HAMLET.

O Hamlet, dis-nous le secret de ta douleur immense, et pourquoi nous

nous sentons vibrer autour de toi, comme autant d'échos de ta plainte

mystérieuse? Est-ce seulement qu'on a assassiné ton père, et que tu ne

te sens pas la force de le venger? C'est là une destinée tragique, mais

exceptionnelle et bizarre, qui se peint seulement à notre imagination et

qui ne remuerait guère nos coeurs, s'il n'y avait pas en toi autre chose

qu'un souvenir, une vision et un serment. Hamlet le danois[1], que nous

importe à nous, hommes d'aujourd'hui, le crime d'une reine, le meurtre

d'un roi, et la colère d'un prince dépossédé? Nous avons vu bien

d'autres drames de sang que ce drame imaginaire où ton prestige nous

entraîne. Quel mystère de poignante sympathie le poëte qui t'a donné

l'être, a-t-il donc enfermé dans ton sein et comme attaché à ton nom?

[Note 1: This is I. Hamlet the dane!...]

Création sublime, n'est-ce donc pas que tu résumes en toi toutes les

souffrances d'une âme pure jetée au milieu de la corruption et condamnée

à lutter contre le mal qui l'étreint et la brise? Il n'y a pas d'autre

fatalité dans ta vie, Hamlet, et ton délire n'a pas d'autre cause.

Jeune, tendre et confiant, l'âme ouverte à l'amour et à l'amitié, la

découverte du crime commis dans ta maison vient bouleverser toutes tes

affections, toutes tes croyances. Tu pleurais un mort chéri, et tu

t'étonnais de le pleurer seul. Un vague soupçon planait à peine sur ton

esprit: tout à coup ce soupçon devient certitude; une vision déchirante,

un songe peut-être, t'a éclairé, et dès lors, frappé de vertige, tu sens

ta raison ébranlée, et ta vie n'est plus qu'un accès de délire amer et

sombre.

Car tu es fou, Hamlet, et tu ne mens pas quand tu dis:

_His madness is poor Hamlet's ennemy._

On ne se joue pas impunément avec la folie, et, d'ailleurs, le choix de

ton rôle de fou atteste que tu es dominé par la préoccupation,

l'angoisse et la terreur de la démence. Tu ne feins pas à la manière de

Brutus, car tu n'es pas l'austère Brutus. Amoureux et poëte, rêveur

tendre et studieux écolier, tu n'as rien de cette nature implacable et

patiente du conspirateur. Pauvre Hamlet, ton âme est trop fière et trop

aimante pour supporter la douleur et couver la vengeance. Te voilà forcé

de haïr les hommes, toi qui naquis pour les aimer, et dès ce premier

choc te voilà brisé sans retour. C'est l'horreur du crime, le mépris du

mensonge et l'effroi du mal, qui mettent tous les éléments de ton être

en guerre les uns contre les autres. Oh! qui ne te plaindrait d'être

ainsi détourné de tes voies et lancé sur une pente fatale!

L'harmonie de tes facultés est bien amèrement troublée, ô victime de

l'iniquité! Aux heures où tu philosophes sur la vie et sur la mort, sur

le mystère de la tombe et la peur de l'inconnu, tu sembles avoir

retrouvé toutes les lumières de ton intelligence: mais c'est à ces

heures-là même que nous devinons le mieux ton désastre, ce désastre

moral dont tu ne peux plus mesurer l'étendue, et qui se voile en vain

sous de brillantes et solennelles paroles. Plus que jamais divisé contre

toi-même, peut-on dire que, dans ces moments de rêverie où ton âme

quitte la terre, tu t'appartiennes réellement? Non, car alors le

souvenir de tes maux et de tes excès est comme effacé de ta mémoire

affaiblie, et la moitié de ton âme est paralysée. Lorsque tu te demandes

ce que c'est qu'_être ou n'être pas, mourir ou dormir... ou rêver!..._

tu ne vois pas Ophélia agenouillée près de toi; et lorsque tu songes au

destin d'Alexandre et au néant de la gloire, en soulevant le crâne

d'Yorick, tu ne te souviens pas du meurtre que tu as commis, et de ton

amante que tu as rendue folle. Tu n'as même pas songé à t'enquérir de

son sort; tu ne te doutes pas que c'est sa fosse que tu regardes

creuser. Il est donc des heures où ton pauvre coeur est mort, et alors

ton intelligence se perd dans des abstractions où tu n'as pas la notion

distincte de ton propre malheur. Est-ce un état de raison que celui où

le cerveau fonctionne dans l'oubli absolu des déchirements du coeur?

L'homme n'est-il pas décomplété quand il ne peut plus penser et sentir

que séparément et tour à tour?

Qu'on ne nous dise donc plus que tu n'es pas fou, car tu serais odieux,

et nous sentons si bien au contraire que tu ne t'appartiens plus, que ta

violence et ta cruauté nous font plus souffrir que toi-même.

Le noble Hamlet brise la frêle Ophélia en brisant l'amour dans son

propre sein, et il ne comprend pas qu'il la tue. Il ne la reconnaît que

dans son linceul, et ses regrets disent sa surprise et son repentir. Le

noble Hamlet brise l'orgueil impuni de sa mère, et son propre coeur se

brise de remords et de pitié en accomplissant ce devoir effroyable. Le

noble Hamlet raille et insulte Laërte, et bientôt il s'accuse et se

repent devant lui, mais sans paraître se rendre compte du mal qu'il lui

a fait, et en lui disant: «Le ciel m'est témoin que je vous ai toujours

aimé.» Partout Hamlet est noble et bon, mais aussi partout Hamlet est

hors de lui et gouverné par la démence, démence rêveuse et accablante

quand il est seul ou avec Horatio, démence furieuse et méprisante quand

il est en contact avec les sots et les méchants de ce monde.

La folie est toujours ou si repoussante, ou si navrante, que nous en

détournons les yeux avec effroi. La pauvre Ophélia elle-même, si pure,

si douce et si belle, n'a le don de nous intéresser qu'un instant, après

que sa raison l'a abandonnée. Son délire est trop complet, bien

qu'inoffensif. Ce n'est là qu'une douleur toute personnelle. D'où vient

donc, ô triste Hamlet, que ta folie, à toi, nous attache et nous

passionne du commencement à la fin? C'est à cause que ta douleur est la

nôtre à tous, et c'est cela qui la fait si humaine et si vraie. C'est ce

dessèchement qui se fait en toi de toutes les sources de la vie,

l'amour, la confiance, la franchise et la bonté. C'est ce déplorable

adieu que tu es forcé de dire à la paix de la conscience et aux

instincts de ta tendresse. C'est cette nécessité de devenir ombrageux,

hautain, violent, ironique, vindicatif et cruel. C'est cette fatalité

qui arme contre ton semblable ta main loyale et brave. C'est cet amour

même du vrai et du juste qui te condamne à devenir stupide ou méchant;

et, ne pouvant être ni l'un ni l'autre, tu te sens devenir fou:

_They fool me to the top of my bent

They compell me to play the fool till I can endure to do it no longer._

Hélas! cette amertume de ta vie, ce désespoir tour à tour furieux et

morne se résument en un cri intérieur dont le retentissement se fait en

nous tous, et qui peut se traduire ainsi: Mon Dieu, pourquoi des

méchants parmi nous? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi le mal dans ton

oeuvre?

Oui, te voilà tout entier, Hamlet, dans ce cri de l'humanité révoltée

contre elle-même. Voilà le secret de tes larmes, de tes fureurs et de

tes épouvantes. Voilà le secret de notre pitié, de notre tendresse et de

notre effroi pour ton mal. Lequel de nous oserait dire, quand il

contemple l'étendue de ce mal auquel la terre est livrée, qu'il sera

plus fort, plus juste et plus patient que toi? Lequel de nous, quand il

s'égare aux abstractions de la métaphysique, ou, quand il s'abandonne

aux entraînements de la réalité, aux jouissances de l'esprit, aux

amusements de la jeunesse, aux espérances de l'amour, oserait s'assurer

qu'il n'est pas un fou, un esprit débile et troublé en qui le souvenir

de l'inévitable fatalité s'efface trop aisément, en qui le moi égoïste

ou frivole étouffe le sentiment de la vérité et le culte de la sagesse?

Soit que nous cherchions dans les livres la cause du malheur et de

l'impuissance de l'homme, soit que nous demandions ce secret fatal à la

rêverie, soit que nous tâchions de nous y soustraire par

l'étourdissement du plaisir, nous sommes toujours des infirmes de corps

et d'esprit, dominés par d'insondables mystères, épouvantés avec excès,

oublieux avec ivresse, poltrons ou fanfarons, prompts à épuiser la coupe

de nos joies, prompts à nous lasser de la recherche du vrai, et tristes

surtout, toujours tristes!

Pleure, Hamlet, pleure! Il n'y a vraiment que des sujets de larmes

ici-bas! Tremble aussi; car il n'est rien de si effrayant que notre

destinée en ce monde. Tue et meurs, détruis et disparais: c'est le sort

de l'homme. Depuis le berceau jusqu'à la tombe, depuis Adam jusqu'à toi,

Hamlet, depuis tes jours jusqu'aux nôtres, la voix de la terre est un

éternel sanglot qui se perd dans l'éternel silence des cieux.

Le poëme de Myrza - Hamlet · 第 6 / 8 题