Je m'arrêtai en criant: «Marguerite! Marguerite!»

Mais personne ne me répondit et la calèche continua sa route. Je la

regardai s'éloigner, et je repartis.

Je mis deux heures pour arriver à la barrière de l'Etoile.

La vue de Paris me rendit des forces, et je descendis en courant la

longue allée que j'avais parcourue tant de fois.

Cette nuit-là personne n'y passait.

On eût dit la promenade d'une ville morte.

Le jour commençait à poindre.

Quand j'arrivai à la rue d'Antin, la grande ville se remuait déjà un peu

avant de se réveiller tout à fait.

Cinq heures sonnaient à l'église Saint-Roch au moment où j'entrais dans

la maison de Marguerite.

Je jetai mon nom au portier, lequel avait reçu de moi assez de pièces de

vingt francs pour savoir que j'avais le droit de venir à cinq heures

chez mademoiselle Gautier.

Je passai donc sans obstacle.

J'aurais pu lui demander si Marguerite était chez elle, mais il eût pu

me répondre que non, et j'aimais mieux douter deux minutes de plus, car

en doutant j'espérais encore.

Je prêtai l'oreille à la porte, tâchant de surprendre un bruit, un

mouvement.

Rien. Le silence de la campagne semblait se continuer jusque-là.

J'ouvris la porte, et j'entrai.

Tous les rideaux étaient hermétiquement fermés.

Je tirai ceux de la salle à manger, et je me dirigeai vers la chambre à

coucher dont je poussai la porte.

Je sautai sur le cordon des rideaux et je le tirai violemment.

Les rideaux s'écartèrent; un faible jour pénétra, je courus au lit.

Il était vide!

J'ouvris les portes les unes après les autres, je visitai toutes les

chambres.

Personne.

C'était à devenir fou.

Je passai dans le cabinet de toilette, dont j'ouvris la fenêtre, et

j'appelai Prudence à plusieurs reprises.

La fenêtre de madame Duvernoy resta fermée.

Alors je descendis chez le portier, à qui je demandai si mademoiselle

Gautier était venue chez elle pendant le jour.

--Oui, me répondit cet homme, avec madame Duvernoy.

--Elle n'a rien dit pour moi?

--Rien.

--Savez-vous ce qu'elles ont fait ensuite?

--Elles sont montées en voiture.

--Quel genre de voiture?

--Un coupé de maître.

Qu'est-ce que tout cela voulait dire?

Je sonnai à la porte voisine.

--Où allez-vous, monsieur? me demanda le concierge après m'avoir ouvert.

--Chez madame Duvernoy.

--Elle n'est pas rentrée.

--Vous en êtes sûr?

--Oui, monsieur; voilà même une lettre qu'on a apportée pour elle hier

au soir et que je ne lui ai pas encore remise.

Et le portier me montrait une lettre sur laquelle je jetai machinalement

les yeux.

Je reconnus l'écriture de Marguerite.

Je pris la lettre.

L'adresse portait ces mots:

«A madame Duvernoy, pour remettre à M. Duval.»

--Cette lettre est pour moi, dis-je au portier, et je lui montrai

l'adresse.

--C'est vous monsieur Duval? me répondit cet homme.

--Oui.

--Ah! je vous reconnais, vous venez souvent chez Madame Duvernoy.

Une fois dans la rue, je brisai le cachet de cette lettre.

La foudre fût tombée à mes pieds que je n'eusse pas été plus épouvanté

que je le fus par cette lecture.

«À l'heure où vous lirez cette lettre, Armand, je serai déjà la

maîtresse d'un autre homme. Tout est donc fini entre nous.

«Retournez auprès de votre père, mon ami, allez revoir votre sœur, jeune

fille chaste, ignorante de toutes nos misères, et auprès de laquelle

vous oublierez bien vite ce que vous aura fait souffrir cette fille

perdue que l'on nomme Marguerite Gautier, que vous avez bien voulu aimer

un instant, et qui vous doit les seuls moments heureux d'une vie qui,

elle l'espère, ne sera pas longue maintenant.»

Quand j'eus lu le dernier mot, je crus que j'allais devenir fou.

Un moment j'eus réellement peur de tomber sur le pavé de la rue. Un

nuage me passait sur les yeux, et le sang me battait dans les tempes.

Enfin je me remis un peu, je regardai autour de moi, tout étonné de voir

la vie des autres se continuer sans s'arrêter à mon malheur.

Je n'étais pas assez fort pour supporter seul le coup que Marguerite me

portait.

Alors je me souvins que mon père était dans la même ville que moi, que

dans dix minutes je pourrais être auprès de lui, et que, quelle que fût

la cause de ma douleur, il la partagerait.

Je courus comme un fou, comme un voleur, jusqu'à l'hôtel de Paris: je

trouvai la clef sur la porte de l'appartement de mon père. J'entrai.

Il lisait.

Au peu d'étonnement qu'il montra en me voyant paraître, on eût dit qu'il

m'attendait.

Je me précipitai dans ses bras sans lui dire un mot, je lui donnai la

lettre de Marguerite, et, me laissant tomber devant son lit, je pleurai

à chaudes larmes.

La dame aux camélias · 第 25 / 31 题