RAFFAELLO DA LECA (1455).--Dans cet intervalle, les patriotes ne
restèrent pas oisifs, la faction aragonoise se joignit à eux, et ils
coururent aux armes indignés de l'ineptie de la diète del Lago
Benedetto, qui avoit cru qu'une compagnie de marchands pût être animée
par d'autres mobiles que par l'amour du gain; Raffaëllo da Leca passe
les monts, bat le général Batista Doria et le capitaine Francesco
Fiorentino, et restreint l'Offizio aux seules villes de Bonifazio et de
Calvi; mais, ayant, l'année d'après, eu le malheur de tomber dans les
mains de l'Offizio, il termina par une mort ignominieuse une vie pleine
de gloire. La rage inhumaine d'Antonio Calvo, alors général des troupes
de l'Offizio, ne fut pas assouvie; il fit égorger sous ses yeux
vingt-deux des plus zélés patriotes, avec plusieurs de leurs enfants. On
craignoit les rejetons d'un sang qui avoit de tels pères à venger.
Les larmes que leur sort fit verser à la nation se changèrent bientôt en
haine; toutes les factions semblèrent n'être animées que par
l'indignation et le désir de la vengeance, et chacun s'empressa d'offrir
son bras aux familles de Leca et Della Rocca. Dans ce pressant danger,
l'Offizio expédia Antonio Spinola... Antonio Spinola, de tous les
hommes, étoit le plus dissimulé: ne connoissant d'autre loi que sa
politique, nourri dès son enfance d'intrigues obscures, imbu des
barbares maximes seigneuriales, le coeur inaccessible à la pitié;
Antonio Spinola débarqua dans l'Île à la tête d'un corps de troupes cent
fois moins redoutable que son génie malfaisant. Sa profonde
dissimulation en imposa au peuple, et, par des manières étudiées, il
vint à bout d'effacer les impressions sinistres des derniers événements,
qu'il attribua aux passions particulières des ministres... Il assura que
l'Offizio vouloit vivre en bonne intelligence avec les patriotes, et,
dans la nécessité de prendre des mesures pour consolider l'harmonie, il
invita les chefs Niolinchi et des autres _Pièves_ à se transporter à
Vico, où il étoit. Dans cet état de choses, ils tinrent conseil.
Giocante di Leca, vieillard respecté, le Nestor du bon parti, se leva
pour parler en ces termes:
«Mes infirmités, depuis bien des années, ne m'ont pas permis d'assister
à vos conseils, et j'ignore les maximes que vous avez adoptées pour
règle de votre conduite. Vos pères en avoient une qui étoit gravée dans
leurs coeurs en traits ineffaçables; la vengeance étoit, selon eux, un
devoir imposé par le ciel et par la nature... Si ces fureurs sublimes
règnent encore dans vos coeurs, compatriotes, courons aux armes; mais,
je le vois, cette amertume étoit réservée à mes vieux ans; les méchants
triompheront!.. Vous délibérez, et vous avez à venger, l'un un père,
l'autre un frère; celui-ci un neveu, et tous ensemble les maux qu'a
soufferts la patrie... Mais que répondrez-vous à ces martyrs de la
liberté, lorsqu'ils vous diront: Tu avois des bras, de la force, de la
jeunesse, tu étois libre, et tu ne m'as pas vengé!...En recevant la vie,
ne devîntes-vous pas les garants de la vie de vos pères? eh bien! ils
l'ont tous perdue en défendant vos foyers, vos mères, vous-mêmes; ils
l'ont pour la plupart perdue dans les supplices ou par le poignard de
lâches assassins, et leur mémoire resterait sans vengeance? Sinuccello
della Rocca mourut dans les prisons de Gênes; Vincentello périt comme un
criminel; Raffaëllo, en qui l'on voyoit revivre ce courage inflexible,
cet amour patriotique qui animoient vos pères, vous savez tous comment
il mourut! Oh! défenseurs de la patrie! telle fut la récompense de vos
vertus; mais que votre mort eut été cruelle pour vous, si vous eussiez
prévu qu'elle n'auroit point de vengeurs. _Citoyens, si le tonnerre du
ciel n'écrase pas le, méchant, s'il ne venge pas l'innocence, c'est que
l'homme fort et juste est destiné à remplir ce noble ministère._» Malgré
la véhémence de Giocante, on décida que l'on consentiroit à un
accommodement, si nécessaire dans ce temps de crise, et l'on résolut, de
se rendre à Vico. «Hommes sans vertu! s'écria Giocante, si l'amour de la
patrie, si les devoirs sacrés de la vengeance sont étouffés dans vos
coeurs énervés... au moins veillez à la conservation de vos vies, ne
laissez pas tous ces peuples sans défenseurs; écoutez un instant, et je
cesse de vous importuner. Seul d'entre vos pères je me suis garanti des
embûches des méchants; que cette considération vous fasse réfléchir sur
ce que j'ai à vous dévoiler: aveugles, vous croyez que l'Offizio demande
sincèrement la paix... la paix est sur leurs lèvres, votre supplice est
dans leurs coeurs. Aucun de vous ne reviendra de Vico, vous périrez par
votre faute... Eh! comment pourriez-vous en douter! Ne sont-ce pas les
maximes qui ont toujours fait agir les enfants de Gênes?
«Sans religion, sans vertu, sans foi, sans pitié, n'ont-ils pas tout
sacrifié à leurs projets?... Tout est vain; la politique de Spinola
l'emporte... Triomphe! tu tiendras bientôt dans tes filets ces hommes
foibles; ton génie, encore à demi illustre, va surpasser de beaucoup
ceux des Montalto (1), des Lomelline(2), des Frégoso(3), des
Grimaldi(4), des Calvo, et chargé de louanges et de lauriers par tes
dignes compatriotes, tu vas offrir au monde le spectacle odieux du crime
heureux, Spinola, perfide Spinola! O Dieu! n'est-il aucun d'entre vous
qui, transporté d'une noble fureur, aille enfoncer son stylet dans le
sein de ce traître avant qu'il ait consommé son crime!... Mon fils, où
es-tu? Hélas! il périt en défendant son père... Raffaëllo, mon neveu,
Raffaëllo, où es-tu? O souvenir déchirant! son sang arrose encore la
terre qui vous porte... O vieillesse, tu ne m'as laissé qu'une
prévoyance stérile et des larmes impuissantes! Jeunes gens, voyez mes
cheveux, il sont blanchi dans le malheur; le malheur m'a appris à
apprécier les hommes. Ah! si les âmes de ces infortunés qui périrent par
la trahison de vos ennemis pouvoient revenir du sein de l'Éternel...
Dieu! si les miracles sont indignes de ta puissance, celui-ci est digne
de ta bonté!»
Le spectacle touchant de cet illustre vieillard prosterné à genoux ne
fut pas capable de les détourner de leur fatale résolution; que peut la
sagesse humaine lorsque la destinée doit s'accomplir!... Giocante,
consterné, abandonna... l'île. Ces infortunés arrivés à Vico, se
laissèrent séduire par les manières de Spinola, et, invités à un grand
festin, ils furent assassinés au milieu du repas. Cent vingt-sept des
plus beaux villages devinrent aussitôt la proie de Spinola; les flammes
les consumèrent.
Giocante et Paolo della Rocca retournèrent dans l'Île. Les peuples,
indignés, coururent en foule se ranger sous leurs drapeaux. Spinola
mourut alors; il mourut de rage de voir tourner si mal des affaires pour
lesquelles il s'était couvert d'infamie.
TOMMASINO DI CAMPO FREGOSO (1464).--Dans leur antipathie frénétique, les
peuples élevèrent Tommasino di Campo Fregoso, et, par l'exaltation de ce
seigneur génois, ils humilièrent plus sensiblement l'Offizio. Ainsi,
Monsieur, après onze ans, l'Offizio vit toute sa puissance échouer au
moment où il croyoit avoir, par un assassinat, assuré à jamais sa
domination.
Les Génois, qui depuis tant d'années avoient médité notre destruction,
faillirent périr eux-mêmes; et, déchirés par les diverses factions, ils
ne trouvèrent point de meilleur expédient que de se réfugier dans le
sein du duc de Milan; ils pouvoient dire avec Thémistocle: Nous
périssions si nous n'eussions péri.
L'Offizio céda les forteresses qu'il possédoit aux Milanais, qui firent
de vains efforts pour accroître son autorité. Giocante di Leca, Paolo
della Rocca, Sambucucco, Dajanda, Vinciguerra, Carlo della Rocca,
Colombano, Giovan Paolo, Carlo da Casta, à différentes années et sous
différents titres, furent à la tête du gouvernement; mais, après seize
ans, convaincue qu'elle ne pouvoit rien gagner sur un peuple comme
celui-là, la duchesse de Milan céda à Tommasino les forts qu'occupoient
ses troupes. A force de patience et d'heureux succès, Tommasino parvint
à supplanter tous ses rivaux. Giocante et Paolo étoient affaissés par
l'âge; Carlo della Rocca et Colombano furent assassinés par ses plus
intimes partisans; Carlo da Casta, battu, fut réduit au silence; il sut
se faire un parent de Giovan Paolo. Tommasino, fils d'un Corse, joignoit
à un grand nombre de parents, à une fortune considérable, les qualités
qui captivent la multitude; mais, depuis, ayant oublié qu'il ne devoit
sa fortune qu'au peuple, et voulant trancher du prince, on le chassa en
criant _é Genoves!_ Il comprit alors que ses affaires étoient
désespérées; il céda à l'Offizio ses prétentions, et le recommanda à ses
partisans.
(1: Christofaro da Montalto, un des ministres de la Maona, appelle en
1401 les principaux Corses à un pourparler; c'étoit un piège qu'il leur
tendoit. Il en fit périr une partie, et retint les autres en otage.
(2: Andrea Lomellini, qui étoit à la tête de la compagnie de la Maona,
en 1404, se montra digne de ses prédécesseurs par le barbare traitement
qu'il fit éprouver à Attale.
(3: C'est, entre autres, de Galazzo di Campo Fregoso que vouloit parler
Giocante: ayant appelé les caporaux pour se liguer avec eux contre les
seigneurs, il les fit arrêter pour profiter de la consternation répandue
parmi ceux de leur parti, et il se mit en campagne à la tête d'une
armée.
(4: Bartholommeo Grimaldi, quelques années après, proposa une pareille
entrevue. Un nommé Sozzarello seul fut assez dupe pour s'y rendre; il
n'a plus reparu.
Gherardo, frère du seigneur de Piombino, séduisit nos insulaires par sa
magnificence; mais, né dans les plaisirs. Gherardo ne put souffrir les
incertitudes de la guerre, et il se retira chez son frère.
GIOVAN PAOLO (1487)--L'Offizio revint alors avec de plus fortes
espérances, mais vingt ans n'avoient pas suffi pour calmer l'indignation
qu'avoient inspirée ses forfaits; Giovan Paolo, mis à la tête des
patriotes, courut aux armes. Giovan Paolo, enfant, avoit échappé au
massacre de Vico; encore teint du sang de ses pères, il présenta pendant
seize ans un front redoutable. L'Offizio consterné, réduit aux seuls
ports de Calvi et de Bonifacio, fut plusieurs fois sur le point
d'abandonner son entreprise; mais Giovan Paolo dut succomber lorsqu'il
se trouva privé de ses principaux appuis. Son fils fut fait prisonnier
en allant voir, à Vico, une femme qu'il aimoit. Rinuccio di Leca, son
compagnon d'armes, avoit un fils prisonnier à Gênes; Fieschi, général
des troupes de l'Offizio, passa en Corse, et proposa à Rinuccio une
entrevue, afin de renouveler leur connoissance; car ils avoient été
élevés ensemble à la cour de Milan. L'expérience avoit instruit
Rinuccio; il refusa, craignant quelque piège. Alors Fieschi se présente
seul à sa demeure et l'accable de mille marques d'une tendre amitié. «Tu
t'es défié de moi, lui dit-il; les années ont effacé cette étroite
liaison qui confondit nos premières affections et nos jeunes âmes; mais,
dans mon âme, les impressions se conservent. Nous étions alors à
l'aurore des passions; que de beaux tableaux nos jeunes imaginations
nous traçoient dans l'avenir! quel plaisir pur nous goûtions! nous
sentions tous les délices d'une amitié réciproque.
«--Fieschi, répondit Rinuccio, vous me rappelez des temps qui seront
toujours chers à mon coeur, et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire;
mais, devant voir en vous un ennemi qui, sans droit, ravage cette patrie
infortunée, je ne voulois point y reconnoitre les traits qui, pendant
dix ans, furent ceux de mon ami; votre confiance, votre âme noble est
au-dessus de la mienne... Pardonnez, Fieschi, vous avez passé votre vie
dans les délices de Gênes, et moi, depuis le moment où je vous quittai,
je fus toujours dans les factions, dans les guerres, dans les inimitiés,
qui nécessairement rendent l'homme farouche et ferment son coeur aux
doux épanchements. J'ai vu le fils trahir le père; j'ai vu
l'hospitalité, la sainte suspension des traités ne servir qu'a cacher
les trames les plus horribles; votre nation nous en a donné tant
d'exemples, que je vous fis un moment l'injustice de me souvenir moins
de votre caractère que de votre patrie; mais il m'est bien doux de vous
retrouver, et vous me voyez glorieux de la victoire que vous remportez
sur moi. Puisque l'Offizio vous envoie commander ses armées, il a donc
changé de système, il s'en trouvera mieux; les trahisons ne font
qu'aigrir les âmes, et si elles préparent des triomphes, ils sont de
courte durée.»
Tels étoient les discours qu'ils se tenoient; Fieschi étoit dans la
fleur de l'âge, grand, beau; la sérénité, la douceur étoient peintes
dans sa physionomie, et l'onction de son discours achevoit de lui
captiver tous les coeurs. Il fit une douce impression sur celui de
Rinuccio, qui se reprochoit de s'être laissé vaincre en générosité et
d'avoir pu calomnier un vieil ami... Celui-ci attendit le moment avec
impatience, il courut dans le camp de Fieschi; il y étoit attendu, les
ordres étoient donnés pour le recevoir... et pour l'arrêter. Conduit
dans une obscure prison, de là dans le château d'Evisa, il y passa
quelques semaines, et, après que son premier mouvement dut être calmé,
Fieschi se présenta à lui. «Il ne tient qu'à vous, lui dit-il,
d'améliorer le sort de votre patrie et de votre famille; vous et votre
fils vous vivrez dans les honneurs; vous goûterez les charmes de la paix
et les avantages que doit vous procurer votre immense fortune. L'Offizio
prendra pour base de son gouvernement le pacte del Lago Benedetto;
devenez son appui, livrez-lui vos châteaux et faites abandonner par vos
partisans l'armée de Giovan Paolo.»
Rinuccio étouffoit d'indignation, sa voix étoit éteinte; il ne répondit
que par un regard terrible et un morne silence... Fieschi ne se
découragea pas, il lui tint toute espèce de discours; il finit par
s'attendrir; il lui dit qu'il ne faisoit dans cette affaire qu'obéir,
qu'il n'étoit que l'instrument, qu'il plaignoit son malheur... «Fieschi,
dit Rinuccio, je suis près de ma mort; car je comprends bien que n'ayant
pu me gagner, il faudra se défaire de moi; mais souviens-toi que je
porte à l'autre monde une conscience intacte; les miens pleureront et
vengeront ma mémoire; les hommes de bien me citeront quelquefois; tu ne
sens pas combien cette idée est consolante! Fieschi, tu vivras longtemps
et heureux, ta mort sera lente; mais à ton convoi funèbre: «Joie à la
société, s'écrieront les spectateurs, elle est délivrée d'un méchant
homme!» Rinuccio avait pressenti juste; il ne tarda pas à mourir de faim
et de misère.
Peu de temps après, Giovan Paolo dut céder à Ambrogio Négri, et sa
catastrophe mérita une statue à ce vainqueur génois.
RINUCCIO DELLA ROCCA (1502).--Rinuccio della Rocca, formé à l'école de
Giovan Paolo, hérita de ses projets. On voyoit revivre en lui les vertus
inflexibles des anciens républicains. Il opéra six révolutions; souvent
battu, jamais découragé, il sembloit avoir étouffé tous les sentiments
pour les sacrifier tous à la patrie. Richesse, douceur de la vie, amour
paternel, rien ne put arrêter en sa course cet indomptable ennemi de
l'Offizio; le malheur qui le poursuivit dans ses vieux jours rend sa
mémoire plus intéressante; vaincu, proscrit, errant sur les rochers, il
fut inébranlable, et il mourut sans jamais rien faire d'indigne de lui.
OFFIZIO DE SAN-GIORGIO.--Ainsi, Monsieur, à force d'intrigues et
d'assassinats, l'Offizio parvint à régner. Le sang de tant de martyrs ne
servit qu'à teindre la pourpre des protecteurs de Saint-Georges. Paolo
della Rocca, Giocante di Leca, Vinciguerra, Giovan Paolo, Rinuccio, ne
brilloient plus à la tête de la nation: on avoit péri, on s'étoit exilé.
L'Offizio, au comble de ses voeux, régna sans contradiction; une longue
expérience lui avoit appris à connoître l'amour de ces peuples pour la
justice et la liberté; il donna donc pour instruction à ses ministres de
rendre la première avec exactitude, et leur accorda la seconde en
prenant les conventions del Lago Benedetto pour pacte conventionnel de
sa souveraineté, et après tant de calamités, les Corses vécurent heureux
de leur tranquillité.
Ils commencèrent à perdre de vue l'idole chérie de l'indépendance, et au
lieu de l'enthousiasme qui les transportoit autrefois aux noms sacrés de
patrie et de liberté, des larmes seules exprimoient ce que ces noms
chéris leur faisoient éprouver. La peste vint achever la dépopulation.
En moins de deux ans, une grande partie de ceux qui avoient survécu à la
liberté descendit dans la tombe. Dans l'état de faiblesse où l'on se
trouvent, l'Offizio comprit qu'on ne pouvoit plus s'opposer à ses
projets, et résolut de plier ces hommes indomptables sous le joug de la
servitude; les conventions del Lago Benedetto tombèrent dans l'oubli...
Ensanglantées, jonchées des cadavres de ses habitants, nos montagnes ne
retentissoient alors que de gémissements. Les Corses voyoient
l'esclavage s'avancer à grands pas, et dans leur grande foiblesse ils
n'y trouvaient point de remède. Ainsi l'infortuné timonier prévoit le
flot qui va l'engloutir, et le prévoit en vain. Le roi d'Alger, Lazzaro,
Corse de nation, qui avoit conservé dans ce haut rang le même amour pour
sa patrie, ne pouvant la délivrer, la vengeoit en détruisant le commerce
de l'Offizio; mais rien ne pouvoit adoucir le sort des Corses. Ils
vivoient sans espérance, lorsque Sampiero de Batelica, couvert de
lauriers qu'il avoit conquis sous les drapeaux français, vint faire
ressouvenir ses compatriotes que leurs oppresseurs étoient ces mêmes
Génois qu'ils avoient tant de fois battus. Sa réputation, son éloquence,
les ébranloient, et à l'arrivée de Thermes, que le roi Henri II expédia
avec dix-sept compagnies de troupes pour en chasser l'Offizio, les
Corses s'armèrent du poignard de la vengeance, et, réduits à la seule
ville de Calvi, les protecteurs de Saint-Georges reconnurent, mais trop
tard, que quelque accablés qu'ils fussent, ces intrépides insulaires
pouvoient mourir, mais non vivre esclaves.
SAMPIERO DI BASTELICA.--Le sénat de Gênes, fidèle au plan qu'il s'étoit
tracé, avoit sans cesse travaillé et contre l'Offizio et contre les
Corses. Il voyoit avec plaisir s'entr'égorger des peuples qu'il vouloit
soumettre, et s'affoiblir une compagnie qui lui donnoit ombrage; mais,
dans ces circonstances, il sentit qu'il falloit la secourir puissamment,
ou se résoudre à voir recueillir par les François le fruit de tant de
peines et d'intrigues. Il offrit donc ses galères et ses troupes, et
sollicita l'empereur Charles V, son protecteur, qui lui envoya aussitôt
une armée et des vaisseaux. Vains préparatifs! Les Corses triomphèrent;
le grand Andréa Doria vit périr dix mille hommes de ses troupes sous les
murs de San Fiorenzo. L'immortel Sampiero battit les Génois sur les
rives du Golo, à Petreta; mais s'étant brouillé avec de Thermes, le roi
de France l'appela à sa cour. Dès ce moment nos affaires déclinèrent, et
ne furent plus rétablies que par son retour. Après diverses
vicissitudes, l'Offizio alloit être expulsé à jamais, lorsque par le
traité de Cateau Cambresis, les François évacuèrent l'Île. Les Corses
firent leur paix; les pactes conventionnels del Lago Benedetto furent
renouvelés de part et d'autre; l'Offizio promit de gouverner
conjointement avec la nation et de gouverner avec justice. Gouverner
avec justice n'étoit pas ce que vouloit la politique du sénat qui,
voyant les Corses sur le point de s'attacher sérieusement, d'oublier
leur ressentiment et de céder à leur fatalité une portion de leur
indépendance, voyoit se renverser tous ses projets. La circonstance
d'ailleurs étoit favorable; il obligea les protecteurs de Saint-Georges
à lui céder la possession de l'Île. Outré de ce changement qui s'étoit
fait sans son consentement, le peuple soupire après l'arrivée de son
libérateur Sampiero. Cet homme ardent avoit juré dans son coeur la ruine
des tyrans et la délivrance de son pays. Voyant la France trahir ses
promesses, il dédaigne les emplois que ses services militaires lui ont
mérités, et parcourt les différents cabinets pour susciter des ennemis
aux oppresseurs et des amis aux siens... Mais les rois de l'Europe ne
connoissent de justice que leur intérêt, d'amis que les instruments de
la politique. Il s'embarque pour l'Afrique; il est accueilli par le bey
de Tunis, qui lui promit du secours; il gagne la confiance de Soliman,
qui lui promet assistance. Soliman avoit l'âme noble et généreuse; il
devint le protecteur de Sampiero et de ses infortunés compatriotes. Tout
se dispose en leur faveur; bientôt le croissant humiliera jusque dans
nos mers la croix ligurienne!--Gênes cependant suit d'un oeil inquiet
les courses de son implacable ennemi, et ne pouvant l'apaiser, elle
cherche à lui lier les mains par l'amour de ses enfants et par l'amour
de sa femme, douces affections qui maîtrisent l'âme par le coeur, comme
le sentiment par la tendresse... Sampiero aime tendrement sa femme
Vannina, qu'il a laissée à Marseille avec ses enfants, ses papiers et
quelques amis... C'est Vannina que les Génois entreprennent de séduire
par l'espoir de lui restituer les biens immenses qu'elle a en Corse et
de faire un sort si brillant à ses enfants, que son mari même s'en
trouvera satisfait. Ainsi la patrie vivra tranquille sous leur
gouvernement et elle vivra tranquille au milieu de ses terres, de ses
parents, contente de la considération de ses enfants, et ne sera plus
exposée à mener une vie errante en suivant les projets d'un époux
furibond. Mais pour cela il faut aller à Gênes, donner aux Corses
l'exemple de la soumission au nouveau gouvernement, et de la confiance
dans le sénat. Vannina accepte: elle enlève tout, jusqu'aux papiers de
son mari, et s'embarque avec ses enfants sur un navire génois. Ils
étoient déjà arrivés à hauteur d'Antibes, lorsqu'ils sont atteints par
un brigantin monté par les amis de Sampiero, qui s'emparent du bâtiment
où est la perfide et la conduisent à Aix avec ses enfants.
La nouvelle du crime de Vannina élève dans le coeur de l'impétueux
Sampiero la tempête et l'indignation; il part, comme un trait, de
Constantinople; les vents secondent son impatience. Il arrive enfin en
présence de sa femme. Un silence farouche résiste obstinément à ses
excuses et aux caresses de ses enfants. Le sentiment aigre de l'horreur
a pétrifié sans retour l'âme de Sampiero. Quatre jours se passent dans
cette immobilité, à la fin desquels ils arrivent dans leur maison de
Marseille. Vannina, accablée de fatigue et d'angoisse, se livre un
moment au sommeil; à ses pieds sont ses enfants, vis-à-vis est son mari,
cet homme que l'Europe estime, en qui sa patrie espère, et qu'elle vient
de trahir... Ce tableau remue un instant Sampiero, le feu de la
compassion et de la tendresse semble se ranimer en lui. Le sommeil est
l'image de l'innocence! Vannina se réveille, elle croit voir de
l'émotion sur la physionomie de son mari; elle se précipite à ses pieds:
elle en est repoussée avec effroi.
«_Madame_, lui dit avec dureté Sampiero, _entre le crime et l'opprobre,
il n'est de milieu que lu mort._»
L'infortunée et criminelle Vannina tombe sans connoissance. Les horreurs
de la mort s'emparent, à son réveil, de son imagination: elle prend ses
enfants dans ses bras. «Soyez mes intercesseurs; je veux la vie pour
votre bien. Je ne me suis rendue criminelle que pour l'amour de vous!»
Le jeune Alphonse va alors se jeter dans les bras de son père, le prend
par la main, l'entraîne auprès de sa mère, et là, embrassant ses genoux,
il les baigne de larmes, n'a que la force de lui montrer du geste
Vannina, qui, tremblante, égarée, retrouve cependant sa fierté à la vue
de son mari, et lui dit avec courage: «_Sampiero, le jour où je m'unis à
vous, vous jurâtes de protéger ma foiblesse et de guider mes jeunes
années; pourriez-vous donc souffrir aujourd'hui que de vils esclaves
souillassent votre épouse? Et puisqu'il ne me reste plus que la mort
pour refuge contre l'opprobre, la mort ne doit pas être plus avilissante
que l'opprobre même... Oui, monsieur, je meurs avec joie, vos enfants
auront pour les élever l'exemple de votre vie et l'horrible catastrophe
de leur mère; mais Vannina, qui ne vous fut pas toujours si odieuse,
mais votre épouse mourante ne demande de vous qu'une grâce, c'est de
mourir de votre main!_»
La fermeté que Vannina mit dans ce discours frappa Sampiero sans aller
jusqu'au coeur. La compassion et la tendresse qu'elle eut dû exciter
trouva une âme fermée désormais à la vie de sentiment....... Vannina
mourut.......
Elle mourut par les mains de Sampiero.
Peu de temps après ce terrible événement, Sampiero débarque au golfe de
Valinco, avec vingt-cinq hommes, et trouve bientôt une armée; il bat les
ennemis à Vescovato, à Rostino, où Antonio Négri périt avec deux mille
des siens. Après avoir été forcé de se retirer devant l'armée de
Stéphano Doria, il la détruit par l'habileté de ses manoeuvres; il bat,
à Borgo, les secours que le roi d'Espagne envoyoit à la république.
Enfin, sous cet intrépide général, les Corses touchoient au moment
d'être libres, mais, par un lâche assassinat, Gênes se délivra de cet
implacable ennemi.
Dans la tombe d'Épaminondas s'ensevelit la prospérité de Thèbes; dans
celle de Sampiero s'ensevelit le patriotisme et l'espérance des Corses.
Son fils Alphonse, trop jeune pour soutenir son parti avec éclat, se
retira en France après deux ans de guerre. Un grand nombre d'insulaires
le suivirent et abandonnèrent une patrie qui désormais ne pouvoit plus
vivre libre.
Les Génois ne trouvèrent plus de contradicteurs, leur politique leur
réussit dans tous ses points. La Maona, les Adorne, les Fregoso
s'étoient ruinés, et les Corses, affoiblis par leurs victoires mêmes,
furent obligés de se soumettre; ils perdirent pour longtemps la
liberté... Les infortunés! ils reconnoissent pour maîtres les meurtriers
de Sinuccello, de Vincentello, de Sampiero, ceux qui ordonnèrent les
massacres à Montalto, à Calvi, à Spinola.
_(La suite à un prochain numéro.)_