Quand je quittai le pied de la montagne, le pic blanc se montrait devant
moi à la distance de trente milles. Jusque-là on ne voyait pas une
colline, pas un buisson, sauf quelques arbrisseaux nains l'artemisia. Il
n'était pas encore midi. Pourrais-je atteindre la montagne Neigeuse avant
le coucher du soleil? Dans ce cas, je me proposais de prendre notre
ancienne route vers la mine. De là, je gagnerais le Del-Norte en suivant
une branche du Paloma ou quelque autre cours d'eau latéral. Tel était à
peu près mon plan.
Je devais m'attendre à être poursuivi jusqu'aux portes d'El Paso; quand
j'eus fait un mille environ, un coup d'oeil en arrière me fit voir les
Indiens débouchant dans la plaine et galopant après moi.
Ce n'était plus une question de vitesse. Pas un de leurs chevaux ne
pouvait lutter avec le mien. Mais Moro aurait-il le même fond que leurs
mustangs? Je connaissais la nature nerveuse, infatigable de cette race
espagnole; je les savais capables de galoper sans interruption pendant une
journée entière, et je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat d'une
lutte prolongée. Pour l'instant, il m'était facile de garder mon avance
sans presser mon cheval, dont je tenais à ménager les forces. Tant qu'il
ne serait pas rendu, je ne risquais pas d'être atteint; je galopais donc
posément, observant les mouvements des Indiens et me bornant à conserver
ma distance. De temps en temps je sautais à terre pour soulager Moro, et
je courais côte à côte avec lui.
Mon chien suivait, jetant parfois un regard intelligent sur moi et
semblant avoir conscience du motif qui me faisait voyager avec une telle
hâte. Pendant tout le jour je restai en vue des Indiens; je pouvais
distinguer leurs armes et les compter; ils étaient environ une vingtaine
en tout. Les traînards avaient tourné bride, et les hommes bien montés
continuaient seuls la poursuite. En approchant du pied de la montagne
Neigeuse, je me rappelai qu'il y avait de l'eau à notre ancien campement
dans le défilé. Je pressai mon cheval pour gagner le temps de nous
rafraîchir tous les deux. J'avais l'intention de faire une courte halte,
de laisser le noble animal reprendre haleine et se refaire un peu aux
dépens de l'herbe grasse qui entourait le ruisseau. Mon salut dépendait de
la conservation de ses forces, et c'était le moyen de les lui conserver.
Le soleil était près de se coucher quand j'atteignis le défilé. Avant de
m'engager au milieu des rochers, je jetai un coup d'oeil en arrière.
J'avais gagné du terrain pendant la dernière heure. Ils étaient au moins à
trois milles derrière, et leurs chevaux paraissaient fatigués. Tout en
continuant ma course, je me mis à réfléchir. J'étais maintenant sur une
route connue; mon courage se ranimait, mes espérances, si longtemps
obscurcies, renaissaient brillantes et vivaces. Toute mon énergie, toute
ma fortune, toute ma vie, allaient être consacrées à un seul but. Je
lèverais une troupe plus nombreuse que toutes celles qu'avait commandées
Séguin. Je trouverais des hommes parmi les employés de la caravane, à son
retour; j'irais fouiller tous les postes de trappeurs et de chasseurs dans
la montagne; j'invoquerais l'appui du gouvernement mexicain; je lui
demanderais des subsides, des troupes. J'en appellerais aux citoyens d'El
Paso, de Chihuahua, de Durango, je...
--Par Josaphat! voilà un camarade qui galope sans selle et sans bride!
Cinq ou six hommes armés de rifles sortirent des rochers et m'entourèrent.
--Que je sois mangé par un Indien si ce n'est pas le jeune homme qui m'a
pris pour un ours gris! Billye! regarde donc! Le voilà, c'est lui, c'est
lui-même! Hi! hi! hi! ho! ho!
--Rubé! Garey!
--Eh quoi! par Jupiter! c'est mon ami Haller! hourrah! Mon vieux camarade!
est-ce que vous ne me reconnaissez pas?
--Saint-Vrain!
--Lui-même, parbleu! Est-ce que je suis changé? Quant à vous, il m'eût été
difficile de vous reconnaître, si le vieux trappeur ne nous avait pas
instruit de tout ce qui vous est arrivé. Mais, dites-moi donc, comment
avez-vous pu vous tirer des mains des Philistins?
--D'abord, dites-moi ce que vous êtes ici, et pourquoi vous y êtes?
--Oh! nous sommes un poste d'avant-garde! l'armée est là-bas.
--L'armée?
-Oui; nous l'appelons ainsi. Il y a là six cents hommes: et c'est une
véritable armée pour ce pays-ci.
--Mais, qui? Quels sont ces hommes?
--Il y en a de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Il y a des
habitants de Chihuahua et d'El Paso, des nègres, des chasseurs, des
trappeurs, des voituriers; votre humble serviteur commande la troupe de
ces derniers. Et puis, il y a la bande de notre ami Séguin.
--Séguin! est-il...
-Quoi? C'est notre général en chef. Mais venez: le camp est établi près de
la fontaine. Allons-y. Vous paraissez affamé, et j'ai dans mes bagages une
provision de paso première qualité. Venez!
--Attendez un instant, je suis poursuivi!
-Poursuivi! s'écrièrent les chasseurs levant tous en même temps leurs
rifles et regardant vers l'entrée de la ravine. Combien?
-Une vingtaine environ.
--Sont-ils sur vos talons?
--Non.
--Dans combien de temps pourront-ils arriver?
--Ils sont à trois milles, avec des chevaux fatigués, comme vous pouvez
l'imaginer.
--Trois quarts d'heure, une demi-heure, tout au moins. Venez! nous avons
le temps d'aller là-bas et de tout préparer pour les bien recevoir. Rubé!
restez-là avec les autres; nous serons revenus avant qu'ils arrivent,
Venez, Haller! venez!
Je suivis mon excellent ami, qui me conduisit à la source. Là, je trouvai
l'armée; elle en avait bien la physionomie, car deux ou trois cents hommes
étaient en uniforme; c'étaient les volontaires de Chihuahua et d'El Paso.
La dernière incursion des Indiens avait porté au comble l'exaspération des
habitants, et cet armement inaccoutumé en était la conséquence. Séguin,
avec le reste de sa bande, avait rencontré les volontaires à El Paso, et
les avait conduits en toute hâte sur les traces des Navajoès. C'est par
lui que Saint-Vrain avait su que j'étais prisonnier, et celui-ci, dans
l'espoir de me délivrer, s'était joint à l'expédition avec environ
quarante ou cinquante des employés de la caravane. La plupart des hommes
de la bande de Séguin avaient échappé au combat de la barranca; j'appris
avec plaisir qu'El Sol et la Luna étaient du nombre. Ils accompagnaient
Séguin, et je les trouvai dans sa tente.
Séguin m'accueillit comme on accueille le porteur d'heureuses nouvelles.
Elles étaient sauves encore. Ce fut tout ce que je pus lui dire, et tout
ce qu'il voulait savoir. Nous n'avions pas de temps à perdre en vaines
paroles.
Cent hommes montèrent immédiatement à cheval et se dirigèrent vers la
ravine. En arrivant à l'avant-poste, ils conduisirent leurs chevaux
derrière les rochers et se mirent en embuscade.
L'ordre était de prendre tous les Indiens, morts ou vifs. On avait
pour instructions de laisser l'ennemi s'engager dans la ravine jusqu'au
delà de l'embuscade, de le suivre jusqu'en vue du corps d'armée et de le
prendre ainsi entre deux feux.
Au-dessus du cours d'eau, la ravine, était rocheuse et les chevaux n'y
laissaient pas de traces. De plus, les Indiens, acharnés à ma poursuite,
ne s'inquiéteraient pas de chercher des traces jusqu'à ce qu'ils fussent
arrivés près de l'eau. Du moment qu'ils auraient eu dépassé l'embuscade,
pas un ne pourrait s'échapper, car le défilé était bordé de chaque côté
par des rochers à pic. Quand les cent hommes furent partis, cent autres
montèrent à cheval et se placèrent en observation devant le passage.
L'attente ne fut pas longue. Nos arrangements étaient à peine terminés,
qu'un Indien se montra à l'angle du rocher, à peu près à deux cents yards
de la source. C'était le premier de la bande des Indiens. Ceux-ci avaient
déjà dépassé l'embuscade, immobile et silencieuse. Le sauvage, voyant des
hommes armés, s'arrêta brusquement; puis il poussa un cri, et courut en
arrière vers ses camarades. Ceux-ci suivirent son exemple, firent
volte-face; mais avant qu'ils eussent regagner la ravine, les cavaliers
cachés, sortant du milieu des rochers, arrivaient sur eux au galop. Les
Indiens se voyant pris et reconnaissant la supériorité du nombre, jetèrent
leurs lances et demandèrent merci. Un instant après, ils étaient tous
prisonniers. Tout cela n'avait pas pris une demi-heure, et nous
retournâmes vers la source avec nos captifs solidement garrottés.
Les chefs se réunirent autour de Séguin pour délibérer sur un plan
d'attaque contre la ville. Devions-nous partir cette nuit même? On me
demanda mon avis; je répondis naturellement que le plus tôt serait le
mieux pour le salut des captifs. Mes sentiments, partagés par Séguin,
étaient opposés à tout délai. Nos camarades prisonniers devaient mourir le
lendemain; nous pouvions encore arriver à temps pour les sauver. Comment
nous y prendrions-nous pour aborder la vallée? C'était là la première
question à discuter. Incontestablement, l'ennemi avait placé des postes
aux deux extrémités.
Un corps aussi important que le nôtre ne pouvait s'approcher par la plaine
sans être immédiatement signalé. C'était une grave difficulté.
--Divisons-nous, dit un des nommes de la vieille bande de Séguin;
attaquons par les deux bouts, nous les prendrons dans la trappe.
--Wagh! répondit un autre, ça ne se peut pas. Il y a dix milles de forts
là-dedans. Si nous nous montrons ainsi à ces moricauds, ils gagneront les
bois avec les femmes et tout le reste, et nous aurons toutes les peines du
monde à les retrouver.
Celui-ci avait évidemment raison. Nous ne devions pas attaquer
ouvertement. Il fallait user de stratagème. On appela au conseil un homme
qui devait bientôt lever la difficulté: c'était le vieux trappeur sans
oreilles et sans chevelure, Rubé.
--Cap'n, dit-il après un moment de réflexion, nous n'avons pas besoin de
nous montrer avant de nous être rendus maîtres du _canon_.
--Comment nous en rendrons-nous maîtres? demanda Séguin.
--Déshabillez ces vingt moricauds, répondit Rubé, montrant les
prisonniers; que vingt de nous mettent leurs habits. Nous conduirons avec
nous le jeune camarade, celui qui m'a pris pour un ours gris! Hi! hi! hi!
Le vieux Rubé pris pour un ours gris! Nous le conduirons comme prisonnier.
Maintenant, cap'n, vous comprenez?
--Ces vingt hommes iront en avant, prendront le poste et attendront le
corps d'armée.
--Voilà la chose, c'est justement mon idée.
--C'est ce qu'il y a de mieux, c'est la seule chose à faire; nous agirons
ainsi.
Séguin donna immédiatement l'ordre de dépouiller les Indiens de leurs
vêtements. La plupart étaient revêtus d'habits pillés sur les Mexicains.
Il y en avait de toutes les formes et de toutes les couleurs.
--Je vous engage, cap'n, dit Rubé voyant. Séguin se préparer à choisir les
hommes de cette avant-garde, je vous engage à prendre principalement des
Delawares. Ces Navaghs sont très-rusés, et on ne les attrape pas
facilement. Ils pourraient reconnaître une peau blanche au clair de la
lune. Ceux de nous qui iront avec eux devront se peindre en Indien,
autrement nous serons éventés; nous le serons sûrement.
Séguin, suivant cet avis, choisit le plus de Delawares et de Chawnies
qu'il put, et leur fit revêtir les costumes des Navajoès. Lui-même. Rubé,
Garey et quelques autres, complétèrent le nombre. Quant à moi, je devais
naturellement jouer le rôle de prisonnier. Les blancs changèrent d'habits
et se peignirent en Indiens, genre de toilette fort usité dans la prairie,
et auquel ils étaient tous habitués. Pour Rubé, la chose ne fut pas
difficile. Sa couleur naturelle suffisait presque pour ce déguisement. Il
ne se donna pas la peine d'ôter sa blouse et son pantalon. Il aurait fallu
les couper, et il ne se souciait pas de sacrifier ainsi son vêtement
favori. Il passa les autres habits par dessus, et, peu d'instants après,
se montra revêtu de calzoneros tailladés, ornés de boutons brillants
depuis la hanche jusqu'à la cheville; d'une jaquette justaucorps, qui lui
était échue en partage. Un élégant sombrero posé coquettement sur sa tête
acheva de le transformer en un dandy des plus grotesques. Tous ses
camarades accueillirent cette métamorphose par de bruyants éclats de rire,
et Rubé lui-même éprouvait un singulier plaisir à se sentir aussi
gracieusement harnaché. Avant que le soleil eût disparu, tout était prêt,
et l'avant-garde se mettait en route. Le corps d'armée, sous la conduite
de Saint-Vrain, devait suivre à une heure de distance. Quelques hommes
seulement, des Mexicains, restaient à la source, pour garder les
prisonniers navajoès.