NOUVELLE

§ Ier.--Le Couvent.

«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère

enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et

venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux

exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a

disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse

naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre

sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence

sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa

fille; n'est-ce pas, Léonor?--Il est vrai, madame.»

Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la

novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta

sous la fenêtre:

Marinero del onda,

Ayolé!

En un arrojo

Hecha te al golfo...

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.

--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade,

c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant

par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.

--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de

faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.

--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je

l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il

est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la

règle.

--Dites-lui de se taire.»

La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria:

«Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.

«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance

inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui

porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas

la fièvre?

--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce

n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait,

vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de

cette potion calmante qui est sur la table.

--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il

sera renvoyé.»

L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne

nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre

qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à

voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans

huit jours?

--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que

sa santé.

--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère

n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine;

mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui

d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement

l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la

protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un

chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.

--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.

--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de

contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une

nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici

d'une crise physique.

--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me

parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.

--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires

s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.

--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.

--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla,

voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être

fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je

veux que vous vous reposiez.

--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.

--Pourquoi?

--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?

--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite

table, contre mon lit.

--Et si vous vous endormez?

--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez

pas pour m'en faire prendre.

--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?

--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je

dirais que je l'ai exigé.

--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la

nuit, toute seule?

--Peur! de quoi?

--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce

matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à

vingt ans! quel dommage!

--Quelle était donc sa maladie, Périlla?

--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée.

Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!

--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.

--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses

secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»

Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point

apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et

apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos

petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous

aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se

touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez

besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit,

chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en

baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous

laissez pas mourir!

--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?

--Sans doute.

--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?

--Ah! oui; je n'y songeais pas.

--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir

peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.

--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas,

cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste.

Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.

--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en

avez pas besoin pour vous mettre au lit.»

Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes

prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart

d'heure je viendrai la prendre.

--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la

pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât

éclairée la nuit, voilà tout.

--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?

--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de

l'insomnie, lire dans _la Vie des Saints_ que vous m'avez prêtée.

Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!

--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non,

tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous

donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des

histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.

--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant:

je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le

veux!

--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable,

savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de

soeur Saint-Ange!

--Eh bien, allez me le chercher.

--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est

encore sur ses oeufs.

--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite,

si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte

de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.

--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de

vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant

votre convalescence.

--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et

que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.

--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses,

et qui auront coûté si cher!»

Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:

Marinero del onda,

Ayolé!

Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne

voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la

fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique!

Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous

laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous

n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de _la Vie des Saints,_ ne

lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos

oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne

manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose.

Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.

--Et la boîte, que vous oubliez.

--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la

porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.

Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé

dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle

revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son

entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table

et se mit à tourner les feuillets de _la Vie des Saints_ avec

distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre

soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et,

n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une

cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit

de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui

descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle

distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui

paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était

nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau

considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules,

traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son

fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses

paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi,

s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»

Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La

religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit

de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José;

elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez,

mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son

chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette

sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet,

dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans

les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras

qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison.

Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor?

avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse

et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais

c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je

suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»

La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus

nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord

de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier

avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous

implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son

coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la

trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le

dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et

cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses

paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la

considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits

de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse

sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de

ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches

et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter

jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat

renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il

en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église;

pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon

exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que,

succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et

ton âme dans l'autre.

Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à

l'imagination de Léonor.

Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour

réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton

honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux,

qu'importe le reste de l'univers?

Et l'on chanta dans le jardin:

Marinero del onda,

A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et

mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la

flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une

sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer

éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée

d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en

courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait,

et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les

bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur

la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils

trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José

plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils

avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.

José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.

§ II.-La maison isolée.

Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval,

habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la

Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à

Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le

courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce.

Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs:

maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en

vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle

de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que

quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.

La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et

orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans

un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son

erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier.

Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de

chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées

par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant

informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui

répondit que c'était la colonie de _Carlota_, éloignée seulement de

quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se

décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes

dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils

aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa

agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les

voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles

que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de

quitter sitôt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un

sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe

et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes

et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se

rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient

du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé

d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts

éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues

tiges d'émeraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque

et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir

demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se

réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait

complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse

commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite

Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient

résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait

bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait

dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été

quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans

valeur.

Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie,

mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet.

Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à

scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force

de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner

plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se

lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de

loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui,

pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit,

supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des

autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de

_Carlota_. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son

cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle

soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne

trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine.

C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez

élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une

forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des

rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne

qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et

bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui

êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement

brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons

l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous

serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre

cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les

main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec

Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque

côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher

des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du

mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que,

incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement

une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les

sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une

voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût

exquis:

Marinero del onda,

Ayolé!

En un arrojo

Hecha te al golfo,

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

F. G.

_(La suite à une prochaine livraison.)_

Revue d'Horticulture.

Plusieurs souverains font de l'horticulture leur délassement habituel:

le roi de Bavière et le roi de Belgique sont d'habiles horticulteurs. Le

roi de Prusse, au moment où nous écrivons, dépense trois millions de

notre monnaie, pris sur sa fortune personnelle, pour faire aux habitants

de Berlin la galanterie d'une serre monstre, destinée à leur servir de

promenade d'hiver. De savants botanistes, réunis avec de célèbres

praticiens convoqués à cet effet de toutes les parties de l'Allemagne,

forment à Berlin un congrès qui délibère sur la manière de dépenser ces

trois millions le plus judicieusement possible.

En France, la plus attrayante des subdivisions de l'horticulture, la

floriculture, obtient une préférence marquée. Nous n'avons pas, comme

l'aristocratie anglaise et allemande, d'immenses terres à perdre en

jardins paysagers; bien des parcs, jusqu'aux portes de Paris, ont été

convertis en champs de pommes de terre ou de betteraves: nous avons vu

Tivoli disparaître; le parc de Monceaux ou Monseaux, l'un des mieux

dessinés de France, envahi par les constructions, ne sera bientôt plus

qu'un souvenir; peu à peu il en sera de même à peu près partout. Mais, à

quelque degré de morcellement que doive descendre la propriété,

l'amateur de fleurs, doué seulement d'un peu d'aisance, trouvera

toujours bien assez d'espace pour y asseoir son parterre et son

accessoire indispensable, la serre ou l'orangerie.

Dans les villes, le citadin le plus étranger à la vie champêtre, le plus

complètement ignorant en horticulture, aime à s'entourer de fleurs; une

_jardinière_ élégante, garnie de fleurs en tout temps, fait partie

obligée d'un meuble de salon. Sur tous les points de la France, les

sociétés d'horticulture étendent leur influence, les anciennes

s'étendent, les nouvelles se multiplient: celles de Lille, Strasbourg,

Rouen, Nantes, Angers, Orléans, n'ont rien à envier aux plus célèbres

réunions du même genre en Angleterre, si ce n'est les fonds énormes dont

celles-ci disposent, et qui font défaut trop souvent au zèle et au

talent des horticulteurs français.

Le goût pour les _plantes de collection_, qui parfois devient une

passion véritable, a passé de Belgique en Hollande et de Hollande en

Angleterre, d'où il nous est revenu. Les plantes de collection sont

celles dont un seul genre, souvent même une seule espèce, donnent

naissance à des centaines de fleurs toutes distinctes les unes des

autres. Telles sont, parmi les plantes bulbeuses, les tulipes, les

jacinthes, les crocus, les amaryllis; parmi les plantes à racines

tuberculeuses, les renoncules, les anémones, les pivoines, les dahlias;

parmi les plantes de serre tempérée, les camélias, les pélargoniums, les

mézembrianthemes, les cactus; parmi les arbustes, les rosiers, les

azalées, les rhododendrums.

Tous les ans, des voyageurs botanistes vont, aux frais des amateurs

opulents et des principales maisons commerciales d'horticulture,

explorer, au péril de leur vie, les parties les plus impénétrables des

forêts des deux mondes, pour grossir le catalogue des plantes connues,

pour conquérir à l'horticulture quelques nouvelles fleurs. Les graines

que ces voyageurs envoient en Europe donnent lieu quelquefois à de

précieuses acquisitions. Nous devons, à ce sujet, une mention

particulière à deux végétaux récemment introduits en Europe, et qui tous

deux fixent en ce moment, à divers titres, l'attention du monde

horticole; l'un se nomme _Paulownia imperialis_, l'autre

_Daubentonia-Tripetiana_; ils semblent destinés l'un et l'autre à

devenir aussi vulgaires dans nos bosquets que nos arbres d'ornement les

plus répandus; ils supportent aisément les hivers ordinaires sous le

climat de Paris. Donnons une idée de leur importance relative.

Le _Paulownia imperialis_, nommé _kiri_ dans la langue du Japon, son

pays natal, offre sur la plupart de nos arbres d'ornement l'avantage de

réunir à un feuillage large, épais, et du plus beau vert, une fleur à la

fois gracieuse et parfumée. Sous le rapport du feuillage, rien de ce que

nous possédions avant lui ne peut supporter la comparaison avec le

Paulownia; ses feuilles sont plus larges, d'un vert plus vif que celles

même du _Biguonia catalpa_, celui de tous les arbres antérieurement

connus qui offre avec le Paulownia le plus d'analogie. Comme tous les

arbres de récente introduction, le Paulownia est et sera probablement

longtemps encore épargné par les insectes d'Europe, qui ne sont point

habitués à vivre à ses dépens, circonstance qui n'est pas sans

importance, puisqu'elle garantit l'intégrité de son feuillage et par

conséquent de son ombrage.

[Illustration: (Paulownia imperialis)]

La fleur du Paulownia, disposée à peu près comme celle du marronnier

d'Inde, mais en thyrse moins serré et moins régulier, ressemble beaucoup

à celle de la digitale pourprée; sa couleur, un peu indécise, se

rapproche plus du bleu que du violet; son odeur, sans être assez forte

pour entêter, est douce et des plus agréables; l'effet des thyrses de

fleurs s'élevant au-dessus des masses de feuillage est aussi gracieux

que pittoresque. Le Paulownia tiendra donc dans nos bosquets une place

très distinguée; il n'y sera pas plus difficile à naturaliser que ne le

fut dans le dernier siècle le Catalpa, apporté des forêts d'Amérique.

En attendant que le Paulownia donne des graines mûres pour servir à la

propagation, le moindre tronçon de sa racine, mis en terre de bruyère,

et traité dans la serre à boutures avec des soins intelligents, donne

une multitude de bourgeons, dont chacun peut être détaché et devenir un

arbre. Sa croissance est d'une rapidité qui tient du prodige.

L'expérience n'a pas encore appris à quelle hauteur il s'arrêtera sous

le climat de l'Europe; au Japon, c'est un arbre de treize à quatorze

mètres d'élévation.

Le nom de M. Neumann restera lié en France à l'histoire de

l'introduction du Paulownia imperialis parmi les arbres qui décorent nos

bosquets; c'est aux travaux de cet habile horticulteur qu'on doit la

vulgarisation des procédés de culture et de propagation de cet arbre

magnifique.

Le _Daubentonia-Tripetiana_, obtenu de graine, pour la première fois en

Europe, par M. Tripet-Leblanc, est sur les bords de la Plata, son pays

natal, un arbre de cinq à six mètres de hauteur. A Paris, il parait ne

pas devoir dépasser les dimensions d'un grand arbuste. Sa fleur, d'un

beau rouge, est disposée en grappes pendantes, comme celles du Robinier

ou du Cytise; son feuillage offre beaucoup d'analogie avec celui du

Robinier. Depuis bien longtemps nos parterres et nos bosquets, où la

place du Daubentonia-Tripetiana est désormais marquée, n'avaient fait

aucune acquisition aussi remarquable. Ajoutons que M. Tripet-Leblanc a

voulu que ce fût une acquisition toute française, et qu'il a refusé

même, aux dépens de ses intérêts d'argent, les offres les plus

brillantes pour céder aux spéculateurs anglais cet arbuste encore

inconnu, qui ne nous serait revenu qu'au poids de l'or.

Revenons aux plantes de collection. Un volume ne suffirait pas à donner

seulement une idée sommaire des innombrables variétés de forme et de

couleur qu'elles peuvent offrir. Bornons-nous à rappeler, à ce sujet, un

fait, le plus curieux peut-être qui se soit jamais produit en

horticulture, un de ces faits qui ouvrent aux espérances de l'amateur

des chances illimitées, nous voulons parler de l'hybridation. M. Knight,

l'un des plus illustres promoteurs de l'horticulture dans la Grande

Bretagne, a reconnu, en se livrant à des expériences de physiologie

végétale, qu'à l'exemple des races d'animaux, les races végétales,

particulièrement celles dont les fleurs réunissent les organes des deux

sexes, peuvent, en se croisant, se modifier pour ainsi dire à l'infini.

Poursuivant avec persévérance les conséquences et les applications de ce

principe, devenu bientôt fécond entre les mains des horticulteurs de

tous les pays, M. Knight réalisa des merveilles que nous voyons chaque

jour se multiplier sous nos yeux. Ainsi, les _Dahlias à fleurs

parfaites_, formées de cornets tous d'égales dimensions dans chaque

rangée concentrique, disposés avec une irréprochable symétrie; les

_Pélargoniums_ aux mille broderies éclatantes; les _calcéolaires,_ dont

les corolles semblent nuancées au pinceau; les _Camélias_ si supérieurs

de nos jours à leur type primitif à fleur simple, tous ces végétaux et

des milliers d'autres sont des produits de l'hybridation, du croisement

des races végétales. De récents perfectionnements viennent d'être

apportés à l'art d'obtenir des croisements hybrides; il est impossible

de prévoir où ces hybridations doivent s'arrêter. Déjà, pour plusieurs

fleurs de collection, pour les _Dahlias_, par exemple, les variétés

récemment acquises l'emportent tellement sur les premières, que

celles-ci sont successivement reformées, et cessent de figurer dans les

collections. Il en est de même d'un grand nombre de rosiers; s'ils

devaient tous être maintenus, après les avoir comptés par centaines, il

faudrait les compter par milliers.

Il nous reste à parler des _Orchidées_, qui tiennent en ce moment le

premier rang parmi les plantes de collection.

Pour forcer les _Orchidées_ à vivre et à fleurir dans la serre, il faut

leur y créer des conditions analogues de climat et de température, et ce

n'est pas toujours chose facile. Une serre pleine d'_Orchidées_ en bon

état de végétation est le chef-d'oeuvre dont l'horticulteur praticien a

le droit d'être le plus fier.

On renonce généralement aujourd'hui à cultiver les _Orchidées_ dans la

terre, où elles ne peuvent que languir; on les assujettit simplement

sur des troncs d'arbres morts, auxquels elles s'accrochent par de

nombreuses racines; puis elles poussent des feuilles, les unes souples,

les autres charnues, aux formes et aux teintes les plus bizarres; c'est

par ces feuilles qu'elles puisent leur nourriture dans un air

excessivement chaud et humide.

[Illustration: (Uncidium papilio.)]

Les _Dendrobiums_ les _Uncidiums_ et les _Stanhopeas_, sont les plus en

faveur des _Orchidées_ au moment où nous écrivons; nous avons figuré la

fleur remarquable d'un des plus beaux _Uncidiums_ connus, l'_Uncidium

Papilio_; ses couleurs rouge-cramoisi, brun-noir et jaune-paille,

vivement tranchées, sont d'un éclat éblouissant.

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 18 / 26 题