M. DC. XVII

[Illustration]

AU ROY

TRES-CHRÉTIEN

DE FRANCE ET DE

NAVARRE LOUYS

XIII

Duc de Milan,

Comte d'Ast, Seigneur de

Genes.

Sire,

_Il y a deux choses principales, qui coutumierement excitent les Roys à

faire des conquétes, le zele de la gloire de Dieu, & l'accroissement de

la leur propre. En ce double sujet noz Roys vos preddecesseurs ont eté

dés y a long temps invités à étendre leur domination outre l'Ocean, & y

former à peu de frais des Empires nouveaux par des voyes justes &

legitimes. Ils y ont fait quelques depenses en divers lieux & saisons.

Mais aprés avoir découvert le païs on s'est contenté de cela, & le nom

François est tombé à mépris, non par faute d'hommes vertueux, qui

pouvoient le porter sur les ailes, des vents les plus hautains: mais par

les menées, artifices, & pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont

sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont reconu pouvoir quelque

chose à l'avancement d'un tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant

foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant en l'Orient & en

l'Occident, sans que nous ayons eu cette honorable ambition non de le

devancer, mais de le seconder; non de le seconder, mais de venger les

injures par eux faites à noz François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont

voulu avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles & immenses que

Dieu a presenté aux hommes de deça depuis environ six-vints ans. C'étoit

chose digne du feu Roy de glorieuse memoire vôtre pere, SIRE, de reparer

ces choses: mais ayant de hauts desseins pour le bien de la republique

Chrétienne, il avoit laissé à vos jeunes ans ces exercices, &

l'établissement d'un Royaume nouveau au nouveau monde, tandis que

par-deça il travailleroit à réunir les diverses religions, & mettre en

bonne intelligence les Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or

la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette gloire, & à nous un tel

bien, on pourroit dire Que le fardeau que vous avez pris de

l'administration des Royaumes qui vous sont écheuz vous pese assez, sans

rechercher des occupations à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je

trouve au contraire, que comme le grand Alexandre commença préque à

vôtre âge la conquéte du premier Empire du monde; Ainsi, que les

entreprises extraordinaires sont bien-seantes à vôtre Majesté, laquelle

depuis six mois a donné tant de preuves de sa prudence & de son courage,

que les cieux, en ont eté ravis, & la terre tellement étonnée, qu'il n'y

a celui d'entre les hommes qui ne vous admire, ayme & redoute

aujourd'hui, & ne vous juge capable de regir non ce que vous possedés,

mais tout l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous ayant departi si

abondamment ses graces, il les faut reconoitre par quelque action digne

d'un Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens, & amener à la

bergerie de Jesus-Christ les peuples d'outre mer qui ne sont encore à

aucun Prince assujétis, ou effacer de noz livres & de la memoire des

hommes ce nom de NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous nous glorifions.

Vous ne manquerez, SIRE, de bons Capitaines sur les lieux s'il vous

plait les ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là seuls qui

veulent habiter le païs. Mais, SIRE, il faut vouloir & commander, & ne

permettre qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé, comme on a

fait ci-devant à la ruine d'une si belle entreprise, que promettoit bien

tot l'établissement d'un nouveau Royaume aux terres de dela, & seroit

l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si l'envie & l'avarice de certaines

gens qui ne donneront point un coup d'epée pour vôtre service, ne l'eût

empeché. Le feu sieur de Poutrincourt Gentilhomme d'immortelle memoire

bruloit d'un immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit bien

commencé) les terres échuës à son lot: Et à cela il a toujours eté

traversé, comme aussi son fils ainé, qui habite le païs il y a dix ans,

n'ayans jamais trouvé que bien peu de support en chose si haute, si

Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des Hercules Chrétiens. Les sieurs

de Monts & de Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les

entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages de Jacques

Quartier, Villegagnon, & Laudonniere, en Canada, au Bresil, & en la

Floride. Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il que par-tout où le

soleil luit depuis son reveil jusques à son sommeil il a commandement;

Et vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise, ne pourrez pas

dire le méme? Quoy? les anciens Grecs & Romains en leur paganisme

auront-ils eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations, & chés

elles envoyé des grandes colonies à cet effect; Et nous nais en la

conoissance du vray Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons pas

le zele, non de civiliser seulement, mais d'amener au chemin de salut

tant de peuples errans capables de toutes choses bonnes, qui sont

au-dela de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans en une

pitoyable ignorance? Quoy, SIRE, noz Roys voz grans ayeuls auront-ils

epuisé la France d'hommes & de tresors, & exposé leurs vies à la mort

pour conserver la religion aux peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas

le méme zele à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous donnent

volontairement leurs terres, & nous tendent les bras il y a cent ans

passez? Pourrons-nous trouver aucune excuse valable devant le throne de

Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié que nous aurons eu d'eux,

& nous attribueront le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions

l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche. Mais nous le

voyons, nous le trouvons, nous le sentons, & n'en avons aucun souci. Si

quelques gens nouveaux nous viennent d'Italie ou d'Espagne avec un

habit, ou un chant nouveau, nous allons au-devant, nous les embrassons,

nous les admirons, nous les faisons en un moment regorger de richesses.

Je ne blame point cela, SIRE, puis que les largesses des Roys n'ont

autres bornes que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume chacun

est maitre de son bien. Mais à la mienne volonté que l'on fit autant

d'état de l'oeuvre dont je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de

bien loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les exercice des

hommes. Une seule confiscation, un seul bon benefice, une seule somme de

cent mille écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis la mort du sieur

Roy vôtre pere, SIRE, à une Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit

fournir à cela, & vous faire commander puissamment dedans la Zone

torride, & dehors, à l'Occident. Mais chacun veut tirer à soi, & tant

s'en faut qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les effects nous

font croire que l'on tache partout tous moyens d'enerver & faire perdre

courage à ceux qui s'employent à des actions si genereuses, sans se

prendre garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en ces affaires ici:

Et si nous attendons encore un siecle la France ne sera plus France,

mais le proye de l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous

debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine en un monde

nouveau qui sera tout à lui. Et pour nous eblouïr on demande des tresors

tout appareillés en ces terres là, comme si la voye n'étoit point

ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique à l'autre quand il

lui plaira: Comme si la gloire & force des Roys consistoit en autre

chose qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre antique France

n'avoit pas de beaux tresors en ses blez, vins, bestiaux, toiles,

laines, pastel, & autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi

les tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE plus voisine de nus,

laquelle dés si long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons

toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui communique ses

pelleteries, d'où noz Terre-neuviers & Marchans tirent de bons profits._

SIRE, _s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur

la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie

languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de

gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui

ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la

terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y

occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement

encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que

deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient &

l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les

vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que

vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a

beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens

quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura

consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages

qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service &

de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille

inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer

dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint

voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy

je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que

je suis,_

Histoire de la Nouvelle-France (Version 1617) · 第 4 / 303 题