vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a
beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens
quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura
consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages
qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service &
de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille
inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer
dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint
voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy
je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que
je suis,_