COMBAT AU BORD D'UN PRÉCIPICE.

Un repos de plusieurs jours avait rendu à mon cheval toute son énergie, et

il gravit la pente rocailleuse d'un pas rapide. Il me communiquait une

partie de sa vigueur, et je sentais mes forces revenir. C'était heureux,

car j'allais avoir bientôt à m'en servir. J'approchais de l'endroit où le

poste était établi. Au moment où je m'étais échappé de la ville, tout

entier au péril immédiat, je ne m'étais plus préoccupé de ce dernier

danger. La pensée m'en revint tout à coup, et je commençai à faire

provision de courage pour l'affronter. Je savais qu'il y avait un poste

sur la montagne: Sanchez me l'avait appris, et il le tenait de la bouche

des Indiens.

Combien d'hommes allais-je rencontrer là? Deux étaient bien suffisants,

plus que suffisants pour moi, affaibli que j'étais et n'ayant d'autre arme

qu'un tomahawk dont j'étais fort peu habile à me servir. Sans aucun doute,

ces hommes auraient leurs arcs, leurs lances, leurs tomahawks et leurs

couteaux. Toutes les chances étaient contre moi. A quel endroit les

trouverais-je? En qualité de vedettes, leur principal devoir était de

surveiller le dehors. Ils devaient donc être à une place d'où on pût

découvrir cette plaine. Je me rappelais parfaitement bien la route:

c'était celle par laquelle nous avions pénétré dans la vallée. Il y avait

une plate-forme sur le sommet occidental de la Sierra. Le souvenir m'en

était resté parce que nous y avions fait halte pendant que notre guide

allait en reconnaissance en avant.

Un rocher surplombait cette plate-forme; je me souvenais aussi de cela;

car, pendant l'absence du guide, Séguin et moi nous avions mis pied à

terre et nous l'avions gravi. De ce rocher, on découvrait tout le pays

extérieur au nord et à l'ouest. Sans aucun doute, les vedettes avaient

choisi ce point. Seraient-elles sur le sommet? Dans ce cas, le meilleur

parti à prendre était de passer au galop, de manière à ne pas leur donner

de temps de descendre, et à courir seulement le risque des flèches et des

lances. Passer au galop! Non, cela était impossible; aux deux extrémités

de la plate-forme la route se rétrécissait jusqu'à n'avoir pas deux pieds

de largeur, bordée d'un côté par un rocher à pic, et de l'autre par le

précipice du canon. C'était une simple saillie de rocher qu'il était

dangereux de traverser, même à pied et à pas comptés. De plus, mon cheval

avait été referré à la Mission. Les fers étaient polis par la marche, et

la roche était glissante comme du verre.

Pendant que toutes ces pensées roulaient dans mon esprit, j'approchais du

sommet de la Sierra. La perspective était redoutable; le péril que

j'allais affronter était extrême, et dans toute autre circonstance, il

m'aurait fait reculer. Mais le danger qui était derrière moi ne me

permettait pas d'hésiter; et sans savoir au juste comment je m'y

prendrais, je poursuivais mon chemin. Je m'avançais avec précaution,

dirigeant mon cheval sur les parties les plus molles de la route, pour

amortir le bruit de ses pas. A chaque détour, je m'arrêtais et sondais du

regard; mais je n'avais pas de temps à perdre, et mes haltes étaient

courtes. Le sentier s'élevait à travers un bois épais de cèdres et de pins

rabougris. Il décrivait un zigzag sur le penchant de la montagne. Près du

sommet, il tournait brusquement vers la droite et entrait dans le _canon_.

Là commençait la saillie de roc qui continuait la route et régnait tout le

long du précipice. En atteignant ce point, je découvris le rocher oû je

m'attendais à voir la sentinelle.

Je ne m'étais point trompé; elle était là; et je fus agréablement surpris

de voir qu'il n'y avait qu'un seul homme. Il était assis sur la cime du

rocher le plus élevé, et son corps brun se détachait distinctement sur le

bleu pâle du ciel. La distance qui me séparait de lui était de trois cents

yards au plus, et il me fallait. Suivre la saillie qui me rapprochait de

lui jusqu'au tiers environ de cette distance. Au moment où je l'aperçus,

je m'arrêtai pour me reconnaître. Il ne m'avait encore ni vu ni entendu;

il me tournait le dos et paraissait observer attentivement la plaine du

côté de l'ouest. A côté de la roche sur laquelle il était assis, sa lance

était plantée dans le sol; son bouclier, son arc et son carquois,

appuyés contre. Je voyais sur lui le manche d'un couteau et un tomahawk.

Mes instants étaient comptés; en un clin d'oeil j'eus je pris ma

résolution. C'était d'atteindre le défilé, et de tâcher de le traverser

avant que l'Indien eût le temps de descendre pour me couper le chemin. Je

pressai les flancs de mon cheval. J'avançai, avec lenteur et prudence,

pour deux raisons: d'abord parce que Moro n'osait pas aller plus vite, et

puis, parce que j'espérais ainsi passer sans attirer l'attention de la

sentinelle. Le torrent mugissait au-dessous; le bruit pouvait étouffer

celui des sabots sur le roc. J'allais donc, soutenu par cet espoir. Mon

oeil passait du périlleux sentier au sauvage, et du sauvage au sentier que

mon cheval suivait, frissonnant de terreur. Quand j'eus marché environ

vingt pas le long de la saillie, j'arrivai en vue de la plate-forme; là,

j'aperçus un groupe qui me fit saisir en tremblant la crinière de Moro:

c'était un signe par lequel je m'arrêtais toujours quand je ne voulais pas

me servir du mors. Il demeura immobile, et je considérai ce que j'avais

devant moi.

Deux chevaux, deux mustangs, et un homme, un Indien! Les mustangs, sellés

et bridés, se tenaient tranquillement sur la plate-forme, et un lasso,

attaché à la selle de l'un, était enroulé au poignet de l'Indien.

Celui-ci, accroupi, le dos appuyé à un rocher, les bras sur les genoux et

la tête sur les bras, paraissait endormi. Près de lui, son arc, ses

flèches, sa lance et son bouclier. La situation était terrible. Je ne

pouvais plus passer sans être entendu par celui-là, et il fallait

absolument passer. Quand même je n'aurais pas été poursuivi, il ne m'était

plus possible de reculer, car le passage était trop étroit pour que mon

cheval pût se retourner. Je pensai à me laisser glisser à terre, à

m'avancer à pas de loup, et d'un coup de tomahawk... Le moyen était cruel;

mais je n'avais pas le choix et l'instinct de la conservation parlait plus

haut que tous les sentiments. Mais il était écrit que je n'aurais pas

recours à cette terrible extrémité. Moro, impatient de sortir d'une

position aussi dangereuse, renifla et frappa le roc de son sabot. A ce

bruit les chevaux espagnols répondirent par un hennissement. Les sauvages

furent aussitôt sur leurs pieds, et leurs cris simultanés m'apprirent que

tous deux m'avaient aperçu. La sentinelle du haut rocher saisit sa lance

et se précipita en avant; mais je m'occupais exclusivement, pour le

moment, de son camarade. Celui-ci, en me voyant, avait saisi son arc, et,

machinalement, avait sauté sur son cheval; puis, avec un cri sauvage, il

s'était avancé à ma rencontre sur l'étroit sentier. Une flèche siffla à

mes oreilles; dans sa précipitation, il avait mal visé.

Les têtes de nos chevaux se rencontrèrent. Ils restèrent ainsi, les yeux

dilatés, soufflant de leurs naseaux. Tous les deux semblaient partager la

fureur de leurs cavaliers et comprendre qu'il s'agissait d'un combat

mortel. Ils s'étaient rencontrés dans l'endroit le plus resserré du

passage. Ni l'un ni l'autre ne pouvait retourner sur ses pas; il fallait

que l'un des deux fût précipité dans l'abîme: une chute de plus de mille

pieds, et le torrent au fond! Je m'arrêtai avec un sentiment profond de

désespoir. Pas une arme avec laquelle je pusse atteindre mon ennemi; lui,

il avait son arc, et je le voyais ajuster une seconde flèche sur la corde.

Au milieu de cette crise, trois idées se croisèrent dans mon cerveau se

suivant comme trois éclairs. Mon premier mouvement fut de pousser Moro en

avant, comptant sur sa force supérieure pour précipiter l'autre. Si

j'avais eu une bride et des éperons, je n'aurais pas hésité; mais je

n'avais ni l'une ni les autres; la chance était trop redoutable; puis, je

pensai à lancer mon tomahawk à la tête de mon antagoniste. Enfin, je

m'arrêtai à ceci: mettre pied à terre et m'attaquer au cheval de l'Indien.

C'était évidemment le meilleur parti: en un instant je me laissai glisser

du côté du rocher. Au moment où je descendais, une flèche me frôla la

joue; j'avais été préservé par la promptitude de mon mouvement.

Je rampai le long des flancs de mon cheval et me plaçai devant le nez du

mustang. L'animal, semblant deviner mon intention, se cabra en renâclant;

mais il lui fallut bien retomber à la même place. L'Indien préparait une

troisième flèche, mais celle-ci ne devait jamais partir. Au moment où les

sabots du mustang refrappaient le rocher, mon tomahawk s'abattait entre

ses deux yeux. Je sentis le craquement de l'os sous le fer de la hachette.

Immédiatement je vis disparaître dans l'abîme cheval et cavalier, celui-ci

poussant un cri terrible et cherchant vainement à s'élancer de la selle.

Il y eut un moment de silence, un long moment;--ils tombaient, ils

tombaient... Enfin, on entendit un bruit sourd,--le choc de leurs corps

rencontrant la surface de l'eau! Je n'eus pas la curiosité de regarder au

fond, et d'ailleurs je n'en aurais pas eu le temps. Quand je me relevai

(car je m'étais mis à genoux pour frapper), je vis l'autre sauvage

atteignant la plateforme. Il ne s'arrêta pas un instant, mais vint en

courant sur moi et la lance en arrêt. J'allais être traversé d'outre en

outre, si je ne réussissais pas à parer le coup. Heureusement la pointe

rencontra le fer de ma hache; la lance détournée passa derrière moi, et

nos corps se rencontrèrent avec une violence qui nous fit rouler tous deux

au bord du précipice.

Aussitôt que j'eus repris mon équilibre, je recommençai l'attaque, serrant

mon adversaire de près, afin qu'il ne pût pas se servir de sa lance.

Voyant cela, il abandonna cette arme et saisit son tomahawk. Nous

combattions corps à corps, hache contre hache! Tour à tour nous avancions

ou nous reculions, suivant que nous avions à parer ou à frapper. Plusieurs

fois nous nous saisîmes en tâchant de nous précipiter l'un l'autre dans

l'abîme; mais la crainte d'être entraînés retenait nos efforts; nous nous

lâchions et recommencions la lutte au tomahawk. Pas un mot n'était échangé

entre nous. Nous n'avions rien à nous dire; nous ne pouvions d'ailleurs

nous comprendre. Notre seule pensée, notre seul but était de nous

débarrasser l'un de l'autre, et il fallait absolument, pour cela, que l'un

de nous deux fût tué. Dès que nous avions été aux prises, l'Indien avait

interrompu ses cris; nous nous battions en silence et avec acharnement. De

temps en temps une exclamation sourde, le sifflement de nos respirations,

le choc de nos tomahawks, le hennissement de nos chevaux et le mugissement

continuel du torrent: tels étaient les seuls bruits de la lutte. Pendant

quelques minutes nous combattîmes sur l'étroit sentier; nous nous étions

fait plusieurs blessures, mais ni l'un ni l'autre n'était grièvement

atteint. Enfin je réussis à faire reculer mon adversaire jusqu'à la

plate-forme. Là nous avions du champ, et nous nous attaquâmes avec plus

d'énergie que jamais. Après quelques coups échangés, nos tomahawks se

rencontrèrent avec une telle violence, qu'ils nous échappèrent des mains à

tous deux. Sans chercher à recouvrer nos armes, nous nous précipitâmes

l'un sur l'autre, et après une courte lutte corps à corps, nous roulâmes

à terre. Je croyais que mon adversaire avait un couteau, mais je m'étais

sans doute trompé, car il s'en serait certainement servi. Je reconnus

bientôt qu'il était plus vigoureux que moi. Ses bras musculeux me

serraient à me faire craquer les côtes. Nous roulions ensemble, tantôt

dessus tantôt dessous. Chaque mouvement nous rapprochait du précipice! Je

ne pouvais me débarrasser de son étreinte. Ses doigts nerveux étaient

serrés autour de mon cou; il m'étranglait... Mes forces m'abandonnèrent;

je ne pus résister plus longtemps; je me sentis mourir. J'étais... je...

O Dieu! Pardon!--Oh!

Mon évanouissement ne dut pas être long, car, quand la conscience me

revint, je sentis encore la sueur de mes efforts précédents, et mes

blessures étaient toutes saignantes, la vie reprenait possession de mon

être; j'étais toujours sur la plate-forme; mais qu'était donc devenu mon

adversaire? Comment ne m'avait-il pas achevé? Pourquoi ne m'avait-il pas

jeté dans l'abîme? Je me soulevai sur un bras et regardai autour de moi.

Je ne vis d'autre être vivant que mon cheval et celui de l'Indien galopant

sur la plate-forme et se livrant un combat à coups de tête et à coups de

pieds. Mais j'entendais un bruit, le bruit d'une lutte terrible: les

rugissements rauques et entrecoupés d'un chien dévorant un ennemi, mêlés

aux cris d'une voix humaine, d'une voix agonisante! Que signifiait cela?

Il y avait une crevasse sur la plate-forme, une crevasse assez profonde,

et le bruit paraissait sortir de là. Je me dirigeai de ce côté. C'était un

affreux spectacle. La ravine avait environ dix pieds de profondeur, et,

tout au fond, parmi les épines et les cactus, un chien énorme était en

train de déchirer quelque chose qui criait et se débattait. C'était un

homme, un Indien. Tout me fut expliqué. Le chien, c'était Alp; l'homme,

c'était mon dernier adversaire.

Au moment où j'arrivai sur le bord de la crevasse, le chien tenait son

ennemi sous lui et le renversait à chaque nouvel effort que celui-ci

faisait pour se relever. Le sauvage criait comme un désespéré. Il me

sembla voir l'animal enfonçant ses crocs dans la gorge de l'Indien; mais

d'autres préoccupations m'empêchèrent de regarder plus longtemps.

J'entendis des voix derrière moi. Les sauvages lancés à ma poursuite

atteignaient le canon et pressaient leurs chevaux vers la saillie.

M'élancer sur mon cheval, le diriger vers la sortie, tourner le rocher et

descendre la montagne, fut l'affaire d'un moment. En approchant du pied,

j'entendis du bruit dans les buissons qui bordaient la route, un animal

en sortait à quelques pas derrière moi: c'était mon Saint-Bernard. En

venant auprès de moi, il poussa un long hurlement et se mit à remuer la

queue. Je ne comprenais pas comment il avait pu s'échapper, car les

Indiens avaient dû atteindre la plate-forme avant qu'il eût pu sortir de

la ravine; mais le sang frais lui souillait ses babines et le poil de sa

poitrine, montrait qu'il en avait mis un, tout au moins, hors d'état de le

retenir. En arrivant sur la plaine, je jetai un coup d'oeil en arrière.

Les Indiens descendaient la pente de la Sierra. J'avais près d'un

demi-mille d'avance, et, prenant la montagne Neigeuse pour guide, je me

lançai dans la prairie ouverte devant moi.

Les chasseurs de chevelures · 第 104 / 114 题