LA DÉLIVRANCE.

Nous coupâmes la plaine droit dans la direction de l'entrée orientale de

la vallée. Nous atteignîmes le canon à peu près deux heures avant le jour.

Tout se passa comme nous le désirions. Il y avait un poste de cinq Indiens

à l'extrémité du défilé; ils se laissèrent approcher sans défiance et nous

les prîmes sans coup férir. Le corps d'armée arriva bientôt après, et

toujours précédé de l'avant-garde, traversa le canon. Arrivés à la lisière

des bois situés près de la ville, nous fîmes halte et nous nous couchâmes

au milieu des arbres.

La ville était éclairée par la lune, un profond silence régnait dans la

vallée. Rien ne remuait à une heure aussi matinale; mais nous apercevions

deux ou trois formes noires, debout près de la rivière. C'étaient les

sentinelles qui gardaient nos camarades prisonniers. Cela nous rassura;

ils étaient donc encore vivants. En ce moment ils ne se doutaient guère,

les pauvres diables, que l'heure de la délivrance fût si près d'eux. Pour

les mêmes raisons que la première fois, nous retardions l'attaque jusqu'à

ce qu'il fit jour; nous attendions comme alors, mais la perspective

n'était plus la même. La ville était défendue maintenant par six cents

guerriers, nombre à peu près égal au nôtre; et nous devions compter sur un

combat à outrance. Nous ne redoutions pas le résultat, mais nous avions à

craindre que les sauvages, par esprit de vengeance, ne missent à mort les

prisonniers pendant la bataille. Ils savaient que notre principal but

était de les délivrer, et, s'ils étaient vaincus, ils pouvaient se donner

l'horrible satisfaction de ce massacre. Tout cela n'était que trop

probable, et nous dûmes prendre toutes les mesures possibles pour empêcher

un pareil résultat. Nous étions satisfaits de penser que les femmes

captives étaient toujours dans le temple. Rubé nous assura que c'était

leur habitude constante d'y tenir renfermées les nouvelles prisonnières

pendant plusieurs jours, avant de les distribuer entre les guerriers. La

reine, aussi, demeurait dans ce bâtiment.

Il fut donc décidé que la troupe travestie se porterait en avant, me

conduisant comme prisonnier, aux premières lueurs du jour, et irait

entourer le temple; par ce coup hardi, on mettait les captives blanches en

sûreté. A un signal du clairon ou au premier coup de feu, l'armée entière

devait s'élancer au galop. C'était le meilleur plan et après en avoir

arrêté tous les détails, nous attendîmes l'aube. Elle arriva bientôt. Les

rayons de l'aurore se mêlèrent à la lumière de la lune. Les objets

devinrent plus distincts. Au moment où le quartz laiteux des rochers

revêtit ses nuances matinales, nous sortîmes de notre couvert et nous nous

dirigeâmes vers la ville. J'étais en apparence lié sur mon cheval, et

gardé entre deux Delawares.

En approchant des maisons, nous vîmes plusieurs hommes sur les toits. Ils

se mirent à courir çà et là, appelant les autres; des groupes nombreux

garnirent les terrasses, et nous fûmes accueillis par des cris de

félicitations. Évitant les rues, nous prîmes, au grand trot, la direction

du temple. Dès que nous eûmes atteint la base des murs, nous sautâmes en

bas de nos chevaux et grimpâmes aux échelles. Les parapets des terrasses

étaient garnis d'un certain nombre de femmes. Parmi elles, Séguin reconnut

sa fille, la reine. En un clin d'oeil elle fut emmenée et mise en sûreté

dans l'intérieur. Un instant après je retrouvais ma bien-aimée auprès de

sa mère et je la serrais dans mes bras. Les autres captives étaient là;

sans perdre de temps en explications, nous les fîmes rentrer dans les

chambres et nous gardâmes les portes, le pistolet au poing. Tout cela

s'était fait en moins de deux minutes; mais avant que nous eussions fini,

un cri sauvage annonçait que la ruse était découverte. Des hurlements de

rage éclatèrent dans toute la ville, et les guerriers, s'élançant de leurs

maisons, accoururent; vers le temple. Les flèches commencèrent à siffler

autour de nous; mais à travers tous les bruits, les sons du clairon, qui

donnaient le signal de l'attaque, se firent entendre.

Nos camarades sortirent du bois et; accoururent au galop. A deux cents

yards de la ville, les cavaliers se divisèrent en deux colonnes, qui

décrivirent, chacune, un quart de cercle pour attaquer par les deux bouts

à la fois. Les Indiens se portèrent à la défense des abords du village;

mais, en dépit d'une grêle de flèches qui abattit plusieurs hommes, les

cavaliers pénétrèrent dans les rues, et, mettant pied à terre,

combattirent les Indiens corps à corps, dans leurs murailles. Les cris,

les coups de fusil, les détonations sourdes des escopettes, annoncèrent

bientôt que la bataille était engagée partout. Une forte troupe, commandée

par El Sol et Saint-Vrain, était venue au galop jusqu'au temple. Voyant

que nous avions mis les captives en sûreté, ces hommes mirent pied à terre

à leur tour et attaquèrent la ville de ce côté, pénétrant dans les maisons

et forçant à sortir les guerriers qui les défendaient. Le combat devint

général. L'air était ébranlé par les cris et les coups de feu. Chaque

terrasse était une arène où se livraient des luttes mortelles. Des femmes

en foule, poussant des cris d'épouvante, couraient le long des parapets,

ou gagnaient le dehors, s'enfuyant vers les bois. Des chevaux effrayés,

soufflant, hennissant, galopaient à travers les rues et se sauvaient dans

la prairie, la bride traînante; d'autres, enfermés dans des parcs, se

précipitaient sur les barrières et les brisaient. C'était une scène

d'effroyable confusion, un terrible spectacle.

Au milieu de tout cela, j'étais simple spectateur. Je gardais la porte

d'une chambre où étaient enfermées celles qui nous étaient chères. De mon

poste élevé, je découvrais tout le village, et je pouvais suivre les

progrès de la bataille sur tous les points. Beaucoup tombaient de part et

d'autre, car les sauvages combattaient avec le courage du désespoir. Je ne

redoutais pas l'issue de la lutte; les blancs avaient trop d'injures à

laver, et le souvenir de tous les maux qu'ils avaient soufferts doublait

leur force et leur ardeur. Ils avaient l'avantage des armes pour ce genre

de combat, les sauvages étant principalement redoutables en plaine, avec

leurs longues lances. Au moment où mes yeux se portaient sur les terrasses

supérieures, une scène terrible attira mon attention et me fit oublier

toutes les autres. Sur un toit élevé, deux hommes étaient engagés dans un

combat terrible et mortel. A leurs brillants vêtements, je reconnus les

combattants. C'étaient Dacoma et le Maricopa! Le Navajo avait une lance;

l'autre tenait un rifle dont il se servait en guise de massue. Quand mes

yeux tombèrent sur eux, ce dernier venait de parer et portait un coup que

son antagoniste évita. Dacoma, se retournant subitement, revint à la

charge avec sa lance, et avant qu'El Sol pût se retirer, le coup était

porté et la lance lui traversait le corps. Involontairement je poussai un

cri; je m'attendais à voir le noble Indien tomber. Quel fut mon étonnement

en le voyant brandir son tomahawk au-dessus de sa tête, se porter en avant

sur la lance, et abattre le Navajo à ses pieds! Attiré lui-même par l'arme

qui le perçait d'outre en outre, il tomba sur son ennemi; mais, se

relevant bientôt, il retira la lance de son corps, et, se penchant

au-dessus du parapet, il s'écria:

--Viens, Luna! viens ici! Notre mère est vengée.

Je vis la jeune fille s'élancer vers le toit, suivie de Garey, et un

moment après, le Maricopa tombait, sans connaissance, entre les bras du

trappeur. Rubé, Saint-Vrain et quelques autres arrivèrent à leur tour et

examinèrent la blessure. Je les observais avec une anxiété profonde, car

le caractère de cet homme singulier m'avait inspiré une vive affection.

Quelques instants après, Saint-Vrain venait me rejoindre, et j'apprenais

que la blessure n'était pas mortelle. On pouvait répondre de la vie d'El

Sol.

* * * * *

La bataille était finie. Les guerriers survivants avaient fui vers la

forêt. On entendait encore par-ci, par-là, un coup de feu isolé et le cri

d'un sauvage qu'on découvrait caché dans quelque coin. Beaucoup de

captives blanches avaient été trouvées dans la ville, et on les amenait

devant la façade du temple, gardée par un poste de Mexicains. Les femmes

indiennes s'étaient réfugiées dans les bois. C'était heureux; car les

chasseurs et beaucoup de volontaires, exaspérés par leurs blessures,

échauffés par le combat, couraient partout comme des furieux. La fumée

s'échappait de plus d'une maison, les flammes suivaient, et la plus grande

partie de la ville ne montra bientôt plus que des monceaux de ruines

fumantes. Nous passâmes la journée entière à la ville des Navajoès pour

refaire nos chevaux et nous préparer à la traversée du désert. Les

troupeaux pillés furent rassemblés. On tua la quantité de bestiaux

nécessaire pour les besoins immédiats. Le reste fut remis en garde aux

_vaqueros_ pour être emmené. La plupart des chevaux des Indiens furent

pris au lasso; les uns servirent aux captives délivrées, les autres furent

emmenés comme butin. Mais il n'aurait pas été prudent de rester longtemps

dans la vallée. Il y avait d'autres tribus de Navajoès vers le nord, qui

pouvaient bientôt être sur notre dos. Il y avait aussi leurs alliés: la

grande nation des Apaches au sud, et celle des Nijoras à l'ouest.

Nous savions que tous ces Indiens s'uniraient pour se mettre à notre

poursuite. Le but de notre expédition était atteint: l'intention du chef

au moins était entièrement remplie; un grand nombre de captives que leurs

proches avaient crues perdues pour toujours étaient délivrées. Il se

passerait quelque temps avant que les Indiens tentassent de renouveler les

excursions par lesquelles ils avaient coutume de porter chaque année la

désolation dans les _pueblos_ de la frontière. Le lendemain, au lever du

soleil, nous avions repassé le _canon_ et nous nous dirigions vers la

montagne Neigeuse.

Les chasseurs de chevelures · 第 108 / 114 题