Le deuxième soir après notre arrivée à la vieille maison du Del Norte,
nous étions réunis, Séguin, Saint-Vrain et moi, sur l'azotéa. J'ignore
dans quel but notre hôte nous avait conduits là. Peut-être voulait-il
contempler une fois encore cette terre sauvage, théâtre de tant de scènes
de sa vie aventureuse. Nos plans étaient arrêtés. Nous devions partir le
lendemain, traverser les grandes plaines et regagner le Mississipi.
_Elles_ partaient avec nous.
C'était une belle et chaude soirée. L'atmosphère était légère et élastique
comme elle l'est toujours sur les hauts plateaux du monde occidental. Son
influence semblait s'étendre sur toute la nature animée; il y avait de la
joie dans le chant des oiseaux, dans le bourdonnement des abeilles
domestiques. La forêt lointaine nous envoyait la mélodie de son doux
murmure; on n'entendait pas les rugissements habituels de ses hôtes
sauvages et cruels: tout semblait respirer la paix et l'amour. Les
_arrieros_ chantaient gaiement, en s'occupant en bas des préparatifs de
départ. Moi aussi, je me sentais joyeux; depuis plusieurs jours le bonheur
était dans mon âme, mais cet air pur, le plus brillant avenir qui
s'ouvrait devant moi, ajoutaient encore â ma félicité.
Il n'en était pas ainsi de mes compagnons. Tous deux semblaient tristes.
Séguin gardait le silence. Je croyais qu'il était monté là pour regarder
une dernière fois la belle vallée. Sa pensée était ailleurs. Il marchait
de long en large, les bras croisés, les yeux baissés et fixés sur le
ciment de la terrasse. Il ne regardait rien; il ne voyait rien. L'oeil de
son esprit seul était éveillé. Ses sourcils froncés accusaient de pénibles
préoccupations. Je n'en savais que trop la cause. _Elle_ persistait à ne
pas le reconnaître. Mais Saint-Vrain,--le spirituel, le brillant, le
bouillonnant Saint-Vrain,--quelle infortune l'avait donc frappé? quel
nuage était venu assombrir le ciel rose de sa destinée? quel serpent
s'était glissé dans son coeur? à quel chagrin si vif pouvait-il être en
proie, que le pétillant Paso lui-même était impuissant à dissiper?
Saint-Vrain ne parlait plus; Saint-Vrain soupirait; Saint-Vrain était
triste! J'en devinais à moitié la cause: Saint-Vrain était....
On entend sur l'escalier des pas légers et un frôlement de robes. Des
femmes montent. Nous voyons paraître madame Séguin, Adèle et Zoé. Je
regarde la mère;--sa figure aussi est voilée de tristesse. Pourquoi
n'est-elle pas heureuse? pourquoi n'est-elle pas joyeuse d'avoir retrouvé
son enfant si longtemps perdue! Ah! C'est qu'elle ne l'a pas encore
retrouvée!
Mes yeux se portent sur la fille--l'aînée--la reine. L'expression de ses
traits est des plus étranges. Avez-vous vu l'ocelot captif? Avez-vous vu
l'oiseau sauvage qui refuse de s'apprivoiser, et frappe, de ses ailes
saignantes, les barreaux de la cage qui lui sert de prison. Vous pouvez
alors vous imaginer cette expression. Je ne saurais la dépeindre. Elle ne
porte plus le costume indien. On l'a remplacé par les vêtements de la vie
civilisée, qu'elle supporte impatiemment. On s'en aperçoit aux déchirures
de la jupe, au corsage béant, découvrant à moitié son sein qui se soulève,
agité par des pensées cruelles. Elle suit sa mère et sa soeur, mais non
comme une compagne. Elle semble prisonnière; elle est comme un aigle à qui
on a coupé les ailes. Elle ne regarde personne. Les tendres attentions
dont on l'a entourée ne l'ont point touchée. Dès que sa mère, qui l'a
conduite sur l'azotéa, lui lâche la main, elle s'éloigne, va s'accroupir à
l'écart, et change plusieurs fois de place, sous l'influence d'émotions
profondes. Accoudée sur le parapet, à l'extrémité occidentale de l'azotéa,
elle regarde au loin--du côté des Mimbres. Elle connaît bien ces
montagnes, ces pics de sélénite brillante, ces sentinelles immobiles du
désert; elle les connaît bien: son coeur suit ses yeux.
Tous nous l'observons, elle est l'objet de notre commune sollicitude.
C'est à elle que se rapportent toutes les douleurs. Son père, sa mère, sa
soeur, l'observent avec une profonde tristesse; Saint-Vrain aussi.
Cependant, chez ce dernier l'expression n'est pas la même. Son regard
trahit l'....
Elle s'est retournée subitement; et s'apercevant que tous nos yeux sont
fixés sur elle, nous regarde l'un après l'autre... Ses yeux rencontrent
ceux de Saint-Vrain! Sa physionomie change tout à coup; elle s'illumine,
comme le soleil se dégageant des nuages. Ses yeux s'allument. Je connais
cette flamme: je l'ai vue déjà, non dans ses yeux, mais dans des yeux qui
ressemblaient aux siens, dans ceux de sa soeur; je connais cette flamme:
c'est celle de l'amour. Saint-Vrain, lui aussi, est en proie à la même
émotion. Heureux Saint-Vrain! heureux, car son amour est partagé. Il
l'ignore encore, mais je le sais, moi. Je pourrais d'un seul mot combler
son coeur de joie.
Quelques moments se passent ainsi. Ils se regardent: leurs yeux échangent
des éclairs. Ni l'un ni l'autre ne peut les détourner. Ils obéissent à la
puissance suprême de l'amour. L'énergique et fière attitude de la jeune
fille s'affaisse peu à peu; ses traits se détendent; son regard devient
plus doux; tout son extérieur s'est transfiguré. Elle se laisse aller sur
un banc et s'appuie contre le parapet. Elle ne se tourne plus vers l'est;
ses regards ne cherchent plus les Mimbres. Son coeur n'est plus au désert!
il a suivi ses yeux qui restent continuellement fixés sur Saint-Vrain. De
temps en temps, ils s'abaissent sur les dalles de l'azoléa; mais sa pensée
les ramène au même objet; elle le regarde tendrement, plus tendrement
chaque fois qu'elle y revient. L'angoisse de la captivité est oubliée.
Elle ne désire plus s'enfuir. L'endroit où il est n'est plus pour elle une
prison; c'est un paradis. On peut maintenant laisser les portes ouvertes.
L'oiseau ne fera plus d'efforts pour sortir de sa cage: il est apprivoisé.
Ce que la mémoire, l'amitié, les caresses, n'ont pu faire, est accompli
par l'amour en un instant; la puissance mystérieuse de l'amour a
transformé ce coeur sauvage; le temps d'une pulsation a suffi pour cela:
les souvenirs du désert sont effacés. Je crus voir que Séguin avait tout
remarqué, car il observait avec attention les moindres mouvements de sa
fille. Il me sembla que cette découverte lui faisait plaisir; il
Paraissait moins triste qu'auparavant. Mais je ne continuai pas à suivre
cette scène. Un intérêt plus vif m'attira d'un autre côté, et, obéissant à
une douce attraction, je me dirigeai vers l'angle méridional de l'azoléa.
Je n'étais pas seul. Ma bien-aimée était avec moi, et nos mains étaient
jointes, comme nos coeurs. Notre amour n'avait point à se cacher; avec Zoé,
il n'avait jamais été question de secrets sous ce rapport. Notre passion
s'abandonnait aux impulsions de la nature. Zoé ne savait rien des usages
conventionnels du monde, de la société, des cercles soi-disant raffinés.
Elle ignorait que l'amour fût un sentiment dont on pût avoir à rougir.
Jusque-là, nuls témoins ne l'avaient gênée. La présence même de ses
parents, si redoutable aux amoureux moins purs que nous ne l'étions,
n'avait jamais mis le moindre obstacle à l'expression de ses sentiments.
Seule ou devant eux, sa conduite était la même. Elle ignorait les
hypocrisies de la nature conventionnelle; les scrupules, les intrigues,
les luttes simulées. Elle ignorait les terreurs des âmes coupables. Elle
suivait naïvement les impulsions placées en elle par le Créateur. Il n'en
était pas tout à fait de même chez moi. J'avais vécu dans la société; peu,
il est vrai, mais assez pour ne pas croire autant à l'innocente pureté de
l'amour; assez pour être devenu quelque peu sceptique sur sa sincérité.
Grâce à elle, je me débarrassais de ce misérable scepticisme; mon âme
s'ouvrait à l'influence divine: je comprenais toute la noblesse de la
passion. Notre attachement était sanctionné par ceux-là mêmes qui seuls
avaient le droit de le sanctionner. Il était sanctifié par sa propre
pureté. Nous contemplons le paysage, rendu plus beau par le coucher du
soleil, dont les rayons ne frappent plus la rivière, mais dorent encore le
feuillage des cotonniers qui la couvrent, et envoient, çà et là, une
traînée lumineuse sur les flots. La forêt est diaprée des riches nuances
de l'automne. Les feuilles vertes sont entremêlées de feuilles rouges; ici
elles revêtent le jaune d'or, là le marron foncé. Sous cette brillante
mosaïque, le fleuve déploie ses courbes sinueuses, comme un serpent
gigantesque dont la tête va se perdre dans les bois sombres qui
environnent El Paso. Tout cela se déroule à nos yeux, car la place que
nous occupons domine le paysage. Nous voyons les maisons brunes du
village, le clocher brillant de son église.
Combien de fois, dans nos heures d'ivresse, nous avons regardé ce clocher!
Jamais avec autant de bonheur que dans ce moment. Nous sentons que nos
coeurs débordent. Nous parlons du passé comme du présent; car Zoé compte
maintenant des événements dans sa vie. Sombres tableaux, il est vrai; mais
souvent ce sont ceux-là dont un aime le plus à évoquer le souvenir. Les
scènes du désert ont ouvert à son intelligence tout un horizon de pensées
nouvelles qui provoquent de sa part des questions sans nombre. Nous
parlons de l'avenir. Il est tout lumière, quoique un long et périlleux
voyage nous en sépare encore. Nous n'y pensons pas. Nous regardons au
delà; nous pensons à l'époque où je lui enseignerai, où elle apprendra de
moi ce que c'est que le mariage.
Les vibrations d'une mandoline se font entendre. Nous nous retournons.
Madame Séguin est assise sur un banc; elle tient l'instrument dans ses
mains; elle l'accorde. Jusqu'à ce moment, elle n'y avait pas touché. Il
n'y avait pas eu de musique depuis notre retour. C'est à la demande de
Séguin que l'instrument a été apporté, il veut, par la musique, chasser
les sombres souvenirs; ou peut-être espère-t-il adoucir les pensées
cruelles qui tourmentent encore son enfant. Madame Séguin se dispose à
jouer; nous nous rapprochons pour entendre. Séguin et Saint-Vrain causent
à part. Adèle est encore assise où nous l'avons laissée, silencieuse,
absorbée.
La musique commence; c'est un air joyeux, un fandango; un de ces airs dont
les Andalouses aiment à suivre la cadence avec leurs pieds. Séguin et
Saint-Vrain se sont retournés; nous regardons tous la figure d'Adèle. Nous
tâchons de lire dans ses traits. Les premières notes l'ont fait
tressaillir; ses yeux vont de l'un à l'autre, de l'instrument à celle qui
le tient; elle semble étonnée, curieuse. La musique continue. La jeune
fille s'est levée, et par un mouvement machinal, elle se rapproche du banc
où sa mère est assise. Elle s'accroupit à ses pieds, place son oreille
tout près de la boite vibrante, et prête une oreille attentive. Sa figure
revêt une expression singulière.
Je regarde Séguin; sa physionomie n'est pas moins étrange; ses yeux sont
fixés sur ceux de sa fille; il la dévore du regard; ses lèvres sont
entrouvertes; il semble ne pas respirer. Ses bras pendent sans mouvement,
et il se penche vers elle comme pour lire sur son visage les pensées qui
agitent son âme. Il se relève, comme frappé d'une idée soudaine.
--Oh! Adèle! Adèle! s'écrie-t-il d'une voix oppressée! En s'adressant à
sa femme, oh! chante cette chanson, cette romance si douce, tu te
rappelles? cette chanson que tu avais l'habitude de lui répéter si
souvent. Tu te la rappelles? Adèle! Regarde-la! vite! vite! Oh! mon Dieu!
peut-être elle pourra...
La musique l'interrompt. La mère l'a compris, et, avec l'habileté d'une
virtuose, elle amène par une modulation savante un chant d'un caractère
tout différent: je reconnais la douce cantilène espagnole: «La madre a su
hija» (La mère à son enfant).
Elle chante en s'accompagnant de la mandoline. Elle y met toute son âme;
l'amour maternel l'inspire. Elle donne aux paroles l'accent le plus
passionné, le plus tendre:
Tu duermes, cara niña.
Tu duermes en la paz.
Los angeles del cielo
Los angeles guardan, guardan
Niña mia! Cara ni--
* * * * *
Le chant est interrompu par un cri,--un cri dont l'expression est
impossible à rendre. Les premiers mots de la romance avaient fait
tressaillir la jeune fille, et son attention avait redoublé, s'il était
possible. Pendant que le chant continuait, l'expression singulière que
nous avons remarquée sur sa figure devenait de plus en plus visible et
marquée. Quand la voix arriva au refrain de la mélodie, une exclamation
étrange sortit de ses lèvres. Elle se dressa sur ses pieds, regarda avec
égarement celle qui chantait.
Ce fut un éclair! L'instant d'après, elle criait d'un accent profond et
passionné: «Maman! maman!» et tombait dans les bras de sa mère.
Séguin avait dit vrai lorsqu'il s'était écrié: «Peut-être un jour Dieu
permettra qu'elle se rappelle!» Elle se rappelait non seulement sa mère,
mais, bientôt après, elle le reconnaissait lui aussi. Les cordes de la
mémoire avaient vibré, les portes du souvenir s'étaient ouvertes. Elle
retrouvait les impressions de son enfance. _Elle se rappelait tout!_
Je ne veux point tenter de décrire la scène qui suivit. Je n'essayerai pas
de peindre les sentiments des acteurs de cette scène, les cris de joie
céleste mêlés de sanglots et de larmes, larmes de bonheur!
Nous étions tous heureux, ivres de joie; mais pour Séguin, cette heure
était _l'heure de sa vie._